« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 4

L’ombre de Moon par Nansook Hong

Editions N° 1   septembre 1998


Une de mes filles salue Sun Myung Moon à son retour d’un voyage à l’étranger. Les hommes qui applaudissent en arrière-plan sont les membres et les dirigeants de l’église.


Chapitre 9

En 1994, mon ambition se résumait à attendre que mes enfants soient grands pour pouvoir quitter mon mari. Sun Myung Moon ne m’autoriserait jamais à divorcer de Hyo Jin, mais peut-être qu’un jour, nous pourrions au moins vivre séparés. Vivre seule ! Cela devenait un rêve. Vivre seule, quelque part, dans un petit appartement, loin du Jardin de l’Orient. Les enfants m’amèneraient mes petits-enfants, je serais en paix et la vie s’écoulerait doucement.

Quel désir pathétique pour une jeune femme de vingt-huit ans ! Je venais juste d’obtenir mon diplôme universitaire en histoire de l’art à Barnard College et j’écrivais déjà les vingt-cinq prochaines années de ma vie. Ma passion pour l’art, mon rêve de travailler dans une galerie ou un musée s’évanouissaient, aussi irréels que les peintures impressionnistes que j’affectionnais.

En mars, j’appris que j’étais de nouveau enceinte et la joie que je ressentais habituellement devant ce genre d’annonce fut mâtinée de peur. Chaque nouvelle naissance rallongeait la durée de ma captivité.

Pour moi, c’était un véritable mystère : comment des vies aussi précieuses pouvaient-elles jaillir d’une union aussi sordide ? Mes enfants me guérissaient. Avec eux, je me sentais légère et sans souci. Leurs petites habitudes me donnaient l’impression de mener une vie normale. Je les conduisais, comme les autres mamans du quartier, à leur cours de musique et de langue, dans un mini-van Dodge. Je les aidais à faire leurs devoirs. Le soir, je me blottissais contre eux pour leur lire des histoires et les écouter raconter leurs petits soucis de la journée.
Trop souvent, ces tracas concernaient leur père. Rien de ce qui se passait au Jardin de l’Orient n échappait à la vigilance de notre fils aîné et de nos filles.

Qui aurait pu ne pas remarquer les crises éthyliques de Hyo Jin, sa stupeur de cocaïnomane, son caractère versatile ? Ils étaient réveillés au milieu de la nuit par le bruit de nos querelles. Ils ne comprenaient pas pourquoi leur père pouvait dormir des journées entières. « Pourquoi est-ce qu’on nous a donné un mauvais papa ? », disaient les petits.

« Pourquoi l’as-tu épousé ? », interrogeaient les grands.

J’étais reconnaissante à Hyo Jin de passer des jours entiers à travailler aux studios du Manhattan Center et à dormir dans notre suite du vieil hôtel New Yorker. La tension retombait dans le château que nous partagions désormais avec In Jin et sa famille. Les enfants et moi, nous débrouillions pour passer ensemble de longues heures joyeuses, et un peu débridées. Au cours du printemps, j’appris seule à faire du vélo avec la bicyclette de Shin June, dans l’allée du domaine, au grand amusement des enfants.

Le Manhattan Center, construit en 1906 par Oscar Hammerstein, devint bientôt le centre de la vie de Hyo Jin. L’Église de l’Unification avait acheté ce bâtiment, ainsi que l’hôtel voisin New Yorker, dans les années soixante-dix. Hyo Jin y prit en charge les studios de production et le service financier. Je fus surprise que Sun Myung Moon confiât une telle mission à un garçon qui n’avait ni l’éducation ni l’expérience — sans parler de discipline — pour devenir président directeur général. Il n’y avait rien que de très normal. Partout dans le monde, les entreprises de l’Église de l’Unification procuraient de l’emploi à la famille de Sun Myung Moon.

Pour la première fois de sa vie, Hyo Jin Moon, âgé de vingt-six ans, se mit à travailler. Il supervisait la production des cassettes vidéos de l’Église et continuait d’enregistrer des disques avec son groupe.
Je n’étais pas fan de rock, mais il faut reconnaître que Hyo Jin était un excellent chanteur et guitariste. Il aimait la musique, c’était la seule passion pure de sa vie.

Ses employés étaient tous membres de l’Église de l’Unification, même si le Manhattan Center était une société indépendante, sans aucun lien apparent avec l’organisation.

Ils accordaient à Hyo Jin le respect et la loyauté dues au fils du Messie. Sous ses ordres, ils transformèrent cet opéra en un studio multimédia sophistiqué, doté de départements son, vidéo et graphique, de niveau professionnel.

Le statut de Hyo Jin créait, cependant, des relations de travail tendues. Comment répondre à un patron à qui on ne peut poser aucune question et qui interprète chaque hésitation comme un signe de trahison ? C’était la recette assurée du désastre.

L’argent entrait et sortait du Manhattan Center, de façon libérale et informelle. C’est peu de le dire. Certaines semaines, il arrivait que des employés ne soient pas payés parce que Hyo Jin avait dépensé des milliers de dollars pour acheter un nouvel équipement.

La plupart logeaient gratuitement dans l’hôtel voisin. Lorsque les caisses du Manhattan Center, approvisionnées en général par la location du studio et des salles de bal, étaient à sec, Hyo Jin puisait dans celles d’une organisation de l’Église, telle la CARP, pour payer la note d’électricité ou acheter une nouvelle caméra. Des « donations » personnelles faites à Hyo Jin financèrent la construction de nouveaux studios et l’achat de matériel d’enregistrement. L’argent provenant de l’Église, acheminé au Manhattan Center par la Vraie Mère, figurait sur les livres de compte sous l’intitulé « TM ».

Le Manhattan Center devint l’instrument de la chute de Hyo Jin. Il y puisa en permanence de l’argent liquide pour acheter sa coke, ses armes et payer ses beuveries nocturnes. Comme il détestait boire seul, il trouva au Manhattan Center des compagnons de boisson qui ne pouvaient refuser d’accompagner le fils du Messie.
La plupart des fidèles de l’Église de l’Unification n’ont jamais l’occasion d’approcher la Vraie Famille, même au cours des grands rassemblements. Le personnel du Manhattan Center était très fier de cette opportunité de travailler directement avec Hyo Jin. Hélas, elle devint souvent, pour eux, une source de conflit spirituel. Hyo Jin ordonna à ses proches collaborateurs de l’accompagner dans les bars coréens du Queens, où il flirtait ouvertement avec les « hôtesses » et buvait plus que de raison. Il les poussa à prendre de la cocaïne.

Plus il se droguait, plus il devenait violent envers sa famille et ses employés. Il multiplia les injures, les insultes et les menaces physiques. Souvent, il ouvrait le coffre rempli d’armes qu’il gardait dans notre chambre pour caresser un de ses fusils.

« Sais-tu ce que je peux faire grâce à ça ? » me demandait-il.

Sous notre lit, il abritait une mitrailleuse, un cadeau du Vrai Père. Au Manhattan Center, ceux qui lui déplaisaient avaient droit à des violences verbales impitoyables. Il prenait plaisir à décrire les tortures qu’il leur infligerait s’ils venaient à le trahir.

En chasseur accompli, il raconta, un jour à ses proches, la manière exacte dont il aimerait écorcher et étriper un de ses ex-employés qui venait de quitter l’Église de l’Unification.

Il est difficile à ceux n’appartenant pas à cette Église de comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvaient ses collaborateurs du Manhattan Center. Leur patron contrevenait aux lois de l’Église mais, en même temps, il était le fils du Messie.

Peut-être avait-il des dispenses pour agir ainsi, se disaient-ils. Devaient-ils être honnêtes envers le Messie ou loyal envers le Fils du Messie ? Protégeraient-ils Hyo Jin en le démasquant ou en se taisant ?

Même en imaginant qu’un des fidèles eut assez d’indépendance d’esprit pour questionner Hyo Jin, à qui aurait-il pu se confier ? On ne prend pas son téléphone pour appeler le Jardin de l’Orient et parler à Sun Myung Moon. S’il avait tenté d’obtenir un rendez-vous avec Mme Moon, tout le monde aurait été au courant. Hyo Jin n’aurait sûrement pas apprécié de se voir dénoncé auprès des Vrais Parents comme alcoolique, coureur de jupons et drogué.

Son cercle de proches connaissait trop le caractère imprévisible de Hyo Jin pour tenter quoi que ce soit.

En septembre, Hyo Jin me battit sévèrement pour avoir osé jeter dans la cuvette des W.-C. de la cocaïne qu’il sniffait avec un membre de la famille. Il m’envoya son poing dans la figure, s’essuya la main sur mon visage ensanglanté et la lécha. « Hum ! C’est bon, dit-il en riant. C’est drôle. »

J’étais enceinte de sept mois, à l’époque. Affolée, je protégeai mon ventre.
« Je vais tuer ce bébé », hurla Hyo Jin. Je m’aperçus qu’il était sincère.

Le lendemain matin, les enfants, en larmes, m’apportèrent de la glace pour mon œil au beurre noir et m’embrassèrent pour me remonter le moral. Hyo Jin m’avait souvent prévenue. Combien de fois m’avait-il dit qu’il avait en lui une violence terrifiante, prête à jaillir ?

« Si tu me pousses à bout, je risque de ne pas pouvoir m’arrêter », disait-il. Je savais désormais qu’il n’exagérait pas.

Hyo Jin n’éprouva aucun regret pour la correction qu’il m’avait administrée. Il raconta l’anecdote à ses proches du Manhattan Center, en expliquant que je l’avais « agacé » et que je lui rappelais un ancien professeur qui tentait toujours de l’humilier devant les autres.

« C’est une mégère pieuse, une garce contente d’elle. »

Quel que fut son mépris pour moi, il n’était rien par rapport à la haine qu’il éprouvait pour son père. Il le détestait et l’aimait tout à la fois. Devant moi et ses associés, il le traitait de vieux fou sénile, de père indigne et absent. Il lui reprochait de s’être fait injurier et qualifier de « Moonie » quand il était enfant.

Il détestait l’idée d’être l’héritier spirituel de l’Église de l’Unification, mais il s’en voulait de ne pas pouvoir tenir les promesses faites à son père. Le chef de la sécurité du Manhattan Center lui achetait des armes qu’il conservait dans son bureau. Lorsqu’il était défoncé, Hyo Jin braquait son fusil dans le vide et menaçait de tuer son père si ce dernier essayait un jour de se mêler de ses affaires professionnelles.

Son contrôle sur le Centre était absolu. Il utilisait l’argent de la société comme si c’était le sien et avait un compte joint avec Rob Schwartz, le conseiller financier. Le Manhattan Center était là pour satisfaire ses lubies. En 1989 et 1992, il demanda à Schwartz d’acheter une nouvelle Mercedes pour Père. Une autre fois, il acheta un bateau de pêche de six mètres et une remorque pour sa famille. Rob les paya avec l’argent de la société.

La désinvolture avec laquelle Hyo Jin mélangeait ses revenus personnels, l’argent de l’Église et les comptes de la société aurait dû intriguer l’administration fiscale. En 1994, il ordonna à Rob Schwartz de donner 30 000 dollars à l’une de ses jeunes sœurs. Il y eut de longs débats pour organiser au mieux les transferts de fonds. Finalement, on « oublia » de répertorier dans les comptes les bénéfices du spectacle « Mister et Miss Université », organisé au Manhattan Center, et on les offrit à la sœur de Hyo Jin.

Un an auparavant, des Japonais, membres de l’Église de l’Unification, en voyage aux États-Unis, avaient fait « don » à Hyo Jin de 400 000 dollars en liquide, une somme qu’il ne déclara jamais aux impôts.

En février 1994, Hyo Jin apporta au Manhattan Center, un sac Bloomingdale (Chaîne de grands magasins) contenant 600 000 dollars en liquide. Je l’avais aidé à compter cet argent, un peu plus tôt dans la journée. Devant ses proches conseillers, éberlués, il étala les billets. Il omit de leur préciser que Père lui avait donné, en fait au départ, 1 million de dollars pour financer les projets du Manhattan Center. Il en avait prélevé 400 000, pour ses besoins personnels, qu’il avait cachés dans une boîte à chaussures, au fond du placard de notre chambre. En novembre, il avait tout dépensé, principalement en drogues.

Il est probable que Sun Myung Moon n’a jamais su, au moins jusqu’en novembre 1994, que Hyo Jin utilisait la société comme tiroir-caisse personnel, et la suite familiale du trentième étage du New Yorker comme lieu de débauches. Il ne savait pas parce qu’il ne voulait pas savoir. Depuis le jour où Hyo Jin avait été renvoyé de l’école pour avoir tiré sur des camarades, le Révérend Moon et sa femme n’avaient jamais obligé leur fils à assumer les conséquences de ses actes. Il avait grandi en pensant qu’il était libre d’agir comme bon lui semblait. Ni ses parents, ni la hiérarchie de l’Église ne l’avaient détrompé.

Cet automne-là, Hyo Jin fut invité, comme étudiant à mi-temps, à un programme intitulé « Vie de la Foi » au Séminaire théologique de l’Unification, à Barrytown. Lorsqu’un étudiant lui posa une question d’ordre général, Hyo Jin se vexa. Sans un mot, il se dirigea vers le jeune homme et se mit à le frapper. Ce dernier ne répliqua pas.

Après l’incident, Hyo Jin reçut deux lettres de la doyenne Jennifer Tanabe. L’une réprimandait, à la fois, Hyo Jin et Jim Kovic, l’étudiant qu’il avait attaqué. L’autre était une note personnelle, le suppliant de ne pas tenir compte du premier courrier.

« S’il vous plaît, comprenez bien que mon intention en vous envoyant cette lettre, n’est pas de vous accuser mais de vous protéger d’une accusation possible. Je ferais de mon mieux pour vous aider. Je suis déterminée devant Dieu », écrivait-elle. En conclusion, elle s’excusait même auprès de lui. « Je suis désolée de vous rappeler d’aussi mauvais souvenirs de votre passage au Séminaire théologique de l’Unification. J’espère que, dans l’avenir, vous y trouverez joie et inspiration. »

Au début du mois de novembre, je donnai naissance à notre deuxième fils, et cinquième enfant, Shin Hoon. Lorsque le travail commença, Hyo Jin était au bar. Je partis en voiture vers l’hôpital, accompagnée par la baby-sitter des enfants afin qu’elle repère la route pour les y amener dans la semaine.

Avant de partir, je mis les enfants au lit, leur demandant d’aller à l’école, le lendemain, sans révéler à personne où j’étais. Dans l’univers étouffant des Moon, mon désir d’intimité était devenu insatiable. J’appelai mon frère, dans le Massachusetts, pour lui demander de prévenir nos parents, en Corée.

L’absence de Hyo Jin ne me gênait pas. Ce bébé était le mien et celui de mes enfants. Hyo Jin n’avait pas sa place parmi nous. S’il préférait la compagnie des serveuses, pourquoi aurait-il assisté à la naissance de son fils ? À 4 h du matin, le médecin décida de pratiquer une césarienne et insista pour que j’appelle mon mari. Il dormait. Pensant que, sans doute, j’étais dans la chambre des enfants, il m’ordonna de venir le rejoindre. Il fut alarmé d’apprendre où je me trouvais.

« Dans quel hôpital es-tu ? », me demanda-t-il, avant de préciser qu’il était trop fatigué pour se déplacer. C’était notre cinquième enfant et il ne savait même pas où ils étaient nés ! Rouge de colère, je lui raccrochai au nez avant de le rappeler, quelques minutes plus tard, un peu calmée : « Laisse tomber, me lança-t-il froidement. Je ne viens pas. Tu n’auras qu’à m’amener le bébé. »

Lorsque j’aperçus « Hoonie » pour la première fois, je sanglotais. Tandis que le docteur extrayait de mon ventre, ce gros garçon, de plus de quatre kilos, une infirmière séchait mes larmes. Il avait une belle chevelure brune. Le cordon ombilical s’était enroulé autour de son bras, nécessitant une césarienne. Ses yeux étaient à moitié fermés, mais il poussa un cri plein de santé.

Pendant deux jours, je n’eus aucune nouvelle de Hyo Jin. Sa fierté l’en empêchait. J’avais beau être aussi têtue que lui, je finis par l’appeler pour lui demander de venir voir son fils. Il resta à peine quelques minutes et regarda Shin Hoon par la fenêtre de la nursery. Il ne demanda pas à le prendre dans ses bras. Cette même nuit, la baby-sitter amena mes enfants. J’étais si heureuse de les voir. Ils posèrent pour des photos en compagnie de leur petit frère et me supplièrent de rentrer vite à la maison.

Je rentrai le lendemain, malgré les hésitations du corps médical. Je voulais que personne ne sache que j’avais subi une césarienne. Il était si rare, chez les Moon, de pouvoir garder un secret. Hyo Jin vint me chercher à l’hôpital, accompagné des enfants et de la baby-sitter, avec deux voitures. Il repartit seul avec Shin Gil, n’ayant pas la patience d’attendre que j’ai fixé le siège auto.

Cette nuit-là, il m’annonça qu’il avait du travail au Manhattan Center et qu’il ne rentrerait pas de la nuit. J’ignorais alors qu’il avait choisi le jour de l’arrivée de notre nouveau bébé pour prendre une nouvelle maîtresse. Il couchait avec Annie, une employée de la société, dans le lit de notre suite du vieil hôtel New Yorker.

Je connaissais Annie par les douzaines de lettres qu’elle avait écrites à Hyo Jin, depuis qu’elle l’avait rencontré à un concours d’arts martiaux organisé par l ’Église dans le Colorado, sept ans auparavant. Ses courriers ressemblaient à celles d’une fan. Hyo Jin était habitué à ce genre d’adulation : il recevait quantité de mots doux, eu égard à son statut de fils du Messie. Je n’ai jamais pris au sérieux l’attirance d’Annie pour Hyo Jin. Américaine d’origine, elle était mariée à un Coréen et ils avaient un jeune fils. Annie venait d’arriver à New York et travaillait avec Hyo Jin qui était intervenu, à sa demande, afin qu’elle et son mari puissent rentrer du Japon où ils se trouvaient en poste pour l’Église.

Hyo Jin parlait souvent d’elle, mais je n’avais aucun soupçon. Peut-être ne voulais-je pas me rendre à l’évidence ? J’étais plus inquiète devant sa dépendance à la cocaïne. Lorsqu’il n’était pas au Manhattan Center, il était enfermé dans sa chambre.
Vingt et un jours après la naissance du bébé, nous organisâmes une prière à l’Église de l’Unification pour remercier Dieu de la santé qu’il avait accordé à l’enfant.

Le Révérend Moon était absent des États-Unis et Mme Moon était clouée au lit par un mauvais rhume. Je fis une prière informelle avec mes enfants.

Hyo Jin avait passé la nuit à boire et n’était pas rentré. Sa sœur, Un Jin, vint, dans l’après-midi, voir le bébé. Depuis des années, nos liens s’étaient distendus, mais je n’oubliais pas la gentillesse qu’elle m’avait témoignée, lors de mon arrivée au Jardin de l’Orient.

Elle me confia ses inquiétudes au sujet de Hyo Jin. Il avait perdu beaucoup de poids. Il ne mangeait rien.

« Penses-tu que ses problèmes de drogue et d’alcool ont empiré ? me demanda-t-elle. Crois-tu que les Vrais Parents devraient l’envoyer en cure de désintoxication ? »

Je fus sincère en lui répondant que si j’avais remarqué la détérioration de sa santé, j’étais sceptique sur le fait qu’il pût décider d’affronter ses problèmes.

Le lendemain, Hyo Jin organisa une fête, à l’occasion de Thanksgiving, pour ses employés du Manhattan Center. Il servit du vin. Seuls, ses proches savaient qu’il buvait et se droguait. Le reste du personnel fut choqué de voir de l’alcool. Lorsque le Révérend Moon fut mis au courant, il convoqua tous les employés de la compagnie, sans Hyo Jin. Il leur rappela qu’il était le leader de l’Église de l’Unification et qu’ils étaient censés aider Hyo Jin en le gardant éloigné de toute tentation.

J’appelai Madelene Pretorius, l’assistante de Hyo Jin, afin d’avoir des nouvelles de cette réunion. Nous ne nous connaissions pas bien. Nous nous étions rencontrés une seule fois, lorsqu’elle était venue filmer les enfants à une fête théâtrale de l’école. Elle faisait partie des plus proches conseillers de Hyo Jin. Elle admit que, lorsque Père leur avait demandé s’ils suivaient Hyo Jin aveuglément, aucun d’entre eux n’avait osé lui avouer l’entière vérité. « Oui, me dit-elle nous passons notre temps à boire et à fumer dans les bars et à l’hôtel New Yorker. »

Je fus horrifiée. Comment osait-il entraîner les autres fidèles dans cette voie de turpitudes ? Il était impardonnable. Qu’il pût utiliser ainsi notre appartement, me rendait enragée. C’était le début de la fin, mais je ne le savais pas encore. Quelque chose en moi était en train de se briser. J’acceptais mon destin, ma mission divine qui m’obligeait à vivre une vie de misère morale avec un tel démon, mais je ne supportais pas que les membres de l’Église en laquelle je croyais encore fussent contraints au péché à cause de lui.

Je l’appelai au Manhattan Center. J’étais toujours beaucoup plus courageuse au téléphone. Je le traitai « d’animal » et lui annonçai que ni les enfants ni moi ne voulions qu’il rentre à la maison.

J’avais réfléchi à très court terme. Lorsqu’il revint du bureau — car, il revint, bien sûr ! — il se précipita sur moi. Dans ma fureur, j’avais déjà vidé ses placards, fait ses valises, détruit ses vidéos pornos et tout empilé dans le débarras. J’entendis la porte d’entrée claquer. Il monta l’escalier en courant, m’attrapa par le col de mon chemisier et m’entraîna dans sa chambre. Il me poussa durement sur une chaise, me frappant à chaque tentative que je faisais pour me lever.

« Comment oses-tu essayer de me nuire devant les gens du bureau ?, hurla-t-il. Qui es-tu pour me donner des ordres ? » Il se pencha sur moi, me frappant, me poussant. Je n’avais aucun moyen de m’enfuir.

Heureusement, ce soir-là, il était en retard à un rendez-vous avec l’officier de probation qui le surveillait depuis sa condamnation pour conduite en état d’ivresse. Il tenta de le joindre et de reporter la réunion, prétextant un problème familial, mais l’officier refusa.

Il avait déjà manqué trop souvent.
« À mon retour, je veux voir toute la famille réunie, me dit-il. Tu vas dire aux enfants que tu as eu tort de critiquer papa, qu’il a le droit de fumer et de boire de la bière et que tu es une mauvaise mère. Tu comprends ? »

J’acceptai : j’aurais dit n’importe quoi pour qu’il s’en aille.
À peine était-il parti, que je reçus un coup de fil d’une employée de Mme Moon.

« Père veut vous voir immédiatement », me dit-elle. Je m’attendais, une fois encore, à un sempiternel sermon sur mes échecs d’épouse. J’en avais assez. Il était temps que je prenne l’initiative. Je n’avais pas réellement décidé en conscience de ne plus supporter de mauvais traitements mais, ce soir-là, dans le bureau des Moon, pour la première fois, je me défendis.

« Père veut te parler », déclara Aime Moon, à mon arrivée dans leur suite.

« Pourrais-je, s’il vous plaît, vous parler à tous les deux ?, demandais-je. J’ai besoin de vous dire quelque chose. »

Le Révérend Moon et sa femme m’écoutèrent en silence tandis que je décrivais la scène qui venait de se produire : « Il n’y pas que moi ou les employés du Manhattan qui sont concernés. Hyo Jin veut que je dise aux enfants qu’il a le droit de boire et de se droguer. »

Ce fut assez pour provoquer une réaction chez Père.

« Non, non, dit-il. Tu dois apprendre aux enfants la différence entre le bien et le mal. »

Je ne cessai de regarder ma montre. J’avais peur de rentrer après Hyo Jin. Je le racontai aux Vrais Parents.

Le Révérend Moon resta silencieux quelques minutes :

« Tu vas aller au Manhattan Center pour garder un œil sur lui. Tu dois être son ombre. Je te confie cette responsabilité. Tu t’assureras qu’il ne prend pas d’argent pour acheter à boire ou de la drogue. »

Je fus étonnée d’une telle décision. Cela dit, je n’étais pas dupe. Il me demandait d’être ses yeux et ses oreilles, non pas parce qu’il avait confiance en mes capacités, mais parce qu’il voulait s’assurer de ma loyauté.

Lorsque je rentrais, Hyo Jin n’était pas encore revenu. J’appelai Shin June.

« Papa souhaite une réunion de famille, lui dis-je. Je vais avoir à dire des choses que je ne pense pas, pour éviter que votre père ne se mette dans une colère noire. »

Elle fut scandalisée que je puisse même envisager de faire ce qu’il m’avait demandé.

« Tu n’es pas une mauvaise maman. Tu es une bonne maman. Tu ne peux pas dire que ce qu’il fait est bien, puisque tu sais que ce n’est pas vrai. » Elle était déçue de me voir mentir. J’eus honte devant ma fille de douze ans, qui avait déjà un grand sens de la justice.

J’étais égoïste. J’en avais assez de cette violence, de ces cris.

Lorsqu’il revint, je fis amende honorable devant les enfants, comme il l’avait demandé. Les yeux de Shin June se remplirent de larmes, mais elle n’était pas triste. Elle était en colère.

« C’est un mensonge, hurla-t-elle à son père. Maman est gentille. Elle est tout le temps avec nous. Tu n’es jamais là. Qu’en sais-tu ? »

Hyo Jin reporta sa rage sur elle, maudissant les écoles américaines qui apprenaient le manque de respect aux enfants.

Je me sentis lâche devant le courage de ma petite fille. Lorsque Hyo Jin se calma, il annonça à Shin June qu’il était peu à la maison parce qu’il était obligé de travailler pour l’Église. Quelle ironie du sort ! Il reprenait à son compte l’excuse de son père, celle qu’il avait tellement méprisée.

En dépit de ses protestations, Hyo Jin accepta mon arrivée au Manhattan Center. Il n’avait aucun soupçon sur les vraies raisons de ma venue, mais ne craignait pas ma présence : il avait trop peu de respect pour moi.

L’une de mes premières tâches fut d’organiser une réunion entre les proches de Hyo Jin et Sun Myung Moon, au Jardin de l’Orient. Le Révérend Moon leur expliqua clairement qu’ils ne devaient pas se droguer ou boire avec lui. Ils devaient allégeance à Père et au Manhattan Center, ils devaient suivre mes ordres, pas ceux de Hyo Jin.

J’entrepris également de remettre la société sur pied financièrement et spirituellement. J’annonçai à Madelene Pretorius qu’à partir de maintenant, on ne devait plus donner à Hyo Jin d’argent en petites coupures, que ceux des salariés, qui étaient payés des sommes astronomiques pour ne rien faire, seraient mutés, et que toutes les décisions devaient être soumises à mon approbation.

J’avais aussi une autre mission au Manhattan Center. J’étais déterminée à découvrir les vrais relations entre Hyo Jin et Annie. Madelene pensait qu’ils étaient amants. Ma belle-sœur, Jin Sung Pak, avait deviné quelque chose. À plusieurs reprises, je posai la question directement à Hyo Jin. Il nia, à chaque fois, mais je ne le crus pas.

« Pourquoi t’inquiètes-tu au sujet d’Annie ? », demandait-il, comme pour me provoquer.

À la fin du mois de décembre, je décidai de le pousser dans ses retranchements jusqu’à ce qu’il avoue. Cela prit des heures.

« Non, je ne l’ai pas touchée », insista-t-il dans un premier temps.

« Bon, je l’ai peut-être embrassée », concéda-t-il.

« Nous avons eu des relations orales. »

Plus il se justifiait, plus il était indécent.

« Je l’ai pénétrée, mais je n’ai pas éjaculé, donc ça ne compte pas », dit-il avant d’avouer : « J’ai éjaculé mais ça n’a aucune importance, puisqu’elle prend la pilule. »

Savait-il à quel point il paraissait lamentable !

Alors qu’il me racontait sa trahison, je restai calme. Au fond de moi, je l’avais toujours su. Il ne m’offrait qu’une confirmation. Il se mit à pleurer et me supplia de lui pardonner.

« J’essaierai d’oublier, lui répondis-je, mais je ne coucherais plus avec toi, tant que tu n’auras pas payé pour ton péché. »
« Pourquoi Annie ?, lui demandai-je avec impulsivité. Elle n’est même pas jolie. »

Ce fut comme si j’avais tenu une allumette devant un poste d’essence. Il explosa de rage.

« Elle est superbe, hurla-t-il. Elle n’est pas la seule. Toutes les femmes de l’Église me veulent. Je vais me taper la fille la plus jolie que je peux trouver. Tu verras. »

J’étais sous le choc. C’était ça, l’homme qui affirmait être le fils du Messie, l’homme qui, un jour, avait vanté le côté sacré de la Bénédiction ?

« Comment pouvez-vous être liés au Messie si vous vous vautrez et vous adonnez à la sensualité du monde déchu ? Vous ne le pouvez pas. C’est pourquoi on a encouragé l’idée du sacrifice », avait-il déclaré, au cours d’une réunion dominicale au Belvédère.

« Si Père vous dit de sortir de cette pièce, d’aller dans les bars, de vous saouler et d’aller voir des prostituées, êtes-vous assez forts, l’aimez-vous assez pour triompher de la tentation ? »

« Pourriez-vous garder votre intégrité et votre pureté ? Pourriez-vous sincèrement faire cela ? Dans ces circonstances-là, pouvez-vous vous raccrocher à Père ? Êtes-vous assez forts pour ne pas l’abandonner ? »

Je savais désormais que Hyo Jin Moon s’adressait, non pas aux fidèles mais à lui-même, et que la réponse à toutes ces questions était malheureusement « Non ! ».

Une fois de plus, Hyo Jin refusa d’assumer ses responsabilités pour cet adultère, le pire des péchés dans l’Église de l’Unification. Il m’expliqua — j’appris plus tard qu’il avait dit la même chose à Annie et à ses proches — que les interdictions sexuelles de l’Église ne le concernaient pas. Puisque Père avait été infidèle, lui-même, en tant que fils du Messie, pouvait l’être aussi. Ses liaisons sexuelles étaient « providentielles » ou ordonnées par Dieu.

Annie m’écrivit, plus tard : « J’ai fait confiance à Hyo Jin quand il me disait qu’il savait ce qu’il a le droit de faire. Il n’a jamais fait allusion au fait que je pourrais pécher avec lui. Madelene m’a raconté que Père a eu une relation hors mariage d’où est né un fils. Cela m’a été confirmé par Hyo Jin et Jin Sung Nim. Nous en avons discuté pour savoir si cela était vrai et ce que cela signifiait. Je n’ai jamais mis en doute la pureté de Père. J’ai commencé à penser que la Vraie Famille devait faire face à de nombreuses choses providentielles que je ne pouvais comprendre ou juger. »

Après avoir confessé Hyo Jin, je me rendis chez Mme Moon. Elle se mit en colère et pleura.

« J’espérais qu’une telle douleur s’achèverait avec moi, que personne, dans la nouvelle génération, ne la vivrait », m’avoua-t-elle. « Personne comme la Vraie Mère ne connaît la souffrance d’avoir un mari qui s’écarte du droit chemin », m’assura-t-elle.

Je fus stupéfaite. Depuis des années, nous entendions des rumeurs sur les liaisons de Moon et sur ses enfants illégitimes et voilà que Vraie Mère confirmait ces histoires.

Je lui racontai que Hyo Jin disait partout que ses coucheries étaient « providentielles » et « inspirées » par Dieu, tout comme les liaisons de Père. « Non, Père est le Messie, pas Hyo Jin. Ce que Père a fait était prévu par Dieu. »

Cette infidélité faisait partie des souffrances quelle devait endurer pour devenir la Vraie Mère.

« Hyo Jin, lui, n’a aucune excuse d’avoir fait cela », dit-elle.

Mme Moon raconta à Père la trahison de Hyo Jin. Le Révérend Moon me convoqua dans sa chambre.

Ce qui s’est produit dans le passé était « providentiel » répéta-t-il. « Cela n’a rien à voir avec Hyo Jin. »

J’étais embarrassée devant de tels aveux. J’étais perdue également. Si Hak Ja Han Moon était la Vraie Mère, s’il avait trouvé sur Terre la partenaire parfaite, comment pouvait-il justifier théologiquement son infidélité ?

Bien sûr, je ne posai pas la question, mais je quittai la pièce, éclairée sur les relations entre le Révérend Moon et sa femme. Il n’était pas étonnant qu’elle ait autant d’influence sur lui : il lui était redevable d’avoir gardé le secret pendant toutes ces années. Elle lui avait pardonné son infidélité et sa trahison. L’argent, les voyages autour du monde, l’adulation du public, étaient une bonne compensation.

Je ne m’en serais pas contentée. Hyo Jin Moon allait s’apercevoir enfin qu’il fallait assumer chaque acte, que chaque mauvaise action entraînait des conséquences. J’éloignai Annie, non sans lui avoir donné une chance d’avouer la vérité. Elle jura, au nom des Vrais Parents qu’elle et Hyo Jin n’avaient rien fait de mal.

Après son bannissement du Manhattan Center, elle m’écrivit de la maison de ses parents, dans le Maine. Son mari était reparti au Japon, avec leur fils. Il voulait divorcer.

« Maintenant, je comprends votre douleur, votre souffrance et vos larmes… », écrivit-elle, contrite et suppliante.

Elle m’écrivit plusieurs fois, décrivant sa vie sexuelle avec son mari dans des détails qui ne m’intéressaient pas, affirmant assumer la responsabilité de son acte.

Il n’y a pas de Fête de l’Épiphanie dans le calendrier de l’Église de l’Unification, mais ma propre Épiphanie eut lieu le 1er janvier 1995. Depuis l’automne et l’aveu de l’infidélité de Hyo Jin, mon émancipation était en marche.

Le premier jour de la nouvelle année, que nous appelions le Jour de Dieu, j’eus une révélation. Hyo Jin s’habillait pour sortir faire la fête.

Les événements des derniers mois n’avaient pas changé ses habitudes. Assise sur une chaise dans notre chambre, je le regardai se contempler dans le miroir sur pied. Il avait toujours été très fat. Alors qu’il rentrait sa chemise dans son pantalon et arrangeait nerveusement ses cheveux, je ressentis un détachement que je n’avais pas éprouvé depuis mon mariage. Même ma répulsion avait disparu.

Il n’y eut aucune Voix venue d’En Haut, aucune Lumière aveuglante tombant du Ciel. Je savais. Dieu ne tenait plus à ce que je reste. Mon mari ne changerait jamais. Dieu lui-même avait renoncé. J’étais libre de partir. J’étais dominée par un immense bien-être. Je ne ressentais plus que de la pitié pour Hyo Jin. Il était une âme perdue n’ayant aucune conception du bien et du mal et aucune compréhension réelle de Dieu.

Mais, de la résolution à l’action, la route est longue pour une femme battue. Peu d’entre nous sont capables de marcher seule.

Madelene Pretorius me connaissait à peine. Elle travaillait pour Hyo Jin depuis trois ans. Elle était une alliée improbable. Cet hiver-là, elle passa ses journées à écouter Hyo Jin se plaindre de moi, dans son bureau, et ses nuits à m’écouter me plaindre de lui, au téléphone. Elle était écartelée entre sa loyauté envers le fils divin du Messie et ce qu’elle savait de cet homme violent. Hyo Jin ne lui avait-il pas un jour lancé un cendrier au visage ? Ne lavait-il pas aspergé d’eau, en lui lançant une bouteille qui était venue s’écraser contre le mur au-dessus de sa tête ?

Elle fut la première personne, en dehors des membres de ma famille, à qui je fus capable d’avouer ma souffrance. Je cachais toujours plus de choses que je n’en révélais, même à mes proches. Je ne voulais pas les blesser en leur avouant ce que moi et mes enfants endurions. Madelene m’écouta, avec une patience et une inquiétude que je n’avais jamais connues. Je n’avais jamais eu de véritable amie. Je ne prétends pas que, pendant ces premiers mois, je fus une amie pour elle. Mais elle en fut une pour moi. Il allait falloir du temps avant que je cesse d’être un membre officiel de la Vraie Famille et qu’elle arrête de se comporter comme un membre servile de l’Église de l’Unification. Mais, même au début de notre relation, je pus deviner à quoi ressemblaient des rapports normaux et sincères entre deux personnes.

À cette époque, Madelene traversait, elle aussi, une crise personnelle. Elle avait épousé, par l’entremise de l’Église, un Australien. Elle l’aimait, mais ne voulut pas le suivre lorsqu’il décida de rentrer dans son pays. Elle se débattit longtemps avant de prendre une décision. Si le divorce est une création de l’homme, la Bénédiction est éternelle. Les Unificationnistes croient que deux êtres liés par le mariage sont inséparables, même après la mort, y compris au Paradis. J’appris, plus tard, que Hyo Jin l’encourageait à divorcer, préférant sa collaboration au Manhattan Center à la fidélité à sa propre foi.

J’aimerais pouvoir dire que je l’ai aidée dans cette épreuve, mais j’étais trop préoccupée par mes problèmes, trop inexpérimentée en amitié pour comprendre qu’il s’agissait d’une relation à double sens. Madelene se montra adorable. Elle décida de m’aider sans attendre que je lui rende la pareille. Pendant un mois, elle repartit chez elle, en Afrique du Sud, réfléchir aux décisions qui engageaient sa vie. Quand elle revint, fin février, elle me déclara qu’elle divorçait… je lui annonçai que je quittais Hyo Jin.

Une fois cette décision prise, je savais que ce n’était qu’une question de temps, mais je fus surprise de m’entendre l’annoncer, un jour, à voix haute. Madelene et moi discutions dans la blanchisserie, dans le sous-sol du château du Jardin de l’Orient, afin que Hyo Jin ne nous voit pas. Il était si possessif et si autoritaire qu’il explosait de rage, dès qu’il avait l’impression que je me liais avec quelqu’un n’appartenant pas à la Vraie Famille.

En parlant, je commençai à pleurer.

« J’espère qu’après mon départ, nous pourrons rester en contact », lui dis-je. Je savais néanmoins que cela serait difficile pour elle.

Madelene fut triste mais pas étonnée de ma décision. Une part d’elle-même, me dit-elle, avait envie d’aller le dire à Hyo Jin, afin de lui montrer ce qu’il allait perdre. Bien sûr, elle n’avait pas l’intention de le faire, sachant les conséquences que cela aurait pour moi.

Nous savions toutes deux que mon mariage était mort depuis longtemps. Combien de fois avais-je été persuadée que Dieu allait toucher le cœur de Hyo Jin ou que Sun Myung Moon allait exercer son autorité dans sa propre famille ? C’était terminé ! J’avais franchi la limite…

Ce printemps-là, l’attitude de Hyo Jin ne fit qu’empirer. Père lui avait interdit de retourner au Manhattan Center, pendant deux ans, jusqu’à ce qu’il soit guéri de sa toxicomanie. Il était toujours payé. Les Moon appelaient cela « un salaire d’invalidité » ; pointant, la compagnie n’avait aucune assurance de ce type pour ses employés. Hyo Jin ne fit rien pour se prendre en main. Il ne vit aucun thérapeute et ne s’inscrivit pas en cure de désintoxication. Il passait la plupart de son temps, enfermé dans sa chambre, à boire et à sniffer. Il envoyait Shin Gil chercher des bières dans le réfrigérateur et s’enfermait à clef. Je savais que je ne supporterais pas de vivre très longtemps dans cette atmosphère, du moins pour mes enfants.

Lorsque les Vrais Parents m’annoncèrent qu’ils estimaient Hyo Jin capable de retourner au Manhattan Center, ce fut la goutte d’eau. Selon eux, il s’ennuyait au Jardin de l’Orient et avait besoin d’un travail productif.

« Mon premier projet quand je serais rentré, me dit-il, ce sera d’organiser un concert avec une serveuse qui chante dans un club coréen du Queens. »

J’informai les Moon qu’ils faisaient une terrible erreur : Hyo Jin était dans un état pire qu’avant. Je me doutais aussi que ses relations avec la fameuse serveuse n’étaient pas innocentes.

Sachant que les Moon ne m’écouteraient pas, je fis appel à Peter Kim. Grâce à son concours, les chefs de service du Manhattan Center écrivirent au Révérend et à Mme Moon pour protester contre la réintégration de Hyo Jin.

« Très chers Vrai Parents
Au nom de tous les employés du Manhattan Center, nous les chefs de services et de départements, venons devant vous, avec un cœur humble et repenti. Nous n’avons pas la compétence pour créer un environnement susceptible d’aider, de protéger Hyo Jin Nim et de l’assister dans sa mission historique.

Nous souhaitons exprimer notre loyauté aux Vrais Parents, en cet instant crucial, et souhaitons exposer les points suivante :
1 – Notre principal désir est de faire en sorte que le Manhattan Center soit un endroit qui puisse à la fois, servir et se réclamer complètement de Dieu, des Vrais Parents et du mouvement Unificationniste mondial.
2 – Nous jurons de défendre la tradition des Vrais Parents. Nous réalisons aussi que nos efforts au Manhattan Center n’ont de valeur que parce que nous sommes fidèles à leur attitude visionnaire.
3 – Nous souhaitons exprimer notre amour sincère et profond pour Hyo Jin, et le désir que nous avons de l’aider à remplir sa mission divine.
4 – Du fond du cœur, nous refusons que le Manhattan Center puisse aggraver les problèmes de Hyo Jin Nim. Nous voulons être sûrs qu’il ne puisse s’en servir pour se nuire à lui-même, aux vies spirituelles des membres, aux affaires de la firme ou à la réputation de l’Église.
5 – Nous souhaitons aider nos Vrais Parents, mais, en tant que responsables du Manhattan Center, nous demandons humblement à ce que Hyo Jin Nim ne retrouve pas ses responsabilités tant qu’il n aura pas dépassé ses problèmes de drogue et d’alcool et qu’il ne pourra pas défendre, sincèrement, le nom de Dieu, au Manhattan Center et dans l’Organisation.
6 – Vrais Parents, nous vous faisons cette prière, avec tristesse. Mais nous sommes unis dans la conviction que de telles mesures sont absolument nécessaires pour la santé et le bien-être de Hyo Jin Nim, et le développement de l’Église mondiale des Vrais Parents.
7 – Nous voulons aussi exprimer notre gratitude sincère à la générosité de Nansook Nim qui s’est montrée très compétente. Elle a été un véritable lien entre le Manhattan Center et les Vrais Parents. Elle a travaillé sans relâche pour apporter au Manhattan Center, le Cœur de Dieu et l’idéal des Vrais Parents. »

Cette lettre rendit Hyo Jin fou de rage. Il me rendit responsable de cette humiliation et se vengea sur moi. Un jour, il me traîna dans sa chambre et griffonna le mot « stupide » sur mon visage, à l’aide d’un rouge à lèvres. Une autre fois, il me jeta en pleine tête une bouteille de vitamines. Un matin, sachant combien j’étais sensible au froid après un accouchement, il me força à rester nue, au pied de son lit. Je le suppliai de ne plus me battre. Il me donna le choix : « Soit je te frappe, soit je te crache dessus », me dit-il. Je crois que cette nouvelle forme d’humiliation lui donnait encore plus de plaisir.

Le Révérend Moon et sa femme nous avaient proposé d’aller vivre loin du Jardin de l’Orient afin de donner un nouveau souffle à notre mariage.

Selon Hyo Jin, le seul travail qui me convenait, en dehors de la propriété familiale, était celui de prostituée.

Je ne me voyais plus vivre avec cet homme, quelles qu’en soient les conditions. En juin 1995, dans le plus grand secret, je commençai à faire mes bagages.

Mon frère, Jin, m’annonça qu’il y avait une maison à vendre en face de la sienne dans le Massachusetts. Il me proposa de m’aider à l’acheter. Je ne serais pas seule. J’aurais de la famille à côté de moi.

Je puisai sur mon livret de Caisse d’épargne l’argent que j’avais mis de côté pour les études des enfants et celui épargné grâce à mon travail au Manhattan Center. Je l’envoyai à Jin et Je Jin, ma belle sœur, pour acheter la maison.

Ils avaient connu tout cela. Deux ans auparavant, Je Jin avait rompu définitivement avec l’Église de l’Unification et ses parents. Après une horrible scène avec sa mère, elle avait quitté la maison et n’était jamais revenue. D’après l’Organisation, Je Jin vit séparée de la Vraie Famille à cause des études de son mari. C’est un demi-mensonge. Si Jin est toujours à l’université d’Harvard, Je Jin ne parle plus à ses parents et ne reçoit plus aucune aide financière de leur part.
Mes parents avaient également quitté l’Église. J’avais moins de mal à partir, sachant que mes proches étaient à l’abri de toute vengeance de la part des Moon. Aucun Hong ne risquait d’être puni pour trahison.

Légalement, j’étais un peu perdue. Ma première impulsion fut de chercher la rubrique « avocats » dans les pages jaunes de l’annuaire. Finalement, grâce à l’aide de mon frère, je fis la connaissance d’Herbert Rosedale, un avocat spécialisé dans le droit de la famille. Il avait soixante-trois ans et présidait la Fondation américaine de la Famille, une association qui tentait d’informer le public des dangers des extrémismes religieux. J’avais besoin, à mes côtés, de quelqu’un de courageux, difficile à intimider.

Au cours de l’été, je préparai avec mon frère et Madelene les détails pratiques de mon évasion. J’étais terrifiée à l’idée que Hyo Jin put faire obstacle à mes plans. Avec le véritable arsenal qu’il cachait dans sa chambre, il pouvait me tuer quand il le désirait.

Mes parents me soutenaient complètement. Nous avions tous consacré nos vies à une cause pourrie jusqu’à l’âme. Si je ne m’enfuyais pas maintenant, je ne vivrais peut-être pas assez longtemps pour prendre de nouveau cette décision. J’en avais assez d’être battue, menacée et emprisonnée.

Mes parents ne connaissaient pas l’étendue des dangers physiques qui me guettaient, mais ils ne voulaient plus sacrifier de nouvelle fille à l’Église de l’Unification.

Ma jeune sœur, Choong Sook, venait d’être fiancée par le Révérend Moon au fils d’un Couple Béni, un homme que mes parents ne respectaient pas et dont elle ne voulait pas. Moon avait arrangé cette union pour punir mes parents de leur déloyauté.

Choong Sook était une gentille fille, elle n’était ni entêtée, ni provocatrice comme moi. Violoncelliste, elle suivait de brillantes études à l’université de Séoul.
Ma mère avait le cœur brisé devant le destin de sa fille. Désespérée, elle avait acheté le trousseau et les cadeaux de mariage. Au dernier moment, elle n’eut pas le courage de laisser un de ses enfants, une nouvelle fois, s’égarer sur un chemin de solitude et de douleur. Après la cérémonie religieuse, mais juste avant que Choong Sook soit légalement mariée, mes parents l’envoyèrent poursuivre ses études aux États-Unis. Elle était aussi, depuis, dans le Massachusetts, à attendre mon arrivée. Elle n’avait pas l’intention de retourner en Corée, vers le mari que le Révérend Moon lui avait choisi.

Je n’avais plus qu’à demander à mes enfants s’ils avaient envie de m’accompagner. S’ils répondaient « Non », je serais incapable de partir. Comment pourrais-je abandonner ceux dont l’amour m’avait maintenue en vie, pendant ces années de souffrance dans l’ombre des Moon ?

Comment prendre le risque de ne plus jamais les revoir ? Comment les condamner à une vie entière dans cet univers ? Après leur avoir expliqué mon projet, je retins mon souffle. Ils explosèrent de joie, poussant des petits cris de ravissement :

« Nous voulons vivre dans une petite maison avec toi, maman », me déclara Shin June à travers ses larmes.

Ils gardèrent tous le secret et acceptèrent de ne pas dire au revoir à leurs amis ou à leurs cousins préférés. Ils savaient que c’était le prix à payer. Ils avaient vu les armes dans la chambre de leur père, l’avaient entendu me menacer.

Je fixai une date de départ, mais ce fut Dieu qui guida mon choix. Les Vrais Parents étaient à l’étranger et In Jin et sa famille étaient également absents. Bien qu’il y eût des rumeurs parmi les baby-sitters et les agents de sécurité au sujet de mes bagages, personne n’alerta les Moon.
J’étais morte de peur, mais je croyais de toutes mes forces que Dieu nous protégeait, aplanissant les difficultés sur notre chemin.

La nuit avant l’évasion, mon frère m’appela d’un motel tout proche. Il m’annonça qu’il nous attendrait, le lendemain matin de bonne heure, au lieu de rendez-vous.

« Pour le reste, conclut-il, à partir de maintenant, tout dépend de toi. »

« Et de Dieu ! » ajoutai-je.



Six mois avant que j’éclate le composé des Moon, j’ai posé avec la Vraie Mère et le Vrai Père à l’occasion du anniversaire du centième jour de la naissance de Shin Hoon. Parce que sa consommation d’alcool et de drogue Hyo Jin n’était pas dans un état de participer, nous sommes allés sans la traditionnelle célébration du 100ème jour.


Chapitre 10

Mes enfants souhaitaient que nous nous installions dans une petite maison bien à nous. C’est ce que nous fîmes. Nous emménageâmes dans une bâtisse modeste au cœur d’un quartier sans prétention de Lexington, ville du Massachusetts, qui a vu la naissance de la Révolution américaine.

C’était un lieu idéal pour une nouvelle vie. Telle le Minuteman dont la statue domine la ville, j’avais, moi aussi, déclaré mon indépendance à l’oppresseur.

Cependant, il n’existe aucune liberté sans sécurité. À la demande de mon avocat, je commençai par déposer une requête auprès du tribunal afin que Hyo Jin ne puisse entrer en contact avec moi. J’imaginai sa rage en s’apercevant de notre départ. Il ne fallait absolument pas qu’il nous retrouve.

Dans ma déposition, j’essayai d’expliquer qu’il ne s’agissait pas d’un cas ordinaire de violence domestique. Je n’avais pas seulement peur de mon mari, mais aussi de la secte toute puissante qui le protégeait. En général, les tentatives de fuites de l’Église de l’Unification se heurtent à une résistance farouche. Qu’allaient tenter Sun Myung Moon et ses larbins pour faire revenir sa belle-fille et ses cinq petits-enfants, sa descendance directe, derrière les grilles de fer du Jardin de l’Orient?

Le tribunal prit un arrêté pour que ma nouvelle adresse soit gardée secrète. Cependant, ce n’était qu’une question de temps : un jour ou l’autre, les Moon parviendraient à me retrouver !

J’étais sans ressources, avec cinq enfants. Où pourrais-je aller vivre, sinon près de mon frère ? Les Moon n’allaient pas tarder à me localiser.

Je savais qu’un arrêté de la cour n’est qu’un morceau de papier, mais je croyais que c’était suffisant pour les décourager de kidnapper mes enfants. Combien d’histoires, plus simples que la mienne, ont donné lieu à des rapts rocambolesques ?

Dans la triste salle du tribunal de Cambridge, e regardais les peintures écaillées et les bancs abîmés. Mon regard s’arrêta soudain sur le drapeau américain. Mon cœur eut un élan vers Dieu. Cette bannière me protégeait, moi, une Coréenne arrivée illégalement. Les attaques de Sun Myung Moon contre l’Amérique étaient parmi les plus viles. Il était riche et puissant. Je n’étais ni l’un ni l’autre, mais nous étions égaux devant ce drapeau. Dans mon pays d’origine, cela n’aurait pas été le cas. À mes yeux, en ce jour d’été, les États-Unis représentaient la liberté. Je n’avais jamais vu plus beau que ces étoiles blanches sur fond bleu.

Après m’avoir aidée à décharger les voitures, Madelene retourna immédiatement à New York et à son travail au Manhattan Center, afin de ne pas attirer les soupçons. Hyo Jin n’avait pas deviné le rôle qu’elle avait joué dans mon évasion. Il l’appelait, chaque jour, pour lui demander si elle avait reçu de mes nouvelles. Il lui ordonna même d’embaucher un détective privé avec l’argent de la société, ordre qu’elle ignora.

Plusieurs jours après mon départ, il demanda à Madelene un service d’une autre nature.

Au cours d’une conversation téléphonique, qu’elle enregistra, Hyo Jin lui demanda de le retrouver au coin de la 125e rue et de Riverside Drive, à Harlem, avec de quoi acheter de la cocaïne et du crack. « Je veux juste perdre toute sensation, le crack fera l’affaire. Quand j’en prends, je peux m’évader. Maddie, je suis désolé, mais je n’ai pas d’autre choix. Je n’arrive pas à vivre avec mes sensations… Je ne veux pas demander ça à quelqu’un d’autre. Allez, Maddie. Fais le pour moi. Allez… Je n’ai rien à perdre, Madelene, D’accord ? »

Le lendemain, Madelene le conduisit à l’aéroport pour sa cure de désintoxication à la clinique Hazelton, à West Palm Beach, en Floride. Il passa le trajet entier à lui expliquer les tortures qu’il me ferait subir si jamais il me trouvait, comment il m’enlèverait la peau et m’arracherait les ongles des pieds.

J’avais de bonnes raisons d’avoir peur de lui.

Il ne resta à Hazelton que quelques jours. Les docteurs le renvoyèrent, pour son manque de coopération. Les Moon le dirigèrent alors sur la Californie, à la clinique Betty Ford. Il y demeura plus d’un mois. Il avait fallu qu’il perde femme et enfants pour que lui, et ses parents, acceptent enfin d’affronter la réalité. Ils pensaient que j’allais y être sensible, mais je connaissais trop bien Hyo Jin. Pour apaiser ses parents, il était prêt à n’importe quoi… Je n’avais aucune confiance dans sa soi-disant nouvelle sobriété.

Mes enfants et moi étions ivres de notre récente liberté. Notre maison était petite, nos chambres étroites, mais nous étions ensemble, loin des Moon. La cuisine était particulièrement minuscule mais, comme je ne savais pas cuisiner, ce n’était pas bien grave. Je n’avais jamais appris à préparer un repas. Pendant quatorze années, le personnel du Jardin de l’Orient avait satisfait jusqu’aux moindres de mes désirs quotidiens. Des chefs-cuisiniers, des blanchisseurs, des gouvernantes, des coiffeurs, des nounous, des plombiers, des menuisiers, mécaniciens, serruriers, électriciens, tailleurs, jardiniers, dentistes, docteurs et des douzaines d’agents de sécurité étaient disponibles à tout moment. Je ne savais pas faire marcher un lave-vaisselle, tondre une pelouse, mettre en marche un lave-linge. La première fois où les toilettes débordèrent, j’appelai Madelene à New York, affolée.

L’adaptation à cette nouvelle vie n’était pas aisée, mais elle était encore plus dure pour mes enfants, habitués à être traités comme des rois depuis leur naissance. Eux qui avaient toujours été servis durent apprendre à suspendre leurs vêtements, à sortir les poubelles ou à faire le ménage.
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Ils apprirent aussi à partager leur chambre et à attendre leur tour devant l’unique salle de bains. Ils se firent des amis plus facilement, n’appartenant plus à la caste supérieure de la Vraie Famille.

Je n’avais ni l’argent ni l’envie de les envoyer dans des écoles privées comme avant. L’ année précédente, leurs études avaient coûté 56 000 dollars. Si je voulais qu’ils connaissent le monde réel, l’idéal était de les inscrire à l’école publique. Heureusement, Lexington était une ville satellite de Boston, agréable et dotée d’excellents établissements scolaires.

Ensemble, tous les six, nous avançâmes à petits pas hésitants vers l’autonomie. Nous avions beaucoup à apprendre, mais nous n’étions pas seuls. Mon frère et Je Jin nous apportaient une aide précieuse, financière et affective. Nous avions moins peur. Les enfants jouaient avec leurs cousins tandis que je pouvais confier à Jin les difficultés de ma nouvelle vie. Mes soucis n’étaient pas de ceux que l’on peut raconter à un charmant voisin en prenant une tasse de thé.

J’avais programmé notre évasion peu de temps avant la rentrée scolaire, afin que les enfants puissent très vite se faire de nouveaux amis. En septembre, j’inscrivis Shin June en classe de cinquième. Elle était la plus âgée et la plus indépendante. J’avais confiance dans son avenir, je la sentais capable de faire des études et d’affronter la vie. Shin Young, Shin Gil et Shin Ok allaient à la même école élémentaire, dans le quartier.

Malgré quelques petits problèmes d’adaptation, mes enfants étaient heureux. L’absence de leur père semblait les soulager, ce qui n’avait rien d’étonnant. Shin June apprenait la flûte au conservatoire de musique de Nouvelle-Angleterre. À l’école, Shin Ok demanda à s’appeler Sarah. Shin Gil se lia avec les autres sans difficulté, tout en étant très susceptible. La moindre réprimande, même sans méchanceté, le rendait malade.

Son professeur me raconta un jour qu’il avait dû le faire sortir de la classe, au bord des larmes : « Il m’a déclaré qu’avant, il vivait dans un château, me dit-elle. Aujourd’hui, il n’a pas assez d’intimité et il n’a pas grand-chose à faire. Ses amis lui manquent. Je lui ai posé des questions sur son père. Il m’a répondu qu’il lui avait manqué aussi un peu, mais qu’il était alcoolique et qu’il criait souvent. »

Les Moon tentèrent la pression financière pour nous faire rentrer au Jardin de l’Orient. Cela leur ressemblait bien. Mes économies avaient vite fondu. Le chèque que je recevais tous les mois du Manhattan Center me permettait de payer notre loyer. Mes avocats m’avaient assurée que je continuerai à le toucher jusqu’à ce que le tribunal ait décidé d’une assistance éducative pour les enfants.

En septembre, les chèques n’arrivèrent plus. Mes avocats déposèrent alors une requête devant le tribunal pour obtenir cette assistance.

« Il apparaît que le chèque de Mme Moon est bloqué, c’est apparemment un moyen pour essayer de la forcer à repartir d’où elle vient, écrivirent mes avocats aux représentants de l’Église. La décision de Mme Moon, de fuir le danger et les mauvais traitements, n’a pas été prise à la légère. Aujourd’hui, elle est déterminée à ne pas retourner en arrière, quelles que soient les conséquences. »

Grâce à l’aide de mon frère, j’avais choisi le meilleur cabinet d’avocats de Boston, Choate, Hall & Stewart. Je devinais que ce divorce allait être long et difficile. Si je voulais défier les Moon, je devais être de taille à me défendre. Comme tant d’autres femmes confrontées à ce genre de situation, j’ignorais comment j’allais réussir à payer mes avocats. Dans un rapport rendu en 1989, la Cour suprême du Massachusetts avait conclu que : « Les femmes dotées de faibles revenus ont trop peu accès à l’assistance judiciaire, parce que les juges omettent de leur accorder des frais de justice suffisants pour la durée de la procédure. »

Mon avocat était un intellectuel bostonien, portant nœud papillon et nommé Weld S. Henshaw. Il était persuadé que le tribunal allait condamner Hyo Jin à payer mes notes d’honoraires. Il m’avoua que malgré son expérience, il n’avait jamais rencontré de cas de divorce similaire au mien.

Hyo Jin Moon n’était pas, en effet, un défendeur typique : nous allions avoir du mal à déterminer ses revenus réels.

Il s’assura les services de cabinets d’avocats de New York et du Massachusetts, dont celui de Levy, Gutman, Goldberg & Kaplan. Gutman était Jeremiah S. Gutman, l’ancien président de l’Union des Libertés Civiles de New York, qui avait soutenu la cause de Sun Myung Moon, en 1982, lors de son procès pour fraude fiscale.

Nous fûmes assignés devant le juge Edward Ginsburg du tribunal du Massachusetts. Gentleman bourru, proche de la retraite, il faisait marcher la salle d’audience d’une main ferme, mais avec décontraction. Les matins d’été, un peu excentrique, il arrivait au tribunal, vêtu d’un costume bleu de coton gaufré, tirant en laisse un caniche blond. Son chien, quelque peu bruyant, l’accompagnait tous les jours.

À peine avais-je demandé à la cour une assistance éducative, que les Moon se manifestèrent. L’argent était pour eux un véritable moteur.

In Jin m’envoya une lettre par le biais de mes avocats, me suppliant d’abandonner mon action en justice et de rentrer à la maison. Elle glissa dans l’enveloppe une cassette audio enregistrée par Mme Moon.

C’était bizarre d’entendre sa voix dans mon nouvel environnement. Sur la bande, elle ne pouvait cacher sa colère, mais faisait des efforts pour avoir l’air affectionnée et angoissée. La Vraie Famille devait rester intacte.

« Pendant quinze ans de mariage, n’as-tu connu aucun amour ? Comment as-tu pu nous tromper ainsi ? », écrivait-elle.

Comme toujours, j’étais prise en faute.

« Nansook, ton attitude n’est pas acceptable pour les gens qui t’aiment. »

Selon elle, beaucoup de gens allaient me condamner. Elle me supplia de rentrer immédiatement au Jardin de l’Orient… « inchangée ». Les Moon étaient vraiment sélectifs dans leur application des Principes Divins. Personne ne croyait plus au Pardon que moi.

N’avais-je pas pardonné à Hyo Jin son infidélité, quelques semaines après notre mariage ?

Ne lui avais-je pas pardonné lorsqu’il m’avait donné l’herpès et dilapidé des centaines de milliers de dollars, réservés à l’éducation de nos enfants ? Ne lui avais-je pas pardonné ses nuits avec des prostituées, ses coups et ses insultes ? N’avais-je pas tenté d’oublier la solitude à laquelle il me condamnait en se livrant à la drogue et à l’alcool ? Ne lui avais-je pas pardonné d’avoir pris une maîtresse, le jour même où je ramenais notre dernier-né à la maison ?

J’avais passé quatorze années à refuser l’idée de le quitter, d’envisager une vie sans peur et sans violence. Je n’avais pas fui le Jardin de l’Orient précipitamment. J’avais tenté, de toutes mes forces, de réussir mon mariage. Mais les Moon avaient-ils jamais imaginé qu’ils pouvaient avoir tort ?

La lettre de In Jin était aussi critique que le petit discours de Mme Moon. Elle exprimait de la sympathie pour ma situation, mais critiquait l’action en justice que j’avais entreprise contre Hyo Jin, cet homme qui m’avait battue, humiliée et menacée pendant tant d’années. Elle m’accusait d’exagérer sa violence et les dangers que je courais. « Tu le regretteras, si tu utilises le système judiciaire contre la famille de Sun Myung Moon », me prévint-elle.

« Certains affirment que tu n’as quitté ton mari que parce qu’il a perdu son travail et sa position au sein de la famille, écrivait-elle. Tu peux nous convaincre de tes bonnes intentions en revenant et en aidant Hyo Jin à faire face à. ses problèmes d’alcool et de drogue. Tu blesses ceux qui t’aiment en te servant de la justice pour obtenir gain de cause », ajoutait-elle en décrivant les tribunaux comme « des adversaires ».
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Il était impossible aux Moon de comprendre ma souffrance passée. Je ne voulais pas de réconciliation, je voulais être libérée de la violence et de l’emprise d’une religion qui avait consumé vingt-neuf ans de ma vie.

Dieu ne m’avait jamais paru plus présent que le jour où j’avais décidé de m’enfuir du Jardin de l’Orient. Il m’avait ouvert les yeux, je voyais clair, pour la première fois. Je ne reviendrais jamais.

Le 25 octobre, le tribunal condamna Hyo Jin à verser chaque mois une assistance éducative aux enfants et désigna une assistance sociale, Mary Lou Kaufman, afin de déterminer si un droit de visite pouvait avoir lieu. Je ne voulais pas les priver de contact avec leur père et leurs grands-parents. Hyo Jin aimait nos enfants, à sa façon, comme un homme égoïste peut aimer quelqu’un.

Cependant, je suppliai Mme Kaufman d’attendre que les enfants soient définitivement installés dans leur nouvelle vie et que Hyo Jin ait arrêté de boire et de se droguer.

J’exigeais surtout les preuves formelles de sa sobriété.

Hyo Jin mettait toute sa fierté à contourner la loi. Un jour, au cours de son procès pour conduite en état d’ivresse, il avait substitué un échantillon de son urine à celle de Shin Gil. Comme je le fis remarquer à l’assistante sociale, il n’avait demandé à voir ses enfants que lorsque j’avais introduit une demande d’assistance éducative.

Hyo Jin passa plus de quatre heures dans le bureau de Mme Kaufman, au mois de novembre.

Dans son rapport au tribunal, elle déclara l’avoir trouvé anxieux et très agité. Il avait la bouche sèche et respirait très fort. Elle le soupçonnait d’avoir pris de la cocaïne. Son discours était émaillé d’obscénités en tout genre. Selon lui, c’étaient mes parents qui me poussaient à demander le divorce. Ma mère s’était autoproclamée nouveau Messie et voulait récupérer de l’argent pour créer sa propre église, en Corée. Il avait appris tout cela par mon oncle, Soon Yoo. Ce dernier avait autrefois aidé sa sœur à entrer à l’Église de l’Unification mais, aujourd’hui, il la trahissait afin de se faire bien voir des Moon.

Hyo Jin affirmait avoir toujours été un père actif, consciencieux bien qu’il fût incapable de donner l’âge de nos enfants. Il se disait persuadé que ces derniers ne le réclamaient pas, à cause de moi. Lorsqu’il apprit que Shin Gil avait demandé une photo de ses jouets et non de lui, il fut grandement choqué.

En remettant son rapport, début décembre, Mme Kaufman préconisa que Hyo Jin ne puisse pas voir ses enfants tant qu’il n’aurait pas fait la preuve d’une désintoxication totale, pendant une période de deux mois.

À cette époque, nous préparions notre premier Noël dans notre nouveau foyer. Mes parents devaient arriver de Corée. Cela faisait des années que nous n’avions pas tous été réunis. La maison était décorée de dessins des enfants. Un gigantesque sapin en plastique, de près de deux mètres, trônait dans le salon.

Le samedi avant Noël, j’ouvris la porte à un livreur. Lorsqu’il me tendit un colis portant une adresse d’expéditeur familière, mon cœur bondit dans ma poitrine.

Hyo Jin nous avait retrouvés !

J’eus beau essayer de taire mon inquiétude à mes parents et à mes enfants, j’étais devenue moins habile à ce petit jeu depuis mon départ de chez les Moon. Le paquet contenait plusieurs petits cadeaux de Noël et une carte écrite en coréen.

Hyo Jin m’y reprochait d’avoir révélé à la justice sa dépendance à la drogue.

« Comment vas-tu réagir lorsque je vais exposer ta nudité au monde entier ? », attaquait-il. En termes voilés, il menaçait de révéler une cassette vidéo qu’il avait faite de moi, nue.

« Ne le laisse pas t’atteindre », me conseilla mon père.

« Si tu te décourages, il arrivera à te faire du mal. »

Il avait raison. Je n’étais coupable de rien. Hyo Jin, si ! Sa lettre violait l’injonction qui lui avait été faite de ne pas entrer en contact avec moi. Le fils de Sun Myung Moon pensait toujours être au-dessus des lois. Je portais plainte à la police.

Hyo Jin envoya des lettres aux enfants, par l’intermédiaire de mes avocats. Il y exprimait son amour et son désir de les voir. Dans un courrier à Shin June, il écrivit : « Bien sûr, je suis parfois en colère contre ta mère mais je veux lui pardonner. Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas, à propos d’elle mais ce n’est pas important. Tu sais pourquoi? Parce que je veux que tu sois une petite fille affectueuse, capable d’aimer quelqu’un pour toujours, de lui être fidèle et d’apprendre à lui pardonner quand il affronte des épreuves douloureuses, telle que la vie peut en offrir. »

À Shin Ok, il écrivit : « Je sais que tu m’aimes. Si quelqu’un te disait que ton papa est méchant, je pense sincèrement que tu ne le croirais jamais, même en ce moment. Tu sais quoi? Même si tu penses que je suis méchant, je suis heureux parce que je ne le serais plus jamais. »

Il promit aux enfants de leur écrire de nouveau bientôt… Il ne le fit jamais.

En février 1996, Hyo Jin rencontra de nouveau Mme Kaufman pour revoir la possibilité d’un droit de visite. Il se déclara scandalisé d’avoir été privé de ses enfants aussi longtemps et expliqua qu’il allait prendre sa revanche contre moi, au tribunal. Après avoir affirmé son intention de me ruiner de « façon légale », il assura assister aux réunions des Alcooliques Anonymes.

Dès le printemps, Mme Kaufman autorisa des visites sous surveillance. Au bout de deux rendez-vous, Hyo Jin fut débouté de son droit pour avoir replongé… Voilà. l’homme qui affirmait avoir changé pour toujours ! Jusqu’à complète désintoxication, les visites furent suspendues. Ce jour-là n’était pas encore arrivé !

Malgré ses démentis, ses protestations d’affection, Hyo Jin ne fit aucun effort pour rester en contact avec ses enfants. Le tribunal l’encouragea à leur écrire… Il ne le fit jamais. Il ne leur envoya ni carte, ni cadeau d’anniversaires. Il ne se soucia jamais de leurs études.
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Bien qu’ils aient de mauvais souvenirs de leur père, les enfants ressentent aujourd’hui, avec douleur, son indifférence. Shin Gil, son fils préféré, se rappelle sa gentillesse et sa générosité dans les magasins de vidéo et de jouets. Shin Hoon, lui qui ne l’a jamais connu, s’interroge sur son absence.

Lorsque je l’emmène à la maternelle, il me demande souvent :
« Quand papa va-t-il venir me chercher comme les autres enfants ? »

Le divorce n’est jamais facile pour des enfants, mais Hyo Jin, qui se réclame de la Vraie Famille et des valeurs morales traditionnelles, a rendu le nôtre encore plus difficile. Bien que l’argent soit arrivé souvent en retard, et seulement après rappel de mes avocats, les Moon payaient l’assistance éducative décrétée par le tribunal. Mes hommes de loi m’envoyaient des factures que je ne voyais pas comment payer. Je dus vendre quelques uns de mes bijoux pour payer des frais fixes. Hyo Jin affirmait être sans revenu et ne pas pouvoir payer mes frais de justice. Il avait été renvoyé du Manhattan Center et déshérité du Trust de la Vraie Famille. Il chercha à convaincre le tribunal que, lui, le fils d’un des hommes les plus riches du monde, était dans la misère.

Le juge Ginsburg ne mordit pas à l’hameçon. Il n’y avait aucune frontière entre les fonds de l’Église de l’Unification, l’argent de la famille Moon et celui de Hyo Jin. Il avait beau ne déclarer qu’un modeste revenu, il avait accès à cette richesse. Lui et ses frères et sœurs avaient à disposition, logement, voyages, voitures, écoles privées, domestiques. Croire que Hyo Jin était dans la misère, c’était ignorer le fait qu’il vivait et travaillait grâce à son père. Sans l’Église de l’Unification, Hyo Jin n’aurait jamais trouvé de travail. Tout ce qu’il possédait lui venait de Sun Myung Moon.

Lorsque le juge Ginsburg remarqua l’élégance vestimentaire des bataillons d’avocats qui accompagnaient Hyo Jin au tribunal, il le condamna à payer mes honoraires d’avocat ou, à défaut, à être incarcéré.

Les Moon ne payèrent pas. Cet été-là, Sun Myung Moon sponsorisa une conférence internationale, à Washington, prônant la restauration des valeurs familiales traditionnelles. Il y avait presque de quoi sourire ! Hyo Jin Moon fut dans l’incapacité d’assister à ce symposium de deux jours, dans le Grand Hall du National Building Museum et d’y entendre les discours des anciens présidents Gerald Ford et George Bush, de l’ancien Premier ministre britannique Edward Heath, de l’ancien président du Costa Rica, le Prix Nobel Oscar Arias, et du candidat républicain à la Présidence, Jack Kemp : il croupissait au fond d’une cellule de prison du Massachusetts. Au bout de trois mois, il parvint à en sortir après avoir sollicité une faillite personnelle dans l’État de New York.

L’argent était pour moi une source de problèmes constants. Que se passerait-il si les Moon ne m’envoyaient plus de chèque ? Et si mes avocats en avaient assez d’attendre d’être payés ? Comment allais-je prendre soin de mes enfants ? J’avais un diplôme en histoire de l’art. Je n’avais aucune autre qualification. À part jouer les guides au musée des Beaux-Arts de Boston, que pouvais-je faire ? Ce n’était pas cela qui allait payer les soins dentaires de mes cinq enfants.

Au désespoir, j’acceptai un poste de vendeuse au grand magasin Macy, dans le centre commercial. Les premiers temps, ma sœur et Madelene Pretorius, qui avait quitté l’Église un mois après moi et s’était installée tout près, se chargèrent de garder les enfants. Je n’aurais pas pu traverser toute cette période, s’il n’y avait eu Madelene. Bientôt le magasin Macy me demanda de travailler le week-end. Comment faire ? Qui s’occuperait de mes enfants? J’étais découragée.

L’indépendance a son prix. Il me fallait d’abord conclure, une fois pour toutes, ce divorce et continuer ma vie.
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Si je voulais trouver un travail me permettant de donner à mes enfants toutes les chances pour l’avenir, je devais reprendre mes études, obtenir un meilleur niveau de qualification.

Par l’intermédiaire de mes avocats, je proposai à la partie adverse un divorce sur requête conjointe qui romprait définitivement les liens avec la famille Moon. Je demandais qu’il me soit attribué un Trust1 avec lequel je pourrais payer les mutuelles maladies, les études, les vêtements, le logement, etc. Je n’exigeais aucune pension alimentaire ou assistance éducative. Je paierais moi-même mes honoraires d’avocat. Mes hommes de loi résumèrent ainsi ma proposition : « Un tel Trust1 assurerait un capital permanent et permettrait de ne pas remettre en cause la résolution de divorce. » (1. Mécanisme juridique propre aux pays anglo-saxons, qui se rapproche, en droit français, du mécanisme de la fiducie.)

Sun Myung Moon refusa. Il maintint que Hyo Jin était indépendant financièrement. Il ne prendrait aucune responsabilité pour le bien-être futur de ses petits-enfants.

Dans une déposition, datée de juillet 1997, Sun Myung Moon expliqua sa position :

« Lorsque mon fils, Hyo Jin Moon, a été écarté du Trust de la Vraie Famille et renvoyé de son poste de directeur des studios du Manhattan Center, puis de son poste de travailleur handicapé, le souci et l’amour que j’éprouve pour ses cinq enfants, mes cinq petits-enfants, m’a poussé à verser la somme mensuelle de 8 500 dollars fixée sur ordre du tribunal du Massachusetts compétent.

« Mon fils, Hyo Jin Moon, n’a jamais eu et n’a aucune influence sur le fait que je donne tous les mois une telle somme à ma belle-fille. Je la verse volontairement et continuerai de le faire, aussi longtemps que j’en aurais envie et que j’en serais capable.

« Les négociations ont été rompues et j’apprends aujourd’hui que ma bru tente de faire de nouveau incarcérer mon fils, bien qu’il n’ait aucune autre fortune ou revenu que les 3 500 dollars brut venant de sa nouvelle situation au Manhattan Center Studios. Je reconsidère donc la situation. »

La menace voilée était tout, sauf subtile. Si je n’acceptais pas les termes de Sun Myung Moon, l’assistance éducative serait purement et simplement supprimée. Le Révérend Moon paya les 50 000 dollars de frais d’avocat pour éviter l’incarcération de son fils, pas pour respecter l’ordonnance de la cour.

« Je suis heureux que Hyo Jin soit assez en forme pour reprendre son travail de producteur musical et j’espère qu’il sera capable de continuer à être créatif et productif, ainsi que de gagner suffisamment d’argent pour être, de nouveau, enfin indépendant financièrement », annonça le Révérend Moon, persistant à ignorer la réalité selon laquelle Hyo Jin ne travaillait que grâce à son père.

Je savais reconnaître lorsque j’avais perdu. Le dossier du divorce mesurait plus de soixante-cinq centimètres de haut. Il durait depuis deux ans et demi. Sun Myung Moon avait préféré payer des centaines de milliers de dollars à ses avocats plutôt que de garantir l’avenir de ses petits-enfants. Quelle belle défense des valeurs familiales !

En décembre 1997, je fus contrainte d’accepter une somme forfaitaire symbolique et la poursuite de l’assistance éducative, ce que je m’étais promis de ne jamais faire. Dépendre de soutiens financiers mensuels, c’était nous condamner à rester à la merci des Moon. Une fois le procès terminé, Sun Myung Moon serait libre d’interrompre ses versements à n’importe quel moment.

Cependant, je n’avais pas le choix. Mes avocats étaient impatients d’en finir avec ce dossier. Beaucoup de femmes, engluées dans des procédures de divorce à rallonge, pensent comme moi : c’est celui qui a le plus d’argent qui gagne. Je n’aurai donc ni pension alimentaire, ni dommages et intérêts pour les quatorze années perdues de ma vie, ni versement du Trust pour assurer les études supérieures de mes enfants.
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Si ces derniers souhaitaient prolonger leur scolarité, m’avertirent les avocats de Hyo Jin, ils devraient aller, personnellement, en parler à leur grand-père Sun Myung Moon.

J’acceptai que mes enfants rencontrent Sun Myung Moon et Hak Ja Han Moon, au cours de visites surveillées, même si j’étais sceptique sur leur sincérité. Depuis deux ans et demi, jamais ils n’avaient écrit ou téléphoné à leurs petits-enfants.

Ils n’avaient pensé à eux à Noël ou aux anniversaires. Ils leur avaient témoigné la même indifférence que leur fils.

À 9 h 15, un matin de décembre froid et ensoleillé, je rencontrai Hyo Jin Moon à la barre du tribunal de Concord, dans le Massachusetts. Lorsque le juge Ginsburg me demanda si notre mariage était définitivement mort, e répondis : « Oui, Votre Honneur » À la même question, Hyo Jin murmura un « Ouais », irrespectueux. Le juge se souvenait de nous : nous étions comme de nombreux couples divorcés partageant toujours la charge d’enfants.

Il m’accorda le droit de reprendre mon nom de jeune fille. En un tour de main, le stylo du greffier mit fin à mon cauchemar, à cette union traumatisante avec le fils d’un faux Messie.

Sun Myung Moon avait gagné : mes enfants et moi avions échappé à l’emprise de l’Église de l’Unification, mais pas à vivre, encore et encore, dans l’ombre des Moon.



Nansook Hong


Épilogue

Le Messie a soixante-dix-huit ans. En dépit de sa soi-disant divinité, Sun Myung Moon ne peut vivre éternellement. Lorsqu’il mourra, il est probable qu’il entraînera avec lui l’Église de l’Unification dans sa tombe.

Concrètement, il n’a rien prévu pour sa succession. Il lui aurait fallu déléguer de son vivant certains pouvoirs, chose inconcevable pour cet homme habitué à être la figure centrale d’un univers complètement sous contrôle. L’Église de l’Unification est l’exemple type de ce que les psychologues appellent « le culte de la personnalité ».

Il y a fort à parier qu’après la disparition du Révérend Moon, sa famille va s’entre-déchirer. Actuellement, ses fils se battent déjà pour le contrôle de son empire financier. Lorsque l’Église de l’Unification sera elle-même vacante, cette lutte s’intensifiera.

Logiquement, le fils aîné, Hyo Jin devrait prendre la tête du mouvement. Mais, devant ses problèmes de drogue et d’alcool, ses frères jouent des coudes pour prendre sa place. In Jin qui, en tant que femme, n’a aucune chance de succéder à son père, tente désespérément de sauver son frère. Depuis longtemps, son sort est scellé au sien. Si Hyo Jin tombe en disgrâce, il l’entraînera, ainsi que Jin-Sung Pak, dans sa chute.

À chaque fois qu’il aborde ce sujet, le Révérend Moon sous-entend qu’après sa mort, la Vraie Mère régnera.

Personne dans l’Église ne croit sérieusement que Hak Ja Han est capable ou ait envie de jouer un rôle autre que symbolique, à la tête de l’Organisation.

Un mois avant mon départ du Jardin de l’Orient, Mme Moon me parla de l’avenir de l’Église de l’Unification. Je la suppliai de ne pas en confier la direction à Hyo Jin, le jugeant trop instable pour diriger une entreprise religieuse. Elle reconnut à contrecœur que Sun Myung Moon allait devoir remettre les rênes de l’Organisation à un autre de ses fils. Cette éventualité l’attristait. La naissance de Hyo Jin, après celle d’une fille, l’avait confortée dans son rôle de Vraie Mère. Son destin et celui de son fils paraissaient liés.

Si l’Église de l’Unification veut survivre, elle doit d’abord reconnaître les échecs de la Vraie Famille. Faire perdurer le mythe selon lequel les Moon sont des êtres spirituellement supérieurs est une supercherie honteuse. Ce qui ronge le cœur de l’Organisation, c’est l’hypocrisie et le mensonge de cette famille, bien trop humaine dans son dysfonctionnement. Si Hyo Jin est manifestement le membre le plus pervers de la deuxième génération Moon, il n’y en a aucun autre qui puisse revendiquer une quelconque piété.

Dans un sermon, en 1984, consacré au déclin moral et spirituel des États-Unis, Sun Myung Moon a écrit l’épitaphe de l’Église de l’Unification. Un discours qui aurait pu s’appliquer à sa propre famille : « Sodome et Gomorrhe ont été détruits par Dieu pour avoir vécu dans l’immoralité et la luxure. Rome a connu le même destin. Elle ne s’est pas effondrée à cause d’une invasion extérieure, mais sous le poids de sa propre corruption. »

L’Église de l’Unification affirme compter des millions d’adeptes dans le monde entier. Cependant, les fidèles actifs, participant aux collectes de fonds et aux affaires de l’Église sont beaucoup moins nombreux. Contrairement aux autres religions, l’Église n’a pas de lieux officiels de culte. Il n’y a ni cathédrale, ni église, ni temple pour impressionner l’assistance.

De multiples centres, où se tenaient les séminaires et les services religieux, ont fermé, au début des années quatre-vingt-dix, au cours de la désastreuse expérience de Sun Myung Moon, appelée « Home-church » (l’Église à domicile).
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Pour lutter contre les critiques liées au prosélytisme « Moonie », le Révérend Moon avait décidé d’envoyer ses fidèles convertir leurs proches et leurs voisins. Cela avait affaibli le contrôle du Révérend Moon sur son troupeau. De nombreux adeptes, exposés de nouveau à une influence sociale normale et à la désapprobation de leur famille, avaient quitté l’Église.

À la suite de cet échec, le Révérend Moon et les représentants de l’Église ont uni leurs forces. Ces dernières années, ils ont mis au point une campagne particulièrement réussie afin de gagner en respectabilité et en influence politique. Comme d’habitude, ils n’ont pas œuvré au grand jour. L’ Église de l’Unification a créé dans le monde des douzaines d’associations, consacrées aux droits des femmes, à la paix ou aux valeurs familiales, s’infiltrant de façon active dans les diverses couches de la société. Aucune d’elles ne précise ses relations avec Sun Myung Moon ou l’Organisation Unificationniste.

La Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale, la Fédération de la Famille pour la Paix Mondiale, La Fondation Culturelle Internationale, l’Académie Professorale pour la Paix dans le Monde, l’Institut de Washington en faveur d’une Politique Publique Morale, le Conseil pour la Paix dans le Monde, Le Comité de la Constitution Américaine et des douzaines d’autres organisations se présentent comme des groupes non militants et non confessionnels. Tous ont été fondés par Sun Myung Moon.

En mars 1994, par exemple, « La Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale » organisa à Purchase, sur le campus de l’Université d’État de New York, une manifestation « pour promouvoir la paix et la réconciliation ». Hyun Jin Moon, fils du Révérend Moon âgé de vingt-cinq ans, déclara, dans son discours d’ouverture que Sun Myung Moon avait une nouvelle révélation divine à faire à l’Amérique.
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L’association avait sollicité une lettre d’introduction de Sandra Galef, la députée locale. Elle n’avait pas été avertie que cette conférence était patronnée par Sun Myung Moon.

« Je n’ai jamais soutenu l’Église de l’Unification, raconta plus tard Sandra Galef, furieuse, dans le New York Times. J’ai toujours pensé que cette Organisation détruit les familles. Si l’individu, qui est venu me demander cette lettre, m’avait honnêtement révélé le nom de l’association, je ne la lui aurais jamais donnée. Au fond, c’était un mensonge. »

Le même mois, les branches canadiennes de la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale, de Toronto et de la CARP de l’université, organisèrent conjointement, à la Bibliothèque de North York, une série de conférences sur le sida pour des adolescents. Le prospectus invitait les parents à y inscrire leurs enfants afin de les aider « à mener une vie saine, sans drogue et sans maladie ». Là non plus, il ne fut pas fait mention de l’Église de l’Unification.

De nombreuses célébrités américaines, alléchées par des sommes exorbitantes, ont accepté de s’exprimer dans ce genre de manifestations, sans savoir qu’elles étaient, en réalité, organisées par Moon. L’ancien Président Gerald Ford, la journaliste de télévision Barbara Walters, l’acteur Christopher Reeve, la première femme cosmonaute américaine, Sally Ride, la responsable des Droits civils, Coretta Scott King, et le comédien Bill Cosby ont tous participé à des réunions sponsorisées par la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale.

Les plus fautifs sont sans doute l’ancien Président George Bush et son épouse Barbara. Bien qu’ils fussent informés des liens existant entre l’association et le Révérend Moon, ils auraient touché des sommes importantes, en 1995, pour prendre la parole, au Japon, à six réunions sponsorisées par la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale.

L’ancien Président n’est pas un naïf. Lorsqu’il salua, en 1996, au cours d’un discours à Buenos Aires, « l’esprit visionnaire de Sun Myung Moon », il n’ignorait pas qu’il légitimait le travail d’un homme n’hésitant pas à se servir de malheureux idéalistes pour financer son amour du luxe. En fait, le Président Bush avait été payé pour assister à une conférence donnée, en présence du Révérend Moon, pour le lancement du Tiempos del Mundo, ou The Times of the World, un tabloïd hebdomadaire de quatre-vingts pages, en langue espagnole, distribué dans dix-sept pays de l’Amérique du Sud.

Chaque photo de Sun Myung Moon prise avec un responsable politique international accroît sa crédibilité.

Comment fait-il pour rencontrer le président argentin, Carlos Saul Menem, alors qu’il n’a que quelques milliers de fidèles dans ce pays ? Outre ses liens politiques, le Révérend Moon exerce son influence au travers d’investissements financiers, dans les secteurs de l’immobilier, de la banque et des médias. En Amérique Latine, ces portefeuilles sont évalués à des centaines de millions de dollars.

Depuis sa première visite dans cette région, en 1990, son influence a pris là-bas un essor certain. Il y revendique environ trois millions de fidèles. Mais s’il veut s’y implanter davantage, il lui faudra dépasser l’hostilité profonde qu’éprouvent ses habitants envers l’Église de l’Unification. Ces derniers n’ont pas oublié qu’au nom de la lutte contre le communisme, Sun Myung Moon a soutenu les dictatures militaires de la région dans les années quatre-vingts.

Les responsables religieux de cette partie du monde, essentiellement catholique, n’approuvent pas — c’est le moins que l’on puisse dire — le prosélytisme de Sun Myung Moon.

« Les conversions mensongères, opérées par des institutions telles que l’Église de l’Unification, ont heurté la bonne foi des chrétiens de la plupart des pays de l’Amérique Latine », affirma un groupe d’évêques catholiques uruguayens, en 1996. « Ces organisations défendent les valeurs humaines fondamentales, mais tentent, en réalité, de convertir les croyants à leur mouvement religieux. »
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Le plus gros défi que devra relever l’Église de l’Unification, dans les années à venir, sera de conserver précieusement le Japon. Depuis des décennies, c’est le pays le plus favorable à l’Organisation de Sun Myung Moon. Il est même le moteur financier de cette machine à fric.

Ces dernières années, les rentrées d’argent ont nettement diminué, à la suite de plaintes, de procès et d’examens attentifs des finances de l’Église par le gouvernement. L’Église revendique là-bas 460 000 fidèles. D’après certains observateurs, ils ne seraient à peine que 30 000 et seulement 10 000 membres actifs.

Trois cents citoyens japonais viennent d’attaquer en justice l’Église de l’Unification, affirmant avoir été conduits à travailler comme des esclaves pour ramener de l’argent à l’Organisation.

Ces collectes massives au Japon, comme dans le reste du monde, ne visent qu’à donner une respectabilité à Sun Myung Moon aux États-Unis. Les fidèles japonais ont été prévenus : ils sont sensés ramasser des fonds pour garder à flot le Washington Times et pour payer les 50 millions de dollars de caution qu’a mis l’Église de l’Unification, en 1992, dans l’Université de Bridgeport au Connecticut.

Le Révérend Moon a fondé le Washington Times, en 1982, pour contrecarrer la presse libérale américaine, surtout le Washington Post. La société du Washington Times publie également un magazine hebdomadaire, appelé Insight, destiné à rabâcher l’idéologie anticommuniste du Révérend. Il est arrivé à la bonne époque. Le Washington Times était l’une des publications préférées du Président conservateur républicain Ronald Reagan. Les officiels de son administration laissaient même souvent filtrer des informations à ses reporters. Bien que les éditeurs revendiquent l’indépendance de leurs deux publications, par rapport à l’Église de l’Unification, le premier gérant du Washington Times, James Whelan, a été renvoyé après avoir protesté contre l’interférence de l’Église dans la ligne éditoriale.

Avec ses colonnes de marbre, ses balustrades en laiton et sa moquette en peluche, le Washington Times a l’air plus florissant qu’il ne l’est. Seize ans après sa création, il continue de perdre de l’argent. Il est renfloué, grâce aux bénéfices d’autres sociétés du Révérend Moon et par les « donations » des fidèles japonais.

Au cours d’un dîner célébrant le dixième anniversaire du journal, en 1992, le Révérend Moon déclara avoir investi en dix ans près d’un billion (mille milliards) de dollars, afin d’en faire « l’instrument capable de sauver l’Amérique et le monde ». Il annonça à l’assistance, réunie à l’hôtel Omni Shoreham de Washington : « J’ai créé le Times parce que je croyais que c’était la volonté de Dieu de posséder un journal dont la mission serait de sauver la planète de l’effondrement des valeurs traditionnelles et de défendre le monde libre contre la menace du communisme… Connaissant la stratégie victorieuse de Dieu, je suis allé de l’avant. J’ai prévu que ce journal sauverait l’Amérique et le monde, même si cela signifie que je dois me sacrifier avec toute l’Église de l’Unification. »

Cette même année, le Révérend Moon sauva l’Université de Bridgeport de la faillite, offrant ainsi à l’Église de l’Unification une institution académique respectable. Par l’intermédiaire de l’Académie Professorale pour la Paix dans le Monde, les « Moonies » prirent possession de cette université du Connecticut, en lui versant une subvention de 100 millions de dollars. Une association de défense, appelée la Coalition des Citoyens Inquiets, s’opposa à cette offre du Révérend Moon qui comportait en échange un grand nombre de places au conseil d’administration. Mais, malgré leurs craintes de perdre leur autonomie, les professeurs se rallièrent à cette solution pour garder leur travail.

Les administrateurs n’eurent pas d’état d’âme : pour sauver leur institution, non seulement ils fermèrent les yeux sur la provenance de cette somme miraculeuse, mais ils se contentèrent des garanties de Sun Myung Moon selon lesquelles l’Église de l’Unification n’aurait aucun contact avec l’université.

En 1997, l’Organisation mit les choses au point: elle ouvrit une pension sur le campus de l’université. Le lycée de l’Académie Internationale de New Eden accueille désormais quarante-quatre enfants de fidèles de l’Église. Hugh Spurgin, son directeur, est un fidèle de Moon depuis vingt-neuf ans. Sa femme est la présidente de la Fédération des Femmes pour la Paix Mondiale. Le lycée utilise la majorité des salles de classe de l’Université, y compris pour le catéchisme. Les élèves ont beau prendre leurs repas dans les salles à manger de l’institution et étudier dans sa bibliothèque, la direction de l’Académie maintient qu’elle est indépendante et qu’elle se contente de louer une partie du campus.

Le conseiller municipal William Finch, président de la Coalition des Citoyens Inquiets, déclara avec justesse au New York Times : « Cela montre à quel point l’Église de l’Unification a fait des efforts pour être acceptée par la société : personne ne semble s’en soucier ou éprouver un quelconque problème vis-à-vis d’elle. »

Au Japon, des centaines de personnes ont traîné en justice des membres de l’Organisation, les accusant de leur avoir extorqué de l’argent en échange d’une soi-disant place au Paradis. Les associations gouvernementales japonaises de défense du consommateur affirment avoir reçu près de vingt mille plaintes contre l’Église de l’Unification, depuis 1987.

À ce jour, l’Église a dû affronter de nombreux procès et débourser des millions en dommages et intérêts, pour escroquerie.

L’Église de l’Unification n’a jamais eu autant d’attrait aux États-Unis ou en Europe. Si elle y possède de nombreux biens et si la richesse générée par ces entreprises y est colossale, elle n’est jamais parvenue à y affirmer son message spirituel.

Elle revendique cinquante mille membres aux États-Unis où il n’y a pas plus de deux mille membres actifs. En Grande-Bretagne, où Moon est interdit de séjour depuis 1995, après que le Home Office a déclaré sa présence indésirable, ils ne sont que quelques centaines. Il n’est plus si facile de trouver des jeunes gens impressionnables, acceptant de vendre, durant dix-huit heures par jour, des colifichets, à l’arrière d’une camionnette pour engraisser le Messie.

En 1990, le Révérend Moon espéra trouver de nouvelles recrues dans les rangs de ses vieux ennemis, les communistes. L’Église de l’Unification se lança dans une vaste campagne de prospection en Union Soviétique. Sun Myung Moon rencontra Mikhaïl Gorbatchev, au Kremlin, et invita un groupe choisi de journalistes soviétiques dans sa maison de Séoul, après dix ans de silence médiatique. La même année, Bo Hi Pak accompagna à Moscou une délégation d’hommes d’affaires coréens, japonais et américains, en quête d’investissements.

En quittant la ville, Bo Hi Pak offrit 100 000 dollars à l’une des fondations culturelles de Rosa Gorbatchev.

La chute du communisme et l’effondrement de l’Empire Soviétique ruinèrent quelque peu les tentatives d’implantation de l’Église de l’Unification. Mais ce fut surtout en Chine que le Révérend Moon connut, ces dernières années, son échec le plus cuisant en matière d’investissements. Suivant les conseils de Bo Hi Pak, il investit 250 millions de dollars dans la construction d’une usine automobile à Huizhou, dans le Sud du pays, promettant de mettre 1 milliard de dollars dans la Panda Motors Corporation.

« Mon but n’est pas de faire du profit, déclara-t-il, mais d’investir dans les nations les plus pauvres. »

Son intérêt pour la Chine s’évanouit en un tour de main lorsque les obstacles bureaucratiques et la planification ralentirent la progression de l’usine. Il abandonna le projet et redoubla d’efforts, en Amérique du Sud, région pleine d’avenir selon les représentants de l’Église.
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J’ai commencé à prendre des cours à l’Université du Massachusetts pendant que mes enfants sont à l’école. J’étudie la psychologie, motivée par le besoin de comprendre ce qui m’est arrivé et d’aider ceux subissent une détresse émotionnelle. Les thérapeutes ont été incapables de m’aider. Aucun d’entre eux n’a les références du monde que j’ai fui. J’étais une femme battue, mais j’appartenais aussi à une secte. Pour comprendre les décisions que j’ai prises ou pas au cours de ces quatorze années, un thérapeute devrait connaître l’état d’esprit d’un véritable croyant. Aucun ne le peut.

J’ai acquis une certitude, grâce à cette expérience : l’esprit est une chose compliquée. Des expressions comme « lavage de cerveau » et « contrôle de l’esprit » sont peu adaptées à la psychologie de l’Église de l’Unification. De toute façon, cela n’explique pas complètement l’attraction d’une telle secte et l’emprise qu’elle a sur les fidèles.

Si j’avais subi un lavage de cerveau, j’aurais sans doute échappé à la dépression qui a accompagné ma nouvelle liberté. Je ne comprends pas encore très bien comment j’ai pu être dupe aussi longtemps du charlatan Sun Myung Moon, mais je sais que personne n’a contrôlé mon esprit. Je n’ai pas vécu la même expérience que les simples fidèles de l’Organisation. Un ne m’a pas privée de nourriture ou de sommeil, endoctrinée pendant des heures ou séparée de ma famille. Je suis née dans cette religion. Mes parents vivaient en harmonie totale avec les traditions et les croyances de cette Église. Ils vivaient là où on leur disait de vivre, obéissaient aux ordres. Je me sens trahie mais pas amère. J’ai été utilisée, mais je suis plus triste qu’en colère. J’aimerais pouvoir revivre les années perdues, offertes à Sun Myung Moon. J’aimerais être de nouveau une enfant.

Ne connaîtrais-je jamais un amour romantique ? Ne ferais-je jamais de nouveau confiance à un homme ? Aurais-je droit, un jour, à un bonheur personnel, hormis avec mes enfants ?

En fait, je suis une femme de trente ans, vivant son adolescence à retardement. J’apprends avec ma fille de quinze ans l’indépendance, la rébellion, la mode, l’influence et la responsabilité personnelle. Certains jours, elle me semble plus douée que moi. Elle est plus à l’aise avec les garçons que je ne le suis avec les hommes.

Un vieux proverbe coréen dit : « Si tu tombes à l’eau, ne t’en prends qu’à toi-même, pas à la rivière. » Pour la première fois de mon existence, ce dicton a un sens pour moi. Je suis seule en charge de ma vie. Moi seule suis responsable de mes actions et de mes décisions C’est terrifiant. J’ai passé près de vingt ans à m’incliner devant une « autorité supérieure ».

Je passe beaucoup de temps à parler de tout cela à mes enfants. Un jour viendra où l’un d’eux m’annoncera vouloir retourner à l’Église de l’Unification. Shin Gil, en tant que fils aîné de Hyo Jin, sera soumis, c’est évident, à une énorme pression. Sur la couverture de son dernier CD avec son nouveau groupe, l’Apocalypse, son père a reproduit une photo où ils sont tous les deux. L’album s’appelle Accroche-toi à ton amour.

Je prie pour que ni Shin Gil, ni aucun de ses frères et sœurs ne veuillent repartir au Jardin de l’Crient, une fois adultes. Si cela se produit, je serai triste, mais je m’inclinerai. J’espère leur avoir appris à faire des choix réfléchis, intelligents, à ne pas se laisser influencer par l’argent ou l’illusion du pouvoir. Je souhaite avoir réussi à leur faire comprendre qu’il nous faut travailler pour mériter quelque chose, et qu’il faut se méfier de ce qui a l’air trop beau pour être vrai.

Quels que soient leurs choix, j’aimerais toujours mes enfants comme j’ai aimé mes parents, en dépit de certaines de leurs décisions. J’espère que nous entretiendrons toujours des relations ouvertes et honnêtes et qu’aucun désaccord sérieux ne pourra nous séparer.
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Aujourd’hui, j’éprouve un certain cynisme à l’égard de toutes les religions. Ceux qui ne voient un danger que dans « les sectes » ignorent à quel point la frontière est mince entre les religions traditionnelles et les extrémismes religieux.

Quelle est la véritable différence entre croire que Sun Myung Moon est le Messie et que le Pape est infaillible ? Quelle religion n’affirme pas être la seule à connaître le chemin du Ciel? De nombreuses doctrines demandent une obéissance aveugle. La seule différence est que les fidèles y viennent librement. Dans les églises traditionnelles, il n’y a pas de prosélytisme trompeur, pas d’exploitation économique, ou d’isolation forcée.

J’ai perdu toutes illusions sur la religion, mais pas sur Dieu. Je crois toujours en un Être Suprême. Il est celui qui m’a ouvert les yeux et qui m’a donné la force de survivre, ainsi que le courage de fuir. Il a été à mes côtés, tout au long de ma vie, lorsque j’étais enfant, mère adolescente ou femme battue. Il est avec moi aujourd’hui, tandis que j’élève mes enfants à Son image. Les croyants l’appellent et le décrivent de façon différente, mais nous connaissons tous Son cœur. Le Dieu auquel je crois m’a donné la capacité de penser ; il s’attend à ce que je m’en serve.

Le 29 novembre 1997, Sun Myung Moon présida un mariage de groupe, au stade Robert F. Kennedy, à Washington. Un était bien loin du rassemblement du Madison Square Garden de 1982. Pour cette dernière manifestation, appelée « Le Festival des Sports et de la Culture Mondiale », l’Église de l’Unification avait battu le rappel afin de remplir le stade. La plupart des vingt-huit mille couples présents étaient déjà mariés et n’appartenaient pas à l’Organisation. Beaucoup avaient reçu des tickets gratuits dans les centres commerciaux du quartier et les parkings des supermarchés.

Ils n’étaient pas venus voir Sun Myung Moon, le Messie, mais la chanteuse Whitney Houston. On avait offert à cette dernière un million de dollars pour chanter pendant quarante-cinq minutes.

Malheureusement pour ses fans, lorsqu’elle apprit, quelques jours avant la manifestation, qu’elle était sponsorisée par le Révérend Moon, elle annula, prétextant une maladie soudaine.

D’autres célébrités s’excusèrent. Le Premier ministre du Pakistan, Mme Benazir Bhutto, Ralph Reed, le chef de la Coalition Chrétienne, Camelia Anwar Sadate, fille du président égyptien assassiné, se désistèrent en apprenant que ce festival était une opération de marketing montée par Sun Myung Moon.

Ce dernier changea alors de tactique : il acheta une pleine page de pub dans un journal, invitant les couples mariés à venir « renouveler leurs vœux de mariage et renforcer leurs liens familiaux dans cette manifestation œcuménique ».

« Vous pensez sans doute que je suis un homme de controverse, disait la pub du Révérend Moon. Nous ne cherchons, ni à nous mettre en avant, ni à développer l’Église de l’Unification. Notre but est de réunir les peuples et les religions afin de défendre les familles. »

Dans le stade RFK, en cet après midi d’automne frileux, il n’y avait que quelques centaines de nouveaux couples appartenant à l’Église de l’Unification. Les deux plus jeunes fils de Sun Myung Moon en faisaient partie. Ils s’étaient mariés quelques mois auparavant. Au riche banquet familial qui avait suivi cette double cérémonie, on avait posé sur la table d’honneur des petits cartons portant le nom de chacun des membres de la Vraie Famille. En public, les Moon voulaient arborer l’image d’une tribu unie et parfaite. Malgré leur rupture vieille de plusieurs années, il y avait une place pour Je Jin et pour Jin Whi. À côté de Hyo Jin Moon, un petit carton portait mon nom. Ma chaise était vide, comme si la Vraie Famille s’attendait à me voir revenir’ d’un moment à l’autre, après une courte absence…


« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 1

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 2

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 3

Transcription de Sam Park Vidéo en Français

Sam Park – En réponse aux réactions que j’ai reçu

« Dans l’ombre de Moon » Critique de l’ADFI


Résumé des huit critères

Dans le chapitre 22 de son ouvrage, « La réforme de la pensée et la psychologie du totalitarisme », le Dr Robert Jay Lifton a dégagé huit thèmes ou critères principaux permettant de déceler, d’évaluer le “totalitarisme idéologique” et sa mise en oeuvre dans des groupes, des institutions, et autres.


English

Nansook Hong gives three interviews

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 1

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 2

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 3

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 4

Whitney Houston a no-show at Moon’s mass wedding ceremony


German

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 1 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 2 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 3 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 4 (German)


Spanish

Nansook Hong entrevistada en español

‘A la Sombra de los Moon’ por Nansook Hong


Japanese

Nansook Hong’s interview on ‘60 minutes’ translated into Japanese

TV番組「60分」で洪蘭淑インタビュー

わが父文鮮明の正体 – 洪蘭淑

わが父文鮮明の正体 – 洪蘭淑 4

文鮮明「聖家族」の仮面を剥ぐ – 洪蘭淑