Billet pour le ciel – 3

Deuxième partie

 

Chapitre X

En dépit du succès rapide et inespéré obtenu dans la récupération de Benji, il restait un fait troublant dont l’ampleur se révéla dans les mois qui suivirent: le phénomène de déconditionnement posait plus de questions qu’il n’en résolvait.

Comment un jeune et brillant agnostique, diplômé d’Université, pouvait-il avoir été amené à considérer ses parents et ses amis comme des suppôts de Satan? Comment avait-on pu le convaincre qu’un homme d’affaires marron, venu de Corée, était le Messie Sauveur du monde? Et plus terrifiant encore, comment, à l’exemple de milliers d’autres, cet universitaire intelligent avait-il pu être transformé en un automate sans aucune ressemblance avec sa vraie personnalité?

Devant des sectes comme celle de l’Église de l’unification, peut-on se contenter de hausser les épaules?

Peut-on dire comme le Dr Leof, l’un de nos collaborateurs dans l’enlèvement de Benji, que «ce sont des espèces d’hôpitaux pour demi-aliénés »? Les sectes sont-elles autre chose et peuvent-elles nous renseigner sur le fonctionnement de l’esprit humain?

Pendant toute une année, j’ai interviewé Benji et plusieurs autres ex-Moonies, j’ai causé longuement avec des spécialistes en psychiatrie, j’ai lu la plupart des livres sur le sujet, tout cela pour mieux comprendre le processus d’endoctrinement en usage dans l’Église de l’unification. Mes recherches m’ont convaincu que les techniques utilisées à Boonville sont agencées avec une logique d’une extrême rigueur. Elles me font penser à un scalpel de chirurgien qui, de proche en proche, détruirait le tissu de la personnalité. En même temps, on construirait, petit à petit, un personnage nouveau pour remplacer l’ancien.

Les étapes de cette évolution psychologique, on peut les étudier à l’aide de livres publiées au début des années 60. À cette époque, en effet, on enquêta sur les méthodes de lavage du cerveau en usage chez les Coréens et chez les Chinois. D’autres ouvrages, notamment ceux de psychiatres tels que les docteurs John Clark et Margaret Thaler Singer traitent de systèmes de « programmation » en usage dans les sectes à la mode de nos jours.

Toutefois, on ne peut guère analyser à fond ce genre de problème sans consulter des gens qui, comme Benji, ont vécu eux-mêmes l’effroyable expérience de l’endoctrinement.

* * *

La pénible odyssée de Benji commença au quartier général des Moonies, rue Washington. Il avait promis aux parents de son cousin Ron d’aller le visiter dès son arrivée à San Francisco. Quand, en fait, il le rencontra, il en eut un choc.

— Les cheveux de Ron, dit-il, étaient beaucoup plus courts que d’habitude, presque rasés. Sur sa figure flottait un curieux sourire. Il manquait à sa personne des éléments caractéristiques. Je n’aurais pas su dire quoi. Mais ça manquait… Rue Washington, tout le monde me paraissait plus ou moins bizarre. On ne cessait de me dire: « Ah! vous êtes le cousin de Ron… Quel chic type! » Malgré l’étrangeté de l’ambiance, j’étais heureux de causer avec Ron que je n’avais pas vu depuis trois ans.

Fatigué par les ennuis du voyage, Benji fut bientôt emporté par la tornade de la soirée Moonie: chants, acclamations, conférences, etc. On lui exposa aussi les grandes lignes du Projet de la commune créativité.

— C’était, dit-il, un genre d’œuvre auquel je me sentais spontanément allergique. Mais j’étais intéressé à connaître, à titre documentaire, cet ensemble complexe d’affaires commerciales, de cliniques hospitalières, de distributions d’aumônes.

Quand Ron l’invita à l’accompagner à la ferme ce soir-là, Benji accepta sans hésitation. N’avait-il pas fait ce voyage en Californie pour voir son cousin? Par ailleurs, ne venait-on pas de décrire Boonville comme « l’endroit idéal où passer un superbe week-end »?

Arrivés au camp vers deux heures du matin, ils furent aussitôt conduits au dortoir et se couchèrent sans plus tarder.

— Le lendemain matin, rappelle Benji, je fus réveillé par un guitariste qui chantait à tue-tête. Tous les gens autour de moi bondissaient hors de leur lit. Je pouvais à peine le croire. Il était 8h du matin et j’avais l’impression de venir à peine de m’endormir. Je me tournai de bord, décidé à prolonger mon sommeil.

Sur l’insistance de son cousin, toutefois, Benji se leva et se mit à participer, bien à contrecœur, aux activités de routine du camp. Tout lui semblait ridicule et enfantin. Mais comment refuser sa collaboration sans manquer de politesse à l’égard de ses hôtes et de son cousin? Vers la fin de l’avant-midi, à l’idée de se livrer à des aveux, à des confessions, il était mal à l’aise. Mais comment y échapper sans déplaire à Ron?

— Il n’est pas dans mes habitudes, dit-il, de révéler mes sentiments intimes à de purs étrangers. Mais comment m’y soustraire, ce matin-là, sans les insulter? Je n’avais pas d’autre alternative: me lever et partir. Mais, encore une fois, j’étais venu de bien loin pour rendre visite à Ron. Pouvais-je décemment m’en aller pour une si mince affaire?

Aussi bien, Benji raconta-t-il quelques épisodes de sa vie, livrant certains de ses projets comme professeur. Ses confidences ne furent pas nombreuses, mais à mesure qu’il les faisait, il se sentait plus près, émotivement, des autres membres du groupe. Et même, plus la journée avança, plus les confidences se firent faciles.

— Entendu! avoua plus tard Benji, tout le monde n’aurait pas réagi comme moi. D’autres auraient dit: « Je n’ai rien à foutre ici! Je m’en vais! » Moi, par contre, je pensai bien agir en restant.

Le séjour de Benji à Boonville se déroula de la même manière que celui que j’allais vivre moi-même plus tard. Activités frénétiques, sans arrêts. Chants et acclamations. Repas à base de ragoûts amidonnés. Vertige psychologique. Aucun instant accordé à la solitude et à la réflexion. Les mains tenues et caressées sans aucune interruption.

— Tout cela, dit Benji, me mettait les nerfs en boule… Je subissais mal ce genre de claustration… Je me sentais mal à l’aise… je suffoquais…

Chaque fois qu’il parlait de s’en aller, Ron le suppliait de rester « juste un peu plus », employant la tactique même qu’allait utiliser Benji pour retenir Mike Kropveld, quelques mois plus tard.

Ainsi Benji restait une heure de plus, puis une autre heure, puis une autre encore. Traînant les pieds, il suivait les exercices du camp, tout en se disant, pour s’encourager, que le tout était en somme inoffensif, qu’il n’avait aucune raison de se montrer suspicieux. Son cousin ne pouvait certes pas lui vouloir du mal. De plus il ignorait totalement ce qu’était le Projet de la Commune créativité si ce n’est qu’il s’agissait d’un groupe d’avant-garde travaillant pour l’Église de l’unification. De plus, il se trouvait au beau milieu de nulle part, avec l’auto-stop comme seul moyen de fuir. Enfin, ultime raison de patienter, Ron lui avait promis de l’accompagner dans une randonnée à travers la Californie, dès les deux jours de séminaire terminés.

Ce fut un Benji épuisé, vidé, qui se coucha au soir de la première journée. À peine sa tête toucha-t-elle l’oreiller que le jeune visiteur s’endormit d’un sommeil profond, sans rêve. Six heures plus tard, il était de nouveau debout, mal éveillé, titubant, déjà repris dans un engrenage de chants, de conférences, d’acclamations et de confidences. Il ne fut pas peu surpris de voir qu’une centaine de nouveaux membres étaient arrivés pendant la nuit, ajoutant leur frénétique enthousiasme à l’atmosphère du camp.

À mesure que ce second jour avançait, Benji perçut que les pressions exercées sur lui produisaient des effets inattendus. L’ensemble des incessantes occupations l’amenait, presque contre son gré, à réévaluer toute l’orientation de sa vie et à remettre en question ses façons de penser et d’agir. D’immenses tranches de son passé, en apparence à jamais disparues dans l’oubli, remontaient à la surface pour être pesées, jugées, condamnées.

Il arrive à des hommes et à des femmes de traverser une crise d’identité quand les circonstances les amènent à abandonner soudainement le genre de travail auquel ils ont consacré de nombreuses années de leur vie. De même, à l’occasion de la perte d’un parent ou d’un conjoint, des gens se trouvent tout à coup confrontés à des problèmes et à des questions qu’ils avaient sans cesse refoulés dans leur subconscient. Ils se demandent qui ils sont et ce qu’ils font dans la vie. Pour s’éviter de chercher des solutions, certains se réfugient dans l’alcool ou la drogue.

Boonville déclencha une crise de cette nature chez Benji, l’engageant à explorer « le fin fond de son être ». Pour la première fois depuis bien longtemps, il se demanda qui il était, ce qu’il faisait et vers où il s’orientait. Mais aucune réponse à ces questions ne le satisfaisait pleinement.

— Avant Boonville, me confia-t-il, j’en étais arrivé à avancer dans la vie sans inquiétude, sûr de moi-même. Quelques années auparavant, j’avais hésité, tâtonné. J’étais maintenant sûr de ma direction et j’avançais armé de certitude. Sans doute, ma vie n’était pas un lit de roses. Je devais encore encaisser des contrariétés. Mais elles étaient neutralisées par les compromis que j’avais acceptés. J’avais des parents aimés, des copains qui m’étaient chers et une profession où je me plaisais. À Boonville, tout le bel édifice sembla s’écrouler. À la fin de la deuxième journée, mes perspectives avaient changé. Je n’étais plus certain de rien. Depuis des années, je ne m’étais pas senti comme cela. Je remettais tout en cause. C’était comme si Boonville me ramenait à mes années d’adolescence…

Benji se remémorait ses rêves de jeunesse au sujet d’un monde à chambarder pour le rendre meilleur. Devenu adulte, il avait rejeté ses grandes aspirations altruistes en les qualifiant d’utopiques. À son ardent désir de servir l’humanité, il avait substitué un conformisme bourgeois, égoïste et pantouflard.

— À Boonville, je finis par me demander quel était le réel motif de mon désir d’enseigner. Bethie m’aida dans cette analyse. Nous avons longuement conversé. Elle me parla de ses expériences comme professeur, quelques années auparavant. Comme moi, elle avait souffert de cuisantes frustrations.

Benji conta à Bethie ses échecs pendant les deux années de son enseignement auprès d’enfants retardés.

Un sentiment de frustration l’envahissait alors. S’il remettait d’aplomb tel et tel élève, ces enfants retournaient immédiatement après la classe, dans leurs foyers désorganisés, et tout s’effondrait. Des parents ivrognes, paresseux ou arriérés mentaux avaient 18 heures pour démolir ce qu’il avait essayé de construire en six heures. Entre autres, il se souvenait d’Eddy, ce petit bonhomme de 13 ans, plein de bonne volonté. À force de patience, Benji avait réussi à lui apprendre les rudiments de la lecture et de l’écriture. Mais chaque matin, l’enfant revenait nerveux et distrait. Benji se décida de se rendre chez les parents. Il y rencontra une femme alcoolique, abandonnée de son dernier amant et acoquinée avec un type qui n’avait jamais travaillé de sa vie. Le couple et les cinq enfants, nés de pères différents, vivaient, entassés les uns sur les autres, dans un logis de deux pièces exiguës. La plupart des élèves de Benji se trouvaient dans des conditions aussi défavorables…

« Comment se maintenir indéfiniment dans l’illusion? répétait-il. On finit pas s’apercevoir qu’on s’est battu les flancs pour rien. Chaque fois que j’ai eu à travailler avec des enfants, j’ai été confronté avec des problèmes du genre. La seule façon de persévérer est de garder le sentiment qu’une seule réussiste fait oublier des centaines d’échecs. Aujourd’hui, je vois les choses sous cet angle, mais pas à Boonville. Tout se déroulait trop vite. J’étais hors d’haleine. Je ne réussissais pas à me concentrer. Et Bethie, qui semblait lire dans mes pensées, ne me laissait pas une minute de répit. »

« L’enseignement a certes du bon, me rétorquait-elle. Il réserve quelques bons moments à celui qui s’y consacre, c’est ce qui rend la profession valable. Mais où tout cela mène-t-il en fin de compte? Il y a mieux à faire. »

Bethie aussi avait travaillé sans résultats appréciables. Un jour, elle avait enfin ouvert les yeux sur ses déconfitures. Un moyen efficace s’était alors offert à elle de collaborer à la construction d’un monde meilleur: le Projet. Elle y avait adhéré avec enthousiasme et menait maintenant une vie heureuse.

— En théorie, dit Benji, j’aurais dû réfuter ses sophismes. J’aurais dû lui rappeler que mes succès auprès des enfants compensaient en partie mes échecs. Mon dévouement allégeait les souffrances de ces petits et leur offrait des chances de réussir quand même dans la vie. Quand on n’a pas de gros projecteurs pour dissiper les ténèbres, il vaut mieux se servir des chandelles dont on dispose que de se croiser les bras et ne rien faire. Mais, ajoutait Benji, à Boonville, j’étais fatigué, épuisé, ahuri, incapable de raisonner juste. J’acceptais, sans protester ce qu’une partie de moi-même trouvait exact. Je ne voyais pas que Bethie me proposait des demi-vérités ou même des faussetés. Je ne voyais pas qu’elle me poussait à raisonner comme elle, avec des notions qui ne collaient pas à la réalité. Des idées dans les nuages!

Bethie n’était pas la seule à tisser le filet qui allait emprisonner Benji à Boonville. Il y avait aussi la souple Linette, une affriolante danseuse, conquise depuis peu au Projet. Benji se sentait puissamment attiré vers elle. Il se souvient encore aujourd’hui d’avoir dansé avec elle, à la lumière romantique de l’aurore. Dans l’herbe verdoyante, avec un fond de nuages aux merveilleuses teintes roses, il avait fait tournoyer dans le vent ses beaux cheveux blonds et sa jupe froufroutante.

Susan également était bien charmante. Accompagnatrice attitrée de Benji, elle le suivait comme son « ombre ». Elle et lui se confièrent mutuellement leurs expériences sentimentales et sexuelles.

— Je n’ai pas l’habitude, dit-il, de raconter mes aventures. Je suis plutôt très réservé dans ce domaine. Mais à Boonville, on en vient très vite aux confidences les plus intimes.

Au tout début, Benji aurait volontiers entretenu des relations charnelles avec certaines résidentes du camp. Il s’aperçut vite qu’à Boonville les rapports homme-femme ne devaient pas dépasser ceux d’une amitié platonique. Le sexe aurait sa place plus tard, lui fit-on comprendre. Pour le moment, c’était prématuré.

« Aucune tension ni friction ne s’élevait à Boonville entre hommes et femmes, dit-il. Normalement, cette question ne me préoccupe pas plus qu’il ne faut, mais au camp j’en ai mesuré toute l’importance en raison de l’univers restreint dans lequel nous vivions.

« Je m’étais toujours montré perfectionniste dans mes contacts avec les femmes, toujours très exigeant dans mes choix. Après un bon départ, je trouvais bientôt des faiblesses chez ma partenaire. C’était une excuse pour l’abandonner et passer à une autre… À Boonville, je n’eus pas l’occasion de mettre mes théories en pratique.

« Susan, particulièrement, m’enseigna par son attitude que, dans le camp, on vivait seulement la relation frère-sœur. Ça peut être chaleureux, mais ça ne dépasse pas certaines limites. Nous étions très près l’un de l’autre, sans être trop intimes et les relations frère-sœur que nous entretenions étaient de toute sécurité… et il en était ainsi avec toutes les autres femmes. »


David Stoller

Ce soir-là, le deuxième, un des plus anciens membres de la grande famille, un nommé Stoller, présenta un récit émouvant de sa vie. Benji en fut bouleversé à cause des ressemblances avec la sienne. Comme lui, Stoller était juif, avec des grands-parents venus de Pologne et d’autres de Russie. Stoller fit remarquer que ses propres parents avaient rompu avec les traditions ancestrales. Venus en Amérique du Nord pour y fonder une famille, ils avaient cherché et obtenu le succès matériel. Mais lui, Stoller, était retourné aux valeurs plus anciennes et plus simples de la génération de ses grands-parents. Ce point surtout toucha une corde très sensible chez Benji. Bientôt, un lot de vieux souvenirs resurgirent dans sa mémoire, souvenirs de son enfance et de sa relation affectueusse avec son grand-père.

« J’aimais mon grand-père à la folie, disait Stoller. Il m’amenait partout où je désirais aller. Nous allions faire des promenades ensemble ici et là. Le samedi matin, il m’amenait à la synagogue. Je remarquais qu’il était respecté et que beaucoup de gens lui demandaient conseil. »

Tout en écoutant Stoller, Benji évoquait avec précision certaines scènes de sa vie avec son grand-père. Il se revoyait allant avec lui d’un magasin à l’autre sur la Main, ou encore assis sur ses genoux sur le banc d’un parc. Dans la monumentale synagogue, le petit bonhomme âgé de six ans avait été impressionné par l’ampleur de l’édifice et aussi par la puissante musique de l’orgue. Il s’était cramponné au pantalon du grand-père pendant que celui-ci se frottait le menton et causait avec des hommes vêtus de yamulkas, en quête de brins de sagesse.

Plus tard, Benji avait observé son zaidye faisant du vin dans le sous-sol de sa maison, surveillant la fermentation à la manière d’un vieil alchimiste. Le cher vieillard opérait alors dans une atmosphère de magie et de religion. Et les souvenirs de son enfance revinrent à la mémoire de Benji, ce soir-là, à Boonville, pour éveiller chez lui un sentiment quasi religieux.

— C’est en écoutant Stoller, dit Benji, que me vinrent dans l’âme des émotions religieuses. Avant, agnostique, je rejetais la religion comme une croyance superstitieuse méprisable. À Boonville, j’ai commencé à identifier la religion avec le souvenir de mon grand-père. À ce moment-là, je ne me doutais absolument pas que le Projet était d’inspiration religieuse. Mais, plus ou moins consciemment, je trouvais des affinités entre l’idéal spirituel proposé à Boonville et la manière de vivre de mon grand-père. Il était vraiment l’âme de la famille. Après sa mort, celle-ci ne fut plus jamais la même. Les miens, ajouta-t-il, n’avaient gardé, du judaïsme, que des pratiques sans âme. Ainsi la Pâque, on n’y croyait plus à la maison. On la célébrait quand même, mais sans y attacher plus d’importance que cela. Ainsi, en associant religion et grand-père je compris ce qui avait, jusque-là, cimenté, les liens entre les différents membres de la famille.

Quand Stoller termina sa causerie, Benji était ému jusqu’aux profondeurs de l’être. Une partie de lui-même était ressuscitée, que des années de vie facile avaient ensevelie. Boonville ramenait en lui le sens précieux de la simplicité et de l’émerveillement.

— Par la pensée, dit-il, je revis mon grand-père. Il n’avait ni télé ni voiture. Il vivait dans son quartier, visitait ses amis, fabriquait son vin. Puis je pensai à mon père et à sa génération, je pensai à nos contemporains qui livrent de dures et souvent louches batailles pour vivre dans le luxe et la volupté. Mon père était une victime de la société de consommation. Lui étaient indispensables une voiture, un téléviseur, une maison, et pour se procurer tous ces biens, il devait se livrer à une lutte qui faisait penser à celle de rats se disputant une charogne. Il s’était laissé impliquer dans des affaires où de pauvres gens avaient été exploités. Au fond, malgré sa fortune et tout ce que cet argent lui donnait, il n’était pas heureux.

— Je savais bien, dit-il, que mon père avait ses bons côtés. Il possédait d’éminentes qualités. J’admirais sa bonté et la chaude sympathie qu’il manifestait à l’endroit de tous et de chacun; surtout, je l’admirais pour son honnêteté. Mais je déplorais qu’il fût aussi victime de la société moderne, égoïste et matérialiste. A son genre de vie, je préférais celui de mon grand-père. Comme celui-ci, je voulais la simplicité, la solidité, la sagesse, l’amour et l’amitié. A mes yeux d’enfant, le bon vieillard était apparu comme un Dieu. À Boonville, il retrouva pour moi son éblouissante auréole.

Quand il alla se coucher ce soir-là, Benji fut empoigné par de puissants sentiments de perplexité et de terreur.

— Je mettais en doute, dit-il, la plupart des principes qui avaient guidé ma vie jusque-là. Je n’étais plus sûr de rien. En même temps, j’entrevoyais un lot presque infini de possibilités. Mon idéalisme d’autrefois semblait ressuscité et plus vivant que jamais. Allais-je manquer l’opportunité de m’engager pour de bon dans la voie de la vérité? Allais-je passer à côté de l’une de ces chances qui se présentent seulement une fois dans la vie?… Par ailleurs, le risque de me tromper m’épouvantait… Toutes ces idées, toutes ces émotions défilaient en moi sans que je puisse en examiner la valeur, les accepter ou les refuser. À Boonville, on n’a ni le temps ni la solitude nécessaires pour juger par soi-même. Les préposés nous inculquent des principes que nous n’avons pas la faculté de critiquer tellement ils nous semblent le reflet de la vérité. Tout simplement, dans mon cas, certaines propositions se sont trouvées à réveiller en moi de vieilles convictions.

À la fin de l’avant-midi, le jour suivant, Benji eut à faire face à de sérieux ennuis. Le rythme enfiévré de la vie au camp et les doutes qui le torturaient semblaient agir comme un étranglement psychologique.

— L’orientation à donner à toute ma vie, dit-il, était gravement en jeu. Qui étais-je? Où irais-je? Changerais-je mon existence?… Tout était mêlé. Je me sentais en accord avec les gens de Boonville sur bien des points. J’aimais leur sens de la communauté, leur honnêteté, leur idéalisme. Je ne pouvais songer à les laisser sans éprouver un fort sentiment de culpabilité. D’autre part, j’avais la conviction d’avoir besoin de recul pour juger sainement, pour séparer l’ivraie du bon grain.

La pression psychologique fut si grande que, à un moment donné, elle eut des effets physiques.

— Ma tête, dit-il, semblait sur le point d’éclater comme si quelque chose à l’intérieur ne cessait de grossir, de se gonfler. J’étais à la fois étourdi et terrifié. Mes pensées allaient à toute allure comme sur une piste de course, puis s’arrêtaient brusquement. Mon humeur changeait d’un moment à l’autre, allant de la joie à la tristesse. Je dus livrer un combat terrible. L’émotion et le doute m’envahissaient. Je connus toute la gamme des sentiments: la colère, la tension, la confusion, la crainte… Une vraie panique! Au-dedans de moi, une voix me répétait: Benji sors d’ici, va-t’en au plus vite!

Il se confia alors à Susan:

— Je dois quitter Boonville sans tarder, dit-il. Je suis en train de devenir fou. Il me faut du calme, de toute urgence. Je pars.

— En partant, tu commettrais la pire des erreurs et la plus grave des fautes, lui répliqua Susan. Laisse-moi te donner un exemple. Faisons une hypothèse. Tu rencontres une jeune fille. C’est le coup de foudre. Tu l’aimes comme tu n’as jamais aimé. Au bout de trois jours, tu t’en vas, invoquant le besoin de réfléchir pendant quinze jours. Serait-ce raisonnable?

Ces paroles impressionnèrent Benji. Il eut peur de se rendre coupable d’un impardonnable forfait.

— Malgré tout, dit-il, à cause de ma crainte d’une dépression nerveuse irréversible, j’ai maintenu ma décision de partir.

Comme dernier obstacle se dressaient Ron et la nécessité de lui expliquer ce départ précipité. Comme Benji s’approchait de son cousin, il fit un suprême effort pour se reprendre en main. Il essaya aussi de se durcir pour un inévitable affrontement. Mais Ron réagit de façon inattendue, « ne trouvant rien que de normal dans cette décision de s’en aller ». Puis, comme si la chose allait de soi, il suggéra à Benji d’assister à la dernière conférence. Au lieu d’avoir à faire de l’auto-stop, il pourrait profiter de la camionnette qui allait partir à ce moment-là pour San Francisco. Ron prit alors Benji par les épaules dans un grand geste amical, l’amenant vers la salle de conférences. Un moment, Benji hésita, s’arrêta, songea à rompre tout lien et à partir à la course. Mais, l’instant suivant, il fit taire ses appréhensions et son désir de déguerpir.

— Je sentais que mon départ précipité serait une folie. Après tout, pourquoi faire une montagne d’un grain de sable? Une conférence de plus, ce n’est rien, surtout que l’on m’offrait de me véhiculer en ville immédiatement après. Et tout me semblait tellement inoffensif… un groupe de personnes réunies là, à la campagne, écoutant d’anodines causeries et essayant chacun de se mieux connaître. Pourquoi paniquer? Il vallait mieux agir en homme.

Et docilement « comme un agneau », il accompagna Ron à la « dernière » conférence. Mais là, pendant qu’il écoutait l’orateur, un changement radical s’opéra en lui.

— Je ne sais pas exactement ce qui m’est arrivé, dit-il. Pour en donner une idée, j’emploierai une comparaison. Ce fut comme si, après avoir longtemps lutté contre un ennemi puissant, j’avais eu les épaules collées au matelas sous le poids de mon adversaire. Impossible de bouger. J’étais vaincu. En fait, ma volonté de m’en aller était à jamais disparue.

Après la conférence, une camionnette partit pour San Francisco — sans Benji. Il la regarda s’éloigner sans regret. Bientôt, il sentit comme une force puissante l’envahir. Sa bouche s’engourdit, devint sèche. Ses muscles se tendirent. Une sorte d’électricité sembla parcourir ses veines. Le même courant s’engouffra dans tous ceux qui étaient restés: Bethie, Susan, Ron et les autres recrues gagnées à la cause. C’était comme s’ils étaient tous branchés à la même source d’énergie.

— Je me sentais léger, dit Benji. On aurait dit que je m’étais débarrassé d’un seul coup de tous mes problèmes.

Cette nuit-là, dormant sur le froid plancher du Palais des poulets, il s’éveilla soudain et vit une lumière blanche, « si brillante que, s’il avait ouvert les yeux, il en aurait perdu la vue ». Puis ce fut comme si quelque chose ou quelqu’un lui soufflait une grosse bouffée d’air dans les poumons. Quand il expira cet air, il se rendormit d’un sommeil calme et profond.

Au réveil, le matin, il n’aurait pu dire s’il s’était agi d’un rêve, d’une vision ou d’un fait réel. Mais le phénomène prit une importance capitale à ses yeux. Jamais, auparavant, il n’avait ajouté foi aux révélations. Mais cette fois, il semblait y avoir un signe: quelqu’un ou quelque chose approuvait sa décision de rester à Boonville. Il se sentait mieux que jamais. Doutes, craintes, anxiétés, tout était disparu. Le monde lui apparaissait sous un angle nouveau. Il avait l’impression d’être devenu une partie vivante de « quelque chose de très grand ».

C’était clair comme le jour en plein midi: il resterait à Boonville.

Benji n’est pas le seul à voir vécu ce genre d’expérience. Plusieurs ex-Moonies m’ont affirmé avoir passé par des phases analogues de transformation. Leur stabilité et leur équilibre psychologiques s’étaient évanouis dès le début de l’endoctrinement. Un monde de questions et de doutes les avait assaillis. Des peurs aussi. Souvent la crise émotionnelle à son plus fort s’était accompagnée de sensations physiques bizarres. Un jeune homme raconte que, ici et là dans son corps, ce fut comme des fusées éclatant dans un feu d’artifice. Pour un autre, il y eut comme du plomb coulant dans ses veines et ses artères. Plusieurs, comme Benji, crurent s’agréger à quelque chose de très grand.

Typique fut l’expérience de notre ami Mike Kropveld qui s’était rendu à Boonville pour en ramener Benji. On le sait, au lieu d’accomplir cette mission, il s’était laissé lui-même envoûter.

Comme Benji, Mike s’était montré sceptique au début. S’il n’avait pas quitté le camp tout de suite, c’est que Benji lui avait promis de l’accompagner « très bientôt » dans une excursion le long de la côte du Pacifique. Comme Benji, avant son arrivée à Boonville, il n’avait jamais entendu parler ni de Moon, ni des Moonies, ni de leurs techniques de lavage de cerveau. S’il consentit à participer à des activités qui lui paraissaient ridicules, c’était par politesse. Le premier jour, il posa tant de questions insidieuses qu’on le surnomma « Monsieur Négativisme ».

À la deuxième journée, sous les assauts incessants d’une espèce de tornade psychologique, ses défenses faiblirent. Il n’était plus sûr de la justesse de ses comportements face à la vie. Un coup d’œil sur son passé lui révéla une détérioration subtile de sa conduite.

« Dès mon adolescence, dit Mike, j’ai été comme obsédé par la question sociale. Les injustices à l’égard des ouvriers, l’exploitation des pauvres, les manœuvres frauduleuses de politiciens véreux me révoltaient. Je rêvais d’un monde où tous les humains recevraient leur dû et vivraient heureux. À Boonville, j’ai vu combien, en vieillissant, je m’étais éloigné de cet idéal. Dès mes premiers contacts avec la société, je m’étais découragé devant la complexité de la tâche et le peu de résultat d’une action individuelle. J’ai multiplié les concessions à cette société de consommation que j’avais condamnée avec tant de virulence. Je me suis embourgeoisé.

« Au camp, ajoutait-il, j’ai rencontré un groupe de jeunes qui avouaient adhérer à mes convictions d’autrefois. Mon idéal refaisait surface. Je me posais des questions. N’étais-je pas en train de gâcher ma vie? Ne laissais-je pas l’égoïsme dominer mon existence? Ne devrais-je pas me préoccuper davantage des autres? Un seul de mes repas prolongerait, de plusieurs jours, la vie d’un affamé du Tiers monde. L’égoïsme, me dis-je, ne consiste pas seulement à faire trop de choses pour soi-même. On peut être égoïste également en ne faisant pas assez de choses pour les autres. En rappelant ce genre de principes, les animateurs du camp éveillaient en moi de torturants remords. »

Comme Benji, Mike s’était vu entouré de jeunes femmes parmi lesquelles l’omniprésente Bethie et une fille de Montréal qui l’avait amené à des confidences intimes sur sa famille, ses amis et son travail.

« J’avais connu, dit-il, un couple montréalais qui semblait mener une vie commune heureuse depuis plusieurs années. À ma grande surprise, ils venaient de se séparer. À Boonville, je me demandai si je ne devais pas travailler à mater d’abord mon égoïsme avant d’aimer une femme pour en faire ma compagne. Une telle préparation n’était-elle pas la condition essentielle pour assurer la solidité d’une relation conjugale? »

Au troisième jour, l’humeur de Mike passa d’un optimisme fou à une profonde désespérance. Ses pensées, ses émotions, il avait l’impression qu’elles allaient comme des balles de tennis relancées par des adversaires vigoureux. Ce fut un temps d’intense remise en question. « Qu’est-ce que je fais de ma vie? Quelle est la nature de mes relations sociales? Devrais-je changer d’orientation? » Si j’en avais eu le temps, j’aurais pu essayer de trouver des réponses à ces problèmes. Mais j’étais engagé dans une psychothérapie sans pause. On ne me permettait pas de m’arrêter pour analyser le flot de paroles qui me submergeait.

Comme pour Benji, la pression psychologique provoqua d’étranges réactions au plan physique.

« Il me semblait, dit-il, que ma tête enflait, enflait. J’eus peur qu’elle n’éclatât. »

Quand il se coucha, étourdi et troublé, il sentit sa tête comme gonflée, d’un diamètre de trois pouces plus gros que normal. Son sommeil fut agité. Mais quand il s’éveilla le lendemain matin, tout avait changé. Sa tête avait cessé de grossir. L’anxiété et les doutes s’étaient dissipés comme la brume sous le vent. Pour la première fois, il vit tout dans une nouvelle clarté. C’était comme si, après avoir été lancées en l’air, toutes les pièces d’un casse-tête chinois étaient retombées d’elles-mêmes à la bonne place.

« Je ne savais pas encore, dit-il, quelle était la signification du casse-tête. Je devinais seulement qu’il avait une relation quelconque avec Boon-ville. Je resterais tant que je n’aurais pas trouvé le sens de tout cela. »

Les « conversions » de Mike et de Benji ressemblent à celles d’anciens membres de l’Église de l’unification et à celles d’ex-adeptes d’autres sectes. Flo Conway et Jim Siegelman ont interviewé bon nombre de disciples de sectes modernes pour préparer leur livre Snapping. La plupart des anciens néophytes avouent avoir connu une évolution du même genre que celle de Mike et de Benji. À un moment donné, sous le flot des sensations, leur personnalité s’est désintégrée.

Par exemple, un jeune adepte de « La Mission de la divine lumière » fut initié dans une chambre noire, à trois heures du matin, après un court sommeil, « par quelqu’un qui s’approcha de moi comme dans un sifflement. Je sentis ses doigts sur mes yeux. Je vis une lumière blanche qui venait de l’arrière et qui dessinait devant moi un huit. J’éprouvai alors comme un éclatement de tout moi-même. »

Dans son livre Variétés de l’expérience religieuse, William James rapporte des « conversions » similaires dans les siècles passés. Ainsi, au XVIIIe siècle l’évangéliste John Wesley amena des foules à poser des gestes vraiment étranges. « Sur son ordre, des gens sautaient comme des grenouilles, d’autres se contorsionnaient comme des serpents, d’autres marchaient à quatre pattes, d’autres claquaient des dents, d’autres enfin aboyaient comme des chiens. »

De son côté, un « converti » du XIXe siècle apporte le témoignage suivant: « En un instant, les bandelettes qui m’aveuglaient depuis mon enfance me tombèrent des yeux. L’une après l’autre, elles disparurent rapidement comme la boue et la glace sous les rayons d’un soleil brûlant. »

Plusieurs Nord-Américains croient à l’authenticité de ce genre de « conversions » dans le passé. Ils les attribuent à l’ignorance et à la superstition. Ce qui les surprend et les alarme, c’est de voir des jeunes d’aujourd’hui, intelligents et cultivés, se laisser gagner par les sectes modernes.

Le psychiatre John Clark de l’université d’Harvard, a interviewé en profondeur plus de cent ex-adeptes de sectes dont plusieurs avaient appartenu à l’Église de l’unification. Le Dr Clark a trouvé qu’au moins 60 pour cent d’entre eux avaient un quotient intellectuel au-dessus de la normale au moment où les techniques d’envoûtement les avaient gagnés aux sectes. Les sociologues américains David G. Bromley et Anson D. Shupe en sont arrivés à la même conclusion après avoir enquêté sur l’Église de l’unification pendant trois ans. Les jeunes interviewés ne semblaient pas « plus déprimés ni plus victimes de tensions que la plupart de leurs camarades ».

Mes propres recherches sur l’Église de l’unification confirment ces conclusions. Elles me permettent d’ajouter un détail intéressant. La plupart des plus brillants adeptes que j’ai rencontrés (particulièrement Benji, Mike et Bethie) tombèrent dans les filets de la secte alors qu’ils visitaient d’anciens amis à Boonville. Aussi bien, plusieurs ex-Moonies divisent-ils les adeptes en deux catégories: les badauds, que la propagande dans les rues attire sans difficulté, et les normaux, qui sont entraînés dans le piège de Boonville par leur amoureux ou leurs anciens amis.

Les normaux ne vont pas à Boonville pour résoudre leurs problèmes ou pour donner un sens à leur vie. Ils veulent seulement voir ce que font leurs amis. Avec une diabolique astuce, Boonville ne tarde pas à découvrir le badaud en eux. Chez certains, le point vulnérable c’est une absence d’épanouissement dans leur travail ou leur vie sentimentale. Chez d’autres, c’est le sentiment de culpabilité d’avoir trahi l’idéal de leur jeunesse en devenant des consommateurs bourgeois.

Dans son étude sur La Manipulation de la folie, le Dr Clark conclut: « Les sectes s’embarquent dans une expérience draconienne où nul savant consciencieux n’oserait s’aventurer. Il est très grave de prendre un être humain en bonne santé mentale et de lui flanquer une psychose. »

Au bord de la dépression nerveuse, le néophyte ne voit qu’un moyen d’y échapper. En désespoir de cause, il s’accroche au groupe, il s’y agglutine. On ne le dit pas, mais c’est implicite: aussi longtemps que le candidat restera à Boonville et qu’il y continuera son exploration intérieure, il sera accepté, aimé — et même respecté pour son courage à affronter ses problèmes et essayer de changer.

À ce stade, voyant son identité s’écrouler, le novice éprouve un essentiel besoin de support. Aussi s’agrippe-t-il au groupe comme un naufragé à une bouée de sauvetage sur une mer en furie. Il ignore où la vague va l’emporter. Il sait seulement qu’il a pris le seul moyen qui lui permette de survivre.

Dans son livre Le Viol de l’esprit, publié en 1950 et devenu classique, le Dr Joost Meerloo écrit: « Les gens cèdent parce que, à un certain moment, ils sont submergés par leurs conflits inconscients. Ces conflits, tenus sous contrôle dans les circonstances normales, remontent à la surface lors du lavage de cerveau… C’est comme si le futur malade mental préférait se rendre à un ennemi extérieur plutôt qu’à ses ennemis intérieurs de la dépression nerveuse et de la folie menaçante. »

Une telle conversion constitue un gigantesque saut d’une réalité à une autre réalité. Elle enlève à la recrue à la fois son identité et sa façon habituelle de voir le monde. Selon le Dr Margaret Thaler Singer, une psychiatre qui a interviewé des centaines de Moonies, anciens et actuels, la conversion produit souvent des effets étranges comme ceux que nous avions remarqués chez Benji: les yeux vitreux et des visions religieuses. Le même choc psychologique peut causer, chez certains, l’impuissance sexuelle, un arrêt dans la croissance de la barbe ou une mutation de la voix.

Tous ces changements n’indiquent pas cependant que la famille Moonie compte un nouveau membre. La perte d’identité suffit peut-être pour devenir charismatique ou disciple de Billy Graham. Elle ne suffit pas pour envoyer une recrue vendre des fleurs ou faire de la propagande pour Moon. En fait, d’habitude, à cette étape, le néophyte ne connaît même pas l’existence de Moon.

D’après le Dr Clark, si le novice retourne à son monde à ce moment-là, il reprendra facilement son ancien mode de vie. Il gardera seul le souvenir d’une curieuse expérience (avec peut-être la volonté d’envoyer une contribution occasionnelle au groupe qui l’a sauvé ».) Toutefois, de même que John Wesley, il y a plus de deux cents ans, a découvert qu’il fallait des sessions régulières d’études pour empêcher ses adeptes de « retomber dans leur misère », de même Moon croit à la nécessité de continuer la formation du « converti ».

Le néophyte est faible et craintif. Il a perdu son identité et il est désespérément à la recherche d’un substitut, mais il n’est pas encore un Moonie. Il est seulement la matière première qui servira à en faire un.

 


Chapitre XI

— Quand il m’arrive, dit Benji, d’évoquer les trois semaines qui suivirent immédiatement ma « conversion », je les revois comme dans une brume épaisse où tous les détails sont estompés. Je fus repris par la routine trépidante et endiablée de Boon-ville. Les jours s’y succédaient semblables les uns aux autres, copies au carbone les uns des autres. Mêmes activités, mêmes conférences, mêmes chants, mêmes acclamations. Le temps n’avait plus de sens. Je vivais dans l’intemporel. Ma mémoire et mon intelligence s’engourdissaient, fonctionnaient au ralenti.

Le Dr John Clark parle de cette période d’après la conversion comme d’un temps de consolidation. On engage le novice à accentuer sa rupture avec le passé. On l’invite à oublier de plus en plus sa famille, ses amis, son travail. On renforce son sentiment de dépendance vis-à-vis du groupe. Selon le Dr Clark « au cours de ces semaines consacrées à l’affermissement de sa conversion, le néophyte se convainc davantage que la santé mentale et la sécurité ne sont possibles pour lui qu’à l’intérieur de la secte ».

Les ex-membres décrivent ce temps de leur post-conversion comme une période infernale où ils s’avançaient comme des êtres fantomatiques, sans connaître le sens et le but de leur cheminement, mais terrifiés à la pensée d’avoir peut-être à retourner à leur vie antérieure. C’est à ce stade que Mike Kropveld quitta Boonville. Bien que bref, son séjour lui avait déjà estropié l’esprit.

« J’étais devenu, rappelle-t-il, un type vulnérable, craintif. Si j’étais laissé à moi-même, ne fût-ce que trois ou quatre minutes, je me sentais désemparé. En retournant au groupe, j’éprouvais une sensation de soulagement et d’euphorie. »

En échange de cet indispensable support de la part du groupe, le néophyte est invité à partager de plus en plus ses sentiments intimes quand survient le temps des confessions. Il doit se livrer à des confidences sur les faits et gestes de sa vie égoïste d’autrefois. On encourage certains à exposer leurs problèmes familiaux, d’autres à parler de leurs sordides comportements comme consommateurs, d’autres enfin à étaler leur vie sexuelle passée. Une jeune fille ex-Moonie raconte qu’elle fut appelée « à décrire les garçons et les filles avec lesquels j’avais fait l’amour, comment je m’y prenais pour me masturber, comment j’avais réussi à séduire l’un de mes jeunes frères ».

On demanda à Benji de parler de son travail comme professeur et de ses relations avec les femmes, en le priant d’insister sur les aspects égocentriques de sa conduite. Plus il exagérait les points négatifs de son passé, plus on l’applaudissait. Au fil des jours, ses récits prirent des teintes de plus en plus sombres et incriminantes.

— Je commençai, dit-il, à me convaincre moi-même de la vérité de ce que je racontais. Résultat: je me considérais chanceux de l’avoir échappé belle. Quelle catastrophe aurait été ma vie si j’avais continué à servir mon égoïsme! Autre résultat de mes partages: ce temps révolu, plus j’en parlais, plus j’avais l’impression qu’il m’était étranger et même qu’il n’avait jamais existé.

Ce genre d’évolution est voulu, planifié par les chefs de l’Église.

Un ancien animateur, Gary Scharff, affirme avoir reçu des instructions précises à ce sujet. « Les trois premiers jours, lui dit-on, repérez les faiblesses du sujet. Les sept jours suivants, montez-les en épingle. Après cela, pendant vingt et un jours, invitez le novice à répéter les mêmes confidences jusqu’à la nausée. Il finira par les rejeter dans l’oubli et pourra repartir en neuf. Qu’il ait l’impression de re-naître, de s’incorporer à la personne du Messie. »

Le Dr Clark a observé qu’à cette étape la jeune recrue laisse tomber ses souvenirs, concentre son attention sur le présent et considère avec sympathie l’idée de Dieu qui émerge dans sa conscience.

L’expérience de Benji corrobore cette constatation.

— Vers la fin de la quatrième semaine, dit-il, Dieu m’est apparu comme un être réel qui s’identifiait avec la Vérité. Je découvrais que ma propre vie ne valait qu’en autant qu’elle se rattachait à un idéal. Pour la première fois je me suis surpris à penser que la Vérité existait et que Boonville n’y était pas étrangère. Je cherchais à la mieux connaître, cette vérité, pour appuyer ma faiblesse sur sa force. Mon vieil univers, marqué de ténèbres et de mal, disparaissait tandis que Boonville se présentait comme une brillante, comme une étincelante espérance. J’avais l’impression d’émerger du brouillard!

Benji était en mesure de prendre un engagement: oublier son passé absolument nul et miser tout son avenir sur le Projet de commune créativité.. Un mois à peine s’était écoulé depuis son arrivée pour ce qui devait être, dans ses projets, une rapide visite à son cousin Ron. Le séjour s’était prolongé, une conversion s’était opérée et, maintenant, Benji était prêt à quitter Boonville pour suivre le groupe aveuglément n’importe où.

En partant de Boonville, le néophyte franchit une nouvelle étape vers sa transformation en Moonie à part entière. Il s’engage à travailler à plein temps au Projet. Après une étude menée à l’un des camps de recrutement au Texas, Shupe et Bromley ont constaté qu’environ 15 p. cent des candidats signent cet engagement après les trois premiers jours de leur initiation tandis que 60 p. cent le font après un mois. Benji, lui, parapha le document 25 jours après son entrée au camp. Son contrat stipulait qu’il resterait membre au moins trois mois. Comme preuve de sa « foi » et de sa « bonne foi », il versa à l’organisation 2 000$ pris sur ses économies.

À ce tournant de leur existence, plusieurs candidats aiment souligner leur changement d’orientation par des gestes spectaculaires. Ainsi, l’ex-Moonie Jan Kaplan rappelle qu’elle déchira toutes les pages déjà utilisées de son agenda pour bien montrer qu’elle commençait une vie nouvelle. D’autres s’imposent un jeûne de trois jours. D’autres acceptent de se faire tondre les cheveux et de remplacer leurs vêtements ordinaires par de plus originaux. D’autres, enfin, changent leur nom, les hommes marquant une préférence pour les appellations bibliques comme Noé et Jérémie, les femmes pour des surnoms désinvoltes comme Muffy et Poppy.

Toutes ces initiatives se veulent symboliques de l’énorme changement intérieur réalisé chez les candidats. Le futur Moonie fait à ce moment un pas décisif, vraiment crucial, avec de profondes implications. Auparavant, des émotions l’avaient dominé. Avec sa personnalité déchiquetée, il avait frôlé l’abîme de la psychose. Seule, son adhésion désespérée au groupe l’avait sauvé. Désormais, ses relations avec le groupe vont se modifier radicalement. De lien émotionnel, elles vont devenir attachement intellectuel.

Dès la première conférence à Boonville, les animateurs avaient affirmé: « Tout au long de l’histoire humaine, les émotions furent des causes d’ennuis. » Maintenant, après quatre semaines de pilonnage mental, les novices pouvaient accepter les implications de cet axiome. Ils étaient capables d’admettre la ligne de conduite qu’on leur proposait: « Tous, leur disait-on, nous devons surmonter nos émotions et les mettre au service de notre nouvel idéal. Nous devons avoir la force de nous discipliner et de nous reconstruire en personnalités restaurées pour devenir vraiment meilleurs… Dieu qui peut guérir nos maladies… peut aussi nous changer le caractère. »

Par sa promesse de rester, le néophyte ne s’engage pas seulement à se joindre au groupe pour servir Dieu et bâtir un « monde meilleur ». Il fait plus. Il promet de travailler à se reconstruire lui-même pour devenir une « personne excellente ». Tâche formidable! Dans le manuel d’entraînement de 120 jours publié par l’Église, on peut lire: « Je dois renoncer à mes manières de penser, de sentir, de parler, d’agir. Mes désirs, mes espoirs, mes joies, mes volontés, je dois tout placer sur l’autel et l’offrir à Dieu… Rien ne m’appartient plus… Tout appartient à Dieu. »

— À mes yeux, rappelle Benji, mon engagement se présentait comme l’acte le plus important de toute ma vie. Jusque-là, j’étais resté à Boonville sous la pression d’un ensemble de peurs, de remords et d’idéalisme. Souvent, j’avais participé aux activités sans y mettre tout mon cœur. Je promettais maintenant d’adhérer au groupe pendant au moins trois mois, tout en essayant de me refaire — sans trop savoir où cela me menait dans le concret. J’étais convaincu qu’avant Boonville j’avais mené une existence étroite et mesquine. Toutes mes idées et toutes mes valeurs d’autrefois — mes « concepts », selon le vocabulaire de la secte — m’avaient été imposées par le monde égoïste dans lequel j’avais vécu. J’acceptais de changer ces concepts, d’en faire des esclaves, de maîtres qu’ils étaient… Sans doute fallait-il changer le monde. Toutefois, pour y parvenir, il fallait d’abord changer l’homme, c’est-à-dire me changer moi-même. C’était la première tâche et, de toutes, la plus essentielle… Mes façons habituelles de penser, mon attachement à mes parents, même mon besoin de sommeil et de nourriture, tout cela, c’était mon vieux moi que je devais rejeter. J’avais l’impérieux devoir de me rebâtir à partir de zéro — en ignorant où cette résolution allait me conduire en fait.

À première vue, les buts proposés à Benji, n’ont rien que de noble et d’édifiant. Néanmoins, un exa-ment plus approfondi détecte, sous les motifs de haute inspiration, un odieux attrape-nigaud.

« La jeune recrue n’en étant encore qu’aux balbutiements dans sa « nouvelle spiritualité », explique Gary Scharff, ne peut décider elle-même des conditions de ce renouveau; elle doit alors s’en remettre aux standards du groupe, servir le « bien commun » plutôt que son égoïsme, et imiter le modèle proposé.

« Se sacrifier pour les autres est bien… vivre pour soi est mal, ajoutait Scharff. Ainsi, pour devenir meilleur il faut refréner ses désirs et vaincre ses sentiments propres, se dépenser pour le groupe… obéir aveuglément aux chefs. Servir l’ensemble plutôt que l’individu; dieu, plutôt que soi-même. »

En fait, c’est là qu’est la supercherie. Le néophyte accepte d’obéir aux standards du groupe « en tout temps, même lorsque sa conscience « égoïste » l’incite à ne pas se soumettre », explique Scharff. Ceci implique une obéissance sans réserve aux directives du « Révérend » Moon, le maître incontesté.

La psychologue et professeur de psychiatrie, Dr Margaret Thaler Singer, travailla pour l’armée américaine en Corée, examinant les prisonniers de guerre soumis au lavage du cerveau. Depuis lors, elle a interviewé plus de 350 adeptes, actuels ou anciens, de sectes nord-américaines. C’est donc une autorité en la matière. À son avis, dans l’Église de l’unification, le moment de l’engagement marque l’instant décisif du processus d’endoctrinement. Ce jour-là, tout en ignorant de quoi il s’agit exactement, le néophyte accepte sans restriction d’être modelé selon l’idéal rêvé pour lui par Moon. Détail paradoxal: le néophyte sera lui-même l’artisan de sa propre re-création.

« Durant les premières semaines au camp, écrit le Dr Singer, plusieurs de ces jeunes sont surtout apeurés, blessés psychologiquement. Ils restent, tout simplement parce que, dans l’état de prostration où ils sont tombés, ils sentent le besoin de s’appuyer sur un groupe. Mais dès le moment où ils consentent à regarder leurs propres pensées et leurs propres émotions comme de dangereux ennemis intérieurs, dès l’instant où ils se mettent à avoir plus confiance dans le groupe qu’en eux-mêmes, ils sont fichus. En effet, ils commencent à perdre tout contact avec leur ancienne personnalité… »

Pareille attitude les place, pieds et mains liés, au service de Moon qui leur dira quoi faire, par l’entremise des chefs du groupe. Si on leur ordonne de jeûner, ils s’abstiendront de nourriture. Si on leur commande de mentir ou de voler, ils devront obéir. Si on leur demande de croire une assertion, — quelle qu’elle soit — , ils seront tenus de l’accepter, peu importe les protestations véhémentes de leurs anciennes convictions. Chaque novice devra considérer ses doutes et ses hésitations comme des faiblesses et les bannir comme les fruits empoisonnés de son égoïsme. Chacun devra aller de l’avant, accomplir son devoir pour Dieu en se disant: « Plus tard, je comprendrai. Actuellement, je dois obéir même sans comprendre. » Plus le novice agira contre les dictées de sa morale d’autrefois, plus il se félicitera de sa force et de son courage. Plus son vieux moi regimbera, plus son nouveau moi sera convaincu de suivre le vrai bon chemin.

À ce moment, l’ancienne identité du néophyte est presque entièrement enterrée. « À ce stade, écrit le Dr John Clark, le champ de la conscience est extrêmement réduit. Il en reste juste assez pour supprimer ce qui peut survivre du vieux moi. L’instrument idéal pour la suppression de ce vieux moi, c’est la mélopée, le chant long et monotone. »

Dans les jours précédant son départ de Boonville, à maintes reprises le novice est mis en garde contre les dangers de son retour à un monde pécheur, un monde si méchant, si égoïste qu’il essaiera de lui arracher sa foi, en réveillant de leur sommeil ou de leur mort les vieux « concepts ».

En plus du monde extérieur, le novice doit se préparer à combattre le mal intérieur. « Rien n’est plus facile que de glisser de nouveau dans l’abîme du mal. » On exhorte donc le jeune à utiliser, contre toute cinquième colonne, le chant, c’est-à-dire dans le cas, une mélopée fredonnée sur un rythme très lent… La mélopée facilitera le rejet des idées négatives et la concentration sur les pensées positives du groupe. « Comme un phare dans la brume », la mélopée guidera vers Dieu le novice en danger.

— Tu apprends, dit Benji, à te servir de la mélopée pour empêcher ton esprit de vagabonder au pays des pensées négatives. Tu ne cesses de te répéter: ne rêvasse pas, ne pense même pas, fais ce que tu dois faire. Fais-le. FAIS-LE! Aussi bien, si une pensée négative t’arrive, tu ne t’y attardes pas, tu ne perds pas ton temps à l’expulser, simplement tu ne t’en occupes pas. Tu agis, tu te dis: FAIS-LE!

À leur retour de Boonville à San Francisco, Benji et ses compagnons furent amenés à une maison de transit où on leur rappela les techniques immunisantes contre la contagion du monde. En moins d’une semaine, la mélopée était devenue pour Benji un moyen efficace de combattre son vieux moi, ce mécréant toujours prêt à se réinstaller dans son son ancien logis. Le traître réapparaissait sous les formes les plus variées: un farouche désir de manger ou de dormir au beau milieu d’une quête pour Dieu; l’évocation d’un souvenir de jeunesse ralentissant le rythme du travail; une révolte intérieure contestant l’autorité des chefs du Projet.

À peine la pernicieuse pensée surgissait-elle que la mélopée l’écrabouillait aussitôt. Faim, fatigue, convoitise, paresse, doute, tout cela n’était que de pitoyables vieux concepts. Benji était bien content de posséder l’arme — la mélopée — capable de les refouler victorieusement.

Le guide du néophyte prescrit: « Tu ne dois pas dormir beaucoup. Tu ne dois pas manger beaucoup. Tu ne dois pas te reposer beaucoup. Tu dois travailler jour et nuit à la réalisation du Projet. Tu dois te dépenser sans compter jusqu’à ton dernier souffle. »

Déjà Benji se contentait d’un ou deux maigres repas par jour. Il dormait moins de quatre heures par nuit. Pourtant il se sentait plus fort que jamais, plus près de Dieu. Une certitude l’habitait: on peut changer le monde si l’on se consacre à sa tâche à cent pour cent. Quand, par exception, il se sentait fatigué, il fredonnait: APPORTE DE L’ARGENT! RESTE ÉVEILLÉ! ÉCRASE LES DOUTES! et la fatigue disparaissait.

Selon Gary Sharff, la mélopée établit un « contrôle total » de la secte sur le néophyte. « Auparavant, tu veux bien obéir, mais tu as besoin d’un grand frère ou d’une grande sœur pour te dire quoi faire. Avec la mélopée, tu es ton propre agent d’endoctrinement. »

Au début, Benji recourait à la mélopée seulement quand des pensées négatives l’attaquaient. Plus tard, comme la plupart des frères et sœurs, il fredonnait également quand il était inoccupé. C’était pour lui une façon efficace de se remplir l’esprit de pensées positives aux moments d’oisiveté forcée. Ainsi chantait-il silencieusement en marchant dans la rue, en voyageant dans l’autobus qui le conduisait à l’université pour y recruter des membres. Ici et là, partout, il modulait: GLOIRE AU CIEL! PAIX SUR LA TERRE! APPORTE DE L’ARGENT!

Peu après son retour à San Francisco, Benji se mit à participer à des séances de groupes où les frères et les sœurs chantaient si fort et si longtemps que plusieurs entraient en état de transe. Il ne manquait pas non plus de prier individuellement, pendant des heures, pour mieux déraciner en lui tout doute, toute critique.

« O notre Père céleste… S’il vous plaît, s’il vous plaît, pardonnez-moi de ne pas m’être donné cent pour cent dans la vente des fleurs aujourd’hui. Oh! que je fus égoïste! S’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît, pardonnez-moi, Père. »

On conseillait aux adeptes de consacrer au moins trois heures par jour à des prières intensives de ce genre et à des chants, pour une meilleure prévention contre les contaminations du monde extérieur. Il en résultait des scènes qui rappelaient les orgiaques « deux minutes de haine » décrites dans le roman de George Orwell 1984. En effet, il arrivait aux membres, après avoir répété la même brève cantilène pendant une demi-heure, de se tordre par terre, « en extase », et de crier de toute la force de leurs poumons: GLOIRE AU CIEL! PAIX SUR TERRE! BÉNI SOIT LE PÈRE CÉLESTE!

— Dans ces trucs-là, rappelle Benji, le plus difficile, c’est de démarrer. Les premières minutes sont pénibles. Mais bientôt, tu entres dans l’esprit de l’affaire. Tu embarques. Tu te laisses emporter par le rythme et tu files comme sur une vague géante. Tu vibres. Tu frissonnes. Tu t’engouffres dans une émotion gigantesque, imprécise, où il n’y a plus ni pensées, ni inquiétudes, ni doutes. Tu es littéralement hors de toi.

Après une demi-heure de ce chant, les membres forment une chaîne en se tenant par la main. Alors s’établit chez tous un grand calme, une sensation grandissante d’union, de force, de détermination, « comme si nous ne formions plus qu’un seul être géant, prêt à n’importe quoi pour arriver au but ».

Grâce à cet outil — le chant — , la démolition de la personnalité chez le néophyte est complétée. Le chant à répétition supprime toute initiative personnelle, toute pensée, toute émotion qui porterait la marque de l’individu. Le « vieux moi » est incarcéré dans une cellule souterraine de l’esprit. Pour mieux supprimer toute possibilité d’évasion, les fissures sont obturées, au fur et à mesure qu’elles se produisent, avec le ciment des mélopées. Qu’une idée se dresse, qu’une émotion surgisse, aussitôt, chez l’adepte, il y a comme une sonnette d’alarme qui se déclenche. Aussitôt, le chant annihile les idées et les émotions importunes. Le vide se reconstitue pour une meilleure réception des ordres du Père. En somme, l’adepte est son propre geôlier.

« Les voix intérieures qui incitaient le sujet à suivre telle ligne de conduite imposée se sont tues, explique Gary Scharff. Tout est maintenant devenu affaire personnelle mais déterminée d’avance par une mécanique minutieusement ordonnée. »

Selon Ted Patrick, qui a déconditionné plus de 1500 membres de cultes divers, le chant pourrait se définir: une méthode pour s’hypnotiser soi-même. « Le chant, au sens où on l’entend ici, consiste dans la répétition monotone, fréquente du même groupe de mots, des mêmes cantilènes, des mêmes ritournelles. Les chefs des sectes neutralisent d’abord le cerveau de l’adhérent par des chants et y injectent ensuite, à doses massives, leurs propres idées, leurs propres sentiments. Le disciple devient un robot télécommandé.

Le Dr Margaret Singer est bien de cet avis. « Le chant, écrit-elle, empêche toute résurrection du psychisme passé. Toute conscience personnelle est oblitérée, tout raisonnement, toute passion également. Le vieux moi est disparu. Désormais, l’adepte pensera et agira selon la programmation qu’on lui aura imposée. »

Dans la création d’un Moonie, la programmation arrive en dernier lieu. C’est la phase la plus facile. Une fois son vieux moi annihilé, le disciple est modelé en une nouvelle identité. D’ordinaire, il absorbe sans objection les doctrines qu’on lui fait ingurgiter. S’il lui arrive de résister, il est renvoyé à Boonville pour une complément d’entraînement.

Ses cheveux sont déjà rasés et ses vêtements déjà ramenés au dénominateur commun. Il a encore à être initié aux rigueurs de la vie pour Dieu dans le Projet de commune créativité. Il découvre alors que toute sa vie va tourner autour de trois activités principales: le recrutement, la sollicitation d’aumônes et le chant. Dès son retour à San Francisco, sans y être obligé, Benji se leva tous les matins à 4h45 pour chanter et étudier Le Principe divin. À 5h30, à l’heure du lever général, il se joignait à ses frères et sœurs pour des chants frénétiques et des prières fiévreuses. Dès 7h15, tous gardaient le silence. On prenait alors un frugal petit déjeuner avec seulement du liquide au menu.

À 10h30, on envoyait les membres à leurs occupations respectives: soit enrôler de nouvelles recrues, soit vendre des fleurs dans la rue, soit travailler dans l’une ou l’autre des nombreuses activités commerciales du Projet. D’ordinaire, Benji faisait du recrutement ou vendait des fleurs. À 18h, sans avoir pris de nourriture solide de la journée, il retournait rue Washington pour rencontrer les candidats que sa propagande y avait attirés. Il dévorait alors l’infect brouet habituel — sans poisson, sans viande, donc sans protéines. Parfois un œuf était ajouté au menu régulier. C’était alors un régal.

À 22h30, une fois terminées la conférence et la présentation des diapositives, les invités conquis pendant la journée, décidaient ou bien de s’en aller tout simplement ou bien de partir pour Boonville. Benji et ses camarades avaient alors à faire la vaisselle d’environ 75 convives et à nettoyer le local. Souvent, notre pauvre ami se sentait épuisé, vidé. « Il m’arrivait, raconte-t-il, de presque m’endormir debout. Pour me tenir éveillé, je devais chanter. »

Le ménage terminé, entre minuit et deux heures et demie, il montait se coucher dans une petite chambre qu’il partageait avec une dizaine de confrères. Un sommeil profond le terrassait pendant les quatre heures que, « dans sa paresse », il s’accordait.

Les semaines suivantes, il lui arrivait d’être éveillé au beau milieu de la nuit pour participer à une cérémonie familiale que la section Moonie de San Francisco maintenait 24 heures par jour. Toutes les deux nuits, on l’éveillait ainsi à trois heures du matin. Il se hâtait de se laver la figure à l’eau froide, de passer un pantalon, d’endosser une chemise propre, de nouer une cravate et de descendre l’escalier à la course pour aller remplacer l’une des « sentinelles » et chanter pendant une demi-heure. Revenu à sa chambre à 3h30, il essayait de se replonger dans le sommeil jusqu’à l’heure de son lever, 4h45.

Les autorités encourageaient fortement les débutants à jeûner à l’eau une fois par semaine et à s’imposer un jeûne complet de trois jours, de temps à autre. Seuls les dimanches marquaient une « pause ». À 4 heures du matin, souvent sans avoir encore pu dormir, les membres montaient dans un autobus du Projet pour se rendre à « un lieu saint » dans une montagne, pour des prières et des chants. Au retour en ville, dans la lumière hésitante de l’aurore, plusieurs s’endormaient, mais pas pour longtemps. Un voisin charitable éveillait le dormeur en lui rappelant que « plus on sacrifie de sommeil, plus fort on devient ».

Dans le manuel du parfait Moonie, on trouve ceci: « Si vous vous sentez mal, épuisé, sans force, ne vous inquiétez pas. Continuez de faire de votre mieux. Au service de la bonne cause, si vous allez jusqu’au bout de vos énergies, et même au-delà, vous devenez de plus en plus agréable à Dieu. »

D’incessantes activités, une très pauvre alimentation, des sommeils écourtés hâtaient la transformation de Benji en un parfait Moonie. Un accoutrement spécial et des manières d’agir particulières contribuaient aussi à faire de lui « un homme centré sur Dieu ».

Son langage même s’était modifié. Plusieurs mots avaient changé de sens. Ainsi la « conscience » et les « valeurs » étaient devenues des « concepts ». Le mot « sincérité » avait une signification contraire à celle d’autrefois. On est sincère, non quand on pratique une franchise totale, mais quand on adhère sans discussion aux idées du groupe. Le mot « amour » aussi avait évolué: il s’appliquait à toute action pour Dieu. Mentir, tromper, voler, si c’était pour Dieu, se trouvaient inclus sous le terme générique d’« amour ».

On pense au ministre de la Vérité dans le roman 1984 qui déclare « La paix est la guerre et la guerre est la paix! La démocratie est la tyrannie et la liberté est l’esclavage! L’ignorance est la force! » Benji avait même perdu son sens de l’humour: « Je ne riais plus, dit-il. Même les situations les plus comiques n’entamaient pas mon sérieux. Ainsi, voir l’un de mes camarades glisser sur une pelure de banane ne m’aurait pas déridé. J’y aurais vu et déploré une cause de retard dans le travail pour Dieu. » Il ne riait donc plus notre Benji. Mais il souriait. Il souriait même toujours. Cependant c’était un sourire de commande parce que, voyez-vous, pour réussir dans la vente des fleurs et dans le recrutement, il faut paraître heureux.

« Il faut travailler avec le sourire car le sourire est communicatif et semeur de joie, lit-on dans le manuel de la secte; et tout en prélevant des fonds, vous pouvez faire des heureux et plaire à Dieu. Vous ferez sa joie et sa joie sera vôtre. »

Plusieurs jeunes Moonies s’entraînaient à sourire. Sous l’œil approbateur de leurs confrères, ils se plaquaient un sourire artificiel sur la figure et le gardaient aussi longtemps que possible. Quand le masque tombait, par fatigue ou par distraction, ils se hâtaient de le replacer.

À cette étape, Benji avait pratiquement réussi à éliminer toutes ses anciennes manières de voir. Mais certains de ses concepts se montraient plus coriaces que d’autres et luttaient ferme contre leur suppression. Ainsi la faim et la fatigue. Si peu que notre ami mangeât, il y avait toujours un frère plus fort qui mangeait moins. Si tôt qu’il se levât, il y avait toujours une sœur moins paresseuse qui se levait plus tôt. Quelles faiblesses! Il fallait y remédier.

Benji portait dans sa poche de pantalon une petite carte sur laquelle il avait écrit: « Aujourd’hui, je veux me dépasser moi-même. Je veux aller au-delà de mes limites. » Et il relisait cette résolution trois fois par jour.

Un autre problème le hantait, comme plusieurs de ses confrères. Comment supprimer la convoitise charnelle, ce méprisable sentiment qu’on ne mentionnait entre Moonies que par un euphémisme: « La question du chapitre deux »? C’est en effet au chapitre deuxième de son livre Le Principe divin que Moon traite du sexe comme d’un péché originel.

Benji rappelle:

— Le sexe, c’était la pire des mauvaises pensées et la plus difficile à chasser. Parfois, pendant mon travail de recrutement, je voyais passer une jolie femme. Ma concupiscence s’éveillait et hurlait ses exigences. Je mobilisais immédiatement toutes mes énergies intérieures pour mater cette convoitise et lui imposer silence. Par exemple, j’évoquais une pensée contraire comme: « Cette femme est une enfant de Dieu. Mon devoir, c’est de la rapprocher de Dieu. » Et je chantais, je chantais, tant que je n’avais pas retrouvé mon calme, tant que mes mélopées n’avaient pas chassé toute trace de tentation.

D’autres vieux concepts ne consentaient pas à mourir. Ils s’acharnaient même à réapparaître aux moments les moins opportuns. Ainsi en était-il, par exemple, de F« honnêteté » et de la « pitié ». Dans ces domaines, quand Benji allait contre son ancienne conscience, il se rassurait en se répétant:

« Devenu un instrument entre les mains de Dieu, je travaille au salut de l’humanité en une période cruciale de l’histoire. Mon rôle consiste à arracher aux gens le plus d’argent possible pour le remettre à Dieu, car l’argent vient du diable. Un but aussi éminent justifie tous les moyens. »

Plusieurs Moonies calmaient les protestations de leur conscience d’autrefois par ce sophisme. Ainsi, en toute quiétude, ils se faisaient passer pour des jeunes, désireux de se lancer en affaires, ou encore pour des agents d’une œuvre de bienfaisance en faveur de l’Âge d’or. D’autres coupaient les tiges des fleurs, vieilles de trois jours, et les offraient comme toutes fraîches. D’autres trichaient en faisant la monnaie.

Benji, lui, n’arrivait pas à justifier de telles pratiques et d’autres du même genre.

« Aux yeux des authentiques Moonies, j’étais un faible. Car il me répugnait de tromper les vieillards, les infirmes, tous ceux et celles qui avaient l’air d’avoir besoin de leur argent. »

Un jour, alors qu’il vendait des fleurs sur une rue secondaire, Benji vit une dame âgée trébucher, tomber et se frapper la tête contre la chaîne du trottoir. Elle était inconsciente et du sang coulait de ses plaies. Le « vieux » Benji ressuscita. Il courut jusqu’à un restaurant tout proche pour téléphoner à l’urgence d’un hôpital. Puis il sortit avec de l’eau et des serviettes pour s’occuper de la blessée jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.

Il rapporta cet incident à son chef d’équipe, s’attendant à des félicitations. Il fut au contraire sévèrement réprimandé pour avoir gaspillé « le temps de Dieu ». « Laissez les morts enterrer les morts », lui dit-on sur un ton acerbe.

— Ma première réaction, rappelle Benji, en fut une de protestation intérieure. Pendant quelques minutes, je pensai avoir eu raison. Mais bientôt, le concept « nouveau » remplaça celui de mon ancien moi. La vieille dame faisait partie du monde mauvais et je ne l’avais pas rapprochée de Dieu. Pour m’occuper d’elle, j’étais revenu à mes vieux concepts et j’avais négligé de recueillir de l’argent pour Dieu… Je me sentis très, très coupable et je m’avouai avoir mal agi. Je me promis de ne plus jamais commettre une aussi grave faute. J’avais à remplir une mission, la mission de Dieu. Rien ni personne ne devaient me retarder dans l’accomplissement de ce devoir. QUE LES MORTS ENTERRENT LEURS MORTS!

 


Chapitre XII

Dès son entrée dans la secte, et pendant deux mois, Benji fut invité à collaborer à un projet grandiose dont la nature demeurait confuse. C’est seulement vers la fin de cette période que la personnalité de Moon apparut dans le paysage.

Benji vivait alors dans une maison de San Francisco, réservée aux nouveaux adeptes. Là, au cours des nombreuses conférences quotidiennes, on parlait de philosophes et de psychologues illustres. On parlait aussi, et de plus en plus souvent, d’un certain « Révérend Moon ». Les jeunes initiés, dont Benji, finirent par comprendre que Moon était associé, d’une façon quelconque, de près ou de loin, au fameux Projet.

De plus, à l’endoctrinement religieux était venu s’ajouter, de façon à peine perceptible, un enseignement moral à l’aide de grandes fresques historiques. On décrivait, par exemple, la marche terrifiante du « communisme sans Dieu » à la conquête du monde. Puis on révélait l’existence d’un Messie, genre Bouddha ou Jésus. Déjà né et vivant quelque part sur la terre, cet homme extraordinaire allait changer le cours de l’histoire et ramener l’humanité vers Dieu.

Peu à peu, avec une fréquence accrue, on signala des coïncidences à la fois curieuses et réconfortantes: le Révérend Moon réalisait en sa personne les caractéristiques idéales du Messie Sauveur.

Envoûté, Benji finit par poser l’acte de foi qu’on lui suggérait.

« Depuis plusieurs jours, raconte-t-il, tout convergeait vers un point bien précis, tout s’acheminait dans la même direction. Soudain, ce fut comme l’éclatement d’une bombe. BOUM! Je sus. Ni à ce moment-là ni plus tard, personne ne me parla de façon claire et explicite. Mais je sus. Le Révérend Moon était le Messie! Moon est le Messie! »

Le temps passa. Benji entra dans son quatrième mois d’initiation sans presque s’en apercevoir. À son arrivée à San Francisco, il avait accepté de vivre selon l’idéal du groupe pour quelques jours, puis pour quelques semaines. Petit à petit, son engagement temporaire s’était transformé en une adhésion permanente plus ou moins consciente. La question de partir ne lui venait même plus à l’esprit.

Dans ce milieu d’initiation, soumis à de puissantes pressions psychologiques, les hésitations et les doutes tombaient sous le coup de condamnations immédiates et sans appel. Tout attentat à l’intégrité de la foi apparaissait comme sacrilège et blasphématoire.

À peine subsistaient, dans l’esprit du néophyte, quelques troublantes obscurités. Par exemple, comment concilier les prescriptions sur le mépris des richesses et la vie fastueuse du Révérend Moon? Benji se rassurait en pensant que le temps lui apporterait la solution de ce problème et des autres qui pourraient surgir.

Les dirigeants avaient réponse à tout. Ainsi disaient-ils: « Si on n’arrive pas à comprendre certaines prétendues contradictions, il faut attribuer cette ignorance à la faiblesse de notre esprit, non à la doctrine ou à la conduite du PÈRE. On croit sans restriction ou pas du tout! »

En fait, à son cinquième mois, et cela contre toute prévision, Benji accepta un article de foi de la secte, qu’il avait jusque-là rejeté: l’existence de Satan.

Les allusions à Satan s’étaient multipliées. De plus en plus souvent, les animateurs attribuaient à ce personnage mythologique le mal et le négativisme qui affligent notre monde. Jusque-là, Benji avait toujours refusé pareille assertion.

« À mes yeux, dit-il, il s’agissait d’une fable, sans fondement dans la réalité. Croire en Dieu: aucune difficulté. Croire en un type — en l’occurrence le Révérend Moon —, comme en un Messie: passe encore. Mais accepter Satan comme un être réel? Non! vraiment. C’était trop difficile à gober! » Toutes ses résistances cédèrent pendant l’expérience la plus épuisante de sa vie chez Moon: « la vente de fleurs au bénéfice de Dieu ».

Lors de notre première tentative pour rescaper Benji, Marylin et moi-même avions obtenu de le rencontrer quelques minutes dans un casse-croûte à San Francisco. Peu après cette courte entrevue, Benji avait reçu l’ordre de partir sans retard pour une mission secrète au Canada. C’était, en fait, pour participer à l’opération « roses ». Notre ami se trouvait donc bien loin alors que nous nous morfondions à l’attendre en Californie. On nous avait adroitement frustrés de toute possibilité d’arracher notre ami aux griffes de Moon.

Pour Benji, le mois passé au Canada constitua la période la plus éprouvante de toute son expérience. En effet, pendant ce voyage à travers les provinces de l’Ouest avec quatre camarades — deux filles et deux garçons — , il dormit à peine quelques heures par nuit et il ne mangea pratiquement pas. Dans ces terribles conditions, il parcourut une distance énorme: des îles de la Reine-Charlotte, au large de Victoria, jusqu’à North Battleford, en Saskatchewan.

Avec son équipe, il travailla une moyenne de dix-huit heures par jour. Tout comme ses camarades, une sorte de démence frénétique le possédait. À maintes reprises, aidé d’une sœur, il récolta plus de 1 000$ par jour. Pour en arriver à ces résultats « gratifiant pour Dieu », il se faisait passer pour un jeune homme dynamique qui voulait s’initier aux affaires.

Au manque de nourriture et de sommeil s’ajoutèrent bientôt des démangeaisons et des boutons aux jambes. Ce fut à ce moment-là que Benji fut convaincu de se trouver en quelque sorte nez à nez avec Satan.

— Mon isolement psychologique, raconte-t-il, accentué par mon travail de forcené exigeait un exutoire. Il me fallait un ennemi que je puisse détester et craindre. Je m’en sentirais davantage motivé et je me viderais de mes derniers doutes. Quelqu’un porterait la responsabilité de ma faim, de ma fatigue, de mes atroces démangeaisons aux jambes… Quel ne fut pas mon soulagement quand je pus identifier Satan comme le gros méchant cause de tous mes malheurs.

Qui expulsait Benji de certains bars où il aurait voulu vendre des fleurs? Nul autre que Satan! Qui poussait les clochards à le conspuer? Encore Satan! Qui cherchait à le faire tomber de faiblesse? Toujours Satan! La nuit, quand arrivait son tour de conduire la camionnette, qui donc appesantissait ses paupières, qui donc inclinait sa tête vers le volant, qui donc le poussait à céder au sommeil? Satan! toujours Satan!

Satan étendait partout ses tentacules. Personne n’échappait à son influence néfaste. Benji lui-même se sentait envahi jusque dans son intimité la plus profonde. En effet, comment ne pas qualifier de diaboliques les doutes et les pensées négatives dont il était parfois obsédé? Avec quelle énergie ne lui fallait-il pas repousser ces idées destructrices? Il devait s’employer à cette tâche même au risque d’y perdre sa vie.

« Le pire Satan, le plus dangereux, c’est nous-même, avait écrit Moon dans son livre Le Maître parle. Subjuguons d’abord le Satan qui se tapit en nous, et nous réussirons plus facilement à subjuguer n’importe quel autre Diable. Qui se contrôle soi-même sera en mesure de contrôler l’univers. »

À l’idéalisme et au sentiment de culpabilité qui l’avaient motivé jusque-là, s’ajoutait maintenant une peur absolue: la terreur affolante que s’il s’arrêtait dans son travail, ne fût-ce qu’une seconde, Satan lui ravirait son âme, le rejetterait dans son ancienne manière de vivre, le réduirait à mener de nouveau la folle existence de ceux qui se sont éloignés de Dieu. Ce serait un sort « pire que la mort »!

D’un côté, il voyait Dieu et l’extase. De l’autre, Satan et l’abomination des abominations. Au milieu: RIEN! Comme un ressort dangereusement tendu, cette conviction inspirait tous ses gestes. C’est cette force intérieure qui le poussait à prier, à chanter, à courir, à se dépenser sans compter pour Dieu. Gare! Un seul faux pas et il était à jamais perdu!

« Gloire au Ciel! Paix sur terre!… Dehors, Satan! »

* * *

En dépit des apparences, Benji ne devint jamais un authentique et complet disciple de Moon.

— Au plus profond de moi-même, raconte-t-il, demeuraient toujours bien vivants mes vieux sentiments et mes vieilles idées. Je bataillais ferme contre mon ancienne personnalité, mais je ne suis jamais parvenu à l’égorger, à la tuer. Elle faisait la morte, il est vrai. Elle n’était plus à la source de mes impressions, ni de mes gestes. Mais elle restait au fin fond de mon être, vivante sous les extravagances et les bizarreries de ma personnalité nouvelle.

Cet abîme entre son moi ancien et son moi nouveau, ce gouffre entre ses convictions antécédentes et sa vie de marionnette télécommandée, voilà qui explique peut-être le regard vitreux qui nous étonnait tellement chez Benji. Tous ceux qui sont entrés en contact avec les disciples de Moon à leur période d’initiation ont remarqué ce regard caractéristique, un regard vide, coupé de la réalité, un regard qui donne l’impression, selon la formule de Daphné Greene, que « personne n’est à la maison ».

« Ces gens-là affichent un large sourire et ils vous répètent Je t’aime à tour de bras. Toutefois, et on ne sait pourquoi, ça n’a pas l’air vrai… Peut-être est-ce justement parce que ça ne l’est pas. Il s’agit, semble-t-il, de robots rigoureusement programmés. Derrière la façade ne réside aucun sentiment authentique. »

Si Benji était resté plus longtemps chez Moon, les choses auraient sans doute changé. En évoquant leurs souvenirs, certains anciens disciples, une fois libérés de leur esclavage, parlent d’une transformation progressive après l’initiation. Avec le temps, le jeune adepte perd son regard distant, détaché, « accommodé à l’infini ». Il perd aussi son sourire artificiel, qu’on dirait fait de matière plastique. Le comportement qu’on lui a imposé se met à paraître naturel, spontané. « On pense, écrit un psychiatre, à un acteur qui joue un rôle si souvent et tellement bien qu’il finit par s’y identifier. Tel le comédien si habitué à jouer L’avare de Molière qu’il en devient grippe-sou même hors du théâtre, dans la vie quotidienne. »

Quand le disciple de Moon en arrive à ce stade, ses succès comme recruteur se multiplient. C’est à lui également qu’on confie la tâche de parler au nom de la secte. Devant les caméras et les microphones, il niera avec conviction l’accusation selon laquelle l’Église de l’unification se sert constamment de la méthode du lavage de cerveau. Asservi à Moon jusqu’aux dernières fibres de son être, il apparaîtra naturel, sans rien d’emprunté ni d’affecté.

Comment cette évolution s’opère-t-elle? Mystère!

À titre d’hypothèse, on peut proposer l’explication suivante qui est assez plausible. À force de sentir, de penser et d’agir comme il est supposé le faire selon l’idéal de la secte, la recrue finit par accepter, sans restriction, la personnalité qu’on lui impose. Ce phénomène psychologique ressemble à celui de l’éducation d’un enfant. Pendant des années, les parents obligent le jeune à obéir aux lois complexes de la vie en société. Peu à peu ce conditionnement extérieur fait place à une sorte de spontanéité. De même, chez le disciple de Moon, peu à peu, la programmation imposée par la secte est accueillie dans un tel esprit de totale obéissance qu’elle semble jaillir d’une complète liberté.

Selon le Dr John G. Clark, « si vous répétez un comportement assez souvent et assez longtemps, vous finirez par l’intérioriser. Par exemple, si vous vivez assez longtemps dans un pays étranger, dans bien des cas, vous finirez par penser et par agir comme les gens de ce pays. Ainsi, avec le temps, l’adepte de Moon voit ses sentiments profonds prendre la coloration de ses attitudes extérieures. À l’ancienne personnalité se substitue une personnalité entièrement nouvelle. »

Par bonheur, Benji n’en arriva jamais à cette complète métamorphose. Alors qu’il travaillait dans l’Ouest canadien à l’opération « argent pour Dieu », il arriva un soir avec son équipe à Edmonton, en Alberta. À l’aéroport de cette ville, il devait prendre une cargaison de fleurs venues de Californie par avion. En même temps que les roses, Benji reçut un message urgent de sa sœur Debbie.

Ce fut le commencement de la fin.

 


Chapitre XIII

Trois jours plus tard, Benji prenait l’avion pour San Francisco afin d’y rencontrer sa mère et sa sœur. Depuis le premier message de Debbie, il lui avait parlé à deux reprises. Sa réaction à lui avait été typique des disciples de Moon.

— Je ne désirais pas tellement voir Debbie, dit-il. Par suite de mon endoctrinement, elle m’était devenue indifférente. Mais j’espérais la gagner à la cause de Dieu. Jeune, brillante, idéaliste, elle apparaissait à mes chefs et à moi-même comme une candidate idéale pour notre mouvement. Je l’amènerais d’abord avec ma mère rue Washington, pour une journée. Puis, je la convaincrais de venir seule à Boonville. C’était Dieu lui-même qui nous l’envoyait.

Quelques heures à peine après son arrivée à San Francisco, Benji retournait à l’aéroport pour y accueillir ses visiteuses. Puis, ce fut le transport à l’hôtel pour le dépôt des bagages.

Soudain on le bouscule, on le pousse, on le tire, on l’amène hors de la chambre d’hôtel, on le projette dans une auto. Il est kidnappé! Sa mère, sa sœur ne protestent pas. Que se passe-t-il? Il ne le sait plus. Sa tête tourbillonne.

— Toute une partie de moi-même, rappelle-t-il, fut la proie d’une peur terrible. Ça y était! Satan me jouait un tour tragique. Par ailleurs, toute une autre partie de moi-même était saisie de stupéfaction à la vue de mes amis et des membres de ma famille. Je revois encore mon père debout au fond de la chambre, immobile, silencieux, pleurant.

À l’arrivée au cottage qui allait servir de cachette pour ses ravisseurs, le disciple de Moon avait repris en Benji le contrôle et décidé de repousser avec énergie l’attaque sournoise de Satan.

— Vous autres, les gars, confie-t-il aujourd’hui, vous m’apparaissiez comme des suppôts du démon. Moi, serviteur de Dieu, vous vouliez me remettre sous l’emprise du diable… tout était clair: totalement blanc et totalement noir. Dieu et moi, Satan et vous tous!

Quelque part au-dedans de lui-même, de vieux concepts l’incitaient à parler à ses parents et à ses amis. Mais il repoussait ces suggestions comme démoniaques. Ne l’avait-on pas averti à maintes reprises que « Satan se sert souvent de personnes aimées pour arriver à ses fins »? Puisque c’était Satan, à travers ses intermédiaires, qui allait argumenter, il valait mieux refuser le combat. On ne gagne jamais dans un corps à corps de ce genre. D’où la tactique du silence. Il n’écouterait rien. Il ne dirait rien. Une mélopée « silencieuse » continuelle le protégerait contre toute invasion verbale.

Depuis le moment de l’enlèvement jusqu’à l’arrivée de Ford Greene, la manœuvre de Benji réussit. En chantant sans interruption à l’intérieur de lui-même, notre ami se maintenait vide de pensées et de sentiments, et se trouvait à repousser en même temps nos assauts de supplications.

— Je m’étais réfugié, dit-il, serein, dans les hauteurs, bien loin de vous tous… Au second jour, j’avais la conviction que vous lâcheriez avant moi… En même temps, j’étais décidé à m’évader si l’occasion s’en présentait… Tout changea quand Satan arriva en la personne de Ford Greene. Quand il me toucha, j’en eus presque une crise cardiaque. De peur. Tout chez lui exhalait l’odeur nauséabonde du Mal, tout puait, tout empestait. Quel Diable répugnant! Je frissonnais de terreur et de dégoût.

Benji avait l’impression que Ford voyait ce qui se passait dans sa tête. De plus, il se sentait jeté hors du chemin vers Dieu comme par des coups de tonnerre répétés. Quand les bras de Ford lui entourèrent les épaules, sa frayeur fut telle qu’il s’arrêta de chanter. Privé de ses mélopées et de leur protection, il ne pouvait plus s’empêcher d’entendre et d’écouter.

Ford lançait de violentes accusations contre l’Église. Il posait des questions embarrassantes. Il argumentait avec une logique irréfutable. Il suppliait. Pis encore: il acceptait l’aide de Virginia, la belle Virginia, la compagne des anciens jours, la tendre vendeuse de fleurs. Et Virginia le priait d’examiner la situation sans préjugés. Comment rester silencieux? Benji voyait ses défenses faiblir. Et tout à coup, il s’entendit parler, répondre, discuter.

— Dès la minute, dit-il, où j’ouvris la bouche, je me sentis perdu. Tout d’abord mes paroles ne me semblaient pas miennes. On eût dit qu’une machine enregistreuse débitait des phrases que j’avais entendues à Boonville, mais qui n’étaient pas de ma création. Et ces paroles qui m’étaient étrangères, je les jugeais et je les trouvais illogiques… De plus, Ford ramenait à la surface de ma conscience des questions que je refoulais depuis des mois. J’avais refusé de les reconsidérer et voilà qu’il les faisait resurgir devant moi, inquiétantes, troublantes. Ainsi, comment le service de Dieu pouvait-il m’imposer d’enlever leurs derniers sous à de pauvres vieilles femmes et à de malheureux infirmes? Pourquoi devais-je consacrer tant d’heures à récolter de l’argent alors que l’Église condamne le matérialisme? Si le « Révérend » Moon fabrique des mitraillettes en Corée, comment peut-il, sans hypocrisie, prêcher en même temps « l’amour inconditionnel »?

Benji reconnaissait en lui-même les faiblesses de ses réponses à Ford et il s’en inquiétait. Plus que tout cependant, la présence de ses amis et la pensée de ses parents qu’il savait proches, minaient en lui ses convictions à l’endroit de la doctrine de Moon.

— J’ai vu d’abord en vous, dit-il, des agents de Satan. Peu à peu, cependant, il me devenait de plus en plus difficile de le croire. Plus vous commettiez de bévues, moins vos plans me semblaient avoir été organisés par le super-intelligent Satan. Surtout, votre droiture, votre honnêteté, votre amitié me crevaient les yeux. Vous aviez fait un long et coûteux voyage, vous dépensiez tant d’énergie et tant de vos précieuses journées pour moi. Sans le laisser paraître, j’en étais bouleversé.

Il le fut encore davantage quand il apprit que ses parents risquaient la prison pour lui, que c’était leur amour, non Satan, qui les avait incités à le faire kidnapper…

Il y avait comme deux personnes en moi qui se livraient une lutte à mort. Le « vieux » Benji essayait désespérément de se dégager des griffes de Moon et de s’évader. Plus vous parliez, vous et Ford et Virginia, plus le « vieux » gagnait du terrain… Il devenait de plus en plus difficile au Moonie que j’étais de se dérober. J’étais impuissant à prévenir les « coups » et me sentais crouler lentement.

D’après Benji lui-même, ce furent les larmes de Lenny qui assenèrent le coup final à son moi « moonesque » et lui firent lâcher prise. Quand notre ami vit Lenny sangloter, il fut convaincu que Satan n’était pour rien dans l’affaire de l’enlèvement, que nous n’étions pas ses suppôts et que seule nous inspirait notre très profonde et très sincère amitié.

— À ce moment-là, raconte Benji, les pensées et les sentiments que je repoussais depuis tant de mois grossirent, gonflèrent. Le barrage qui les retenait céda et ce fut comme une avalanche qui m’emporta loin, loin… Pas assez loin tout de même pour m’empêcher de tenter une dernière offensive. Je me répétais: « Tu as péché et tu vas en payer le prix! Tu vas tomber sous la domination de Satan! Tu vas devenir fou! »… Mais il m’a suffi de vous regarder, de tomber dans vos bras pour me convaincre de l’inanité de telles menaces… Vous étiez là avec votre amitié… Et, au lieu de la perdre, j’avais retrouvé toute ma tête!… Et tout mon cœur!…

* * *

Chaque déconditionnement, chaque « nettoyage de cerveau », se déroule selon un processus qui lui est propre. Tout varie selon les individus en cause. Dans le cas de Benji, Ford employa la méthode forte. Il y alla à grande eau, soumettant Benji à un déluge de questions, d’assertions, d’interpellations. Après 21 heures, les larmes de Lenny furent comme un dernier rinçage, et le vrai visage de notre ami nous réapparut, rayonnant de propreté.

Chez d’autres, l’opération, plus lente, s’échelonne sur plusieurs jours ou même plusieurs semaines. Il n’y a pas de soudaineté ni d’aspect dramatique comme chez Benji. L’émergence de la vraie personnalité se fait progressivement, sans heurt, sans qu’on sache à quel moment précis elle est complétée.

Mais quelles que soient les circonstances dans lesquelles s’opère le déconditionnement, il constitue une expérience qui ne laisse personne indifférent. Selon Kent Burtner, un prêtre américain, qui, durant plusieurs années, dut affronter de nombreux membres de l’Église de l’unification, « les sujets passent par toute la gamme des émotions et en sortent bouleversés, ce qui peut parfois affecter leurs relations avec leurs parents et amis ». Pour réussir, poursuit Burtner, il faut faire revivre au sujet quelques émotions de sa vie antérieure.

— À Boonville, raconte Benji, pour m’endoctriner, on avait souligné fortement les laideurs et les misères de la vie dans le monde. Le mal y triomphait, me disait-on, sous les formes les plus diverses: corruptions, perversités, forfaits, injustices, dépravations, vices. Vous autres, de même que Ford et Virginia, m’avez rappelé toutes les bonnes choses de la vie et tout particulièrement votre amitié et votre dévouement. Sans trop le savoir, par intuition, vous avez employé le meilleur moyen de me débarrasser de la crasse dans laquelle je croupissais depuis quelque temps.

Les premières semaines qui suivirent son retour ne furent pas faciles pour Benji. Comme plusieurs Moonies avaient été envoyés à Montréal pour le retrouver et le ramener là-bas, Benji lui-même demanda à se cacher pendant quelque temps. On le conduisit dans les Laurentides où il demeura une quinzaine de jours dans un petit cottage, au bord d’un lac, dans un isolement quasi complet. Seule lui tenait compagnie Virginia, l’assistante de Ford. Elle avait accepté de venir à Montréal pour aider notre ami à se réadapter à la vie normale.

— J’étais fragile, vulnérable, dit Benji. J’avais besoin de quelqu’un pour me réapprendre à conduire ma propre existence. Depuis six mois, j’étais télécommandé comme l’aurait été un robot. Il me fallait recommencer à prendre des initiatives, à décider de lire, de manger, de m’habiller de telle ou telle manière. À Boonville, tout était décidé pour moi, tout choisi, tout imposé. Ici, je devais recommencer à me servir de ma volonté propre.

La période de réajustement, ou de « réhabilitation », comme on dit dans le jargon des experts, peut durer plusieurs mois. Chez Benji, elle fut rapide. Dans son petit coin de campagne, notre ami lisait, faisait du canot, marchait au grand air. Il causait surtout, échangeant ses impressions avec Virginia, la seule personne qui pouvait, à ce moment-là, le comprendre parfaitement. La rédaction d’un journal intime l’aida aussi dans le recouvrement complet de sa vraie personnalité.

— Je m’étais déshabitué, dit-il, à tenir compte de mes goûts. Depuis des mois, je faisais ce qu’on me disait de faire. J’avais perdu la faculté d’agir selon mes préférences. Ainsi, décider d’aller faire un tour dans la montagne avec Virginia me demandait un effort… C’était comme si je réapprenais à vivre avec un vieil ami. Tout simplement, le vieil ami, c’était moi.

Après cette cure de deux semaines, Virginia s’en alla en Californie et Benji revint à Montréal où il s’installa dans un petit logis, se faisant la popote et regagnant les 35 livres perdues pendant ses six mois de vie de robot.

— J’aimais, dit-il, cette vie d’ermite, mangeant plein mon ventre, lisant beaucoup et dormant davantage.

Puis il recommença à visiter ses amis. Au début, il lui répugnait de parler de son aventure, par peur que les gens le trouvent imbécile et naïf de s’être laissé embarquer dans un tel bateau. Peu à peu, il reprit confiance et parla plus librement. On le vit même donner des conférences ici et là pour mettre les jeunes en garde contre les exploiteurs dans ce domaine. On le vit aussi aider de ses conseils les parents dont les enfants étaient prisonniers des sectes. En une occasion, il put consoler de sa sympathie le père et la mère d’une jeune Montréalaise morte aux États-Unis dans un accident d’auto, alors qu’elle était en tournée de vente de fleurs pour Moon. Il ne cherchait pas à s’impliquer dans le kidnapping de gens qu’il ne connaissait pas, bien qu’il ait déjà « discuté » avec plusieurs Moonies consentant à le rencontrer.

— Quand je me penche sur mon passé, dit Benji, je vois à quel point je fus trompé par des gens extrêmement habiles. On me fit croire que j’étais entré dans le groupe le plus aimant du monde, le plus sincère, le plus idéaliste alors qu’en fait, en perdant ma personnalité, je devenais l’esclave d’une organisation matérialiste et cupide. Au nom de l’amour, j’en étais venu à tromper les gens et à leur arracher leurs sous. Je frémis à la pensée de ce que j’aurais pu consentir à faire « pour Dieu », quelques mois plus tard. Peut-être me serais-je retrouvé, une mitraillette à la main, en train de faire la guerre en Corée avec la bénédiction de Moon.

Benji est convaincu d’une chose. Si les Moonies l’avaient retrouvé et ramené au milieu d’eux dans les 24 heures qui suivirent son enlèvement, il aurait lui-même intenté un procès en dommage contre ses parents et ses amis. Il se serait facilement laissé convaincre de la nécessité de créer un précédent pour éviter tout futur enlèvement.

Malgré sa terrible épreuve, Benji garde sa confiance dans la bonté des gens et particulièrement à l’endroit de ses amis. « Chacun est ce qu’il est et il faut respecter la personnalité d’autrui, non chercher à la détruire. Chacun a sa valeur propre, son individualité propre. »

Il reste convaincu que « dans la société, des forces occultes cherchent à dominer les gens et à détruire leur individualité. L’Église de l’unification en est un exemple frappant. Il est plutôt ironique de constater que des gens comme moi, pour se soustraire aux exigences et aux contrôles de la société, se réfugient chez les Moonies et se soumettent aveuglément à leurs diktats. Ils deviennent de véritables esclaves sans même s’en rendre compte. »

Actuellement, Benji a complété la troisième année d’un cours de trois ans en physiothérapie à l’Université McGill. Il a changé de carrière pour une raison simple: le secteur enseignement au Québec est si encombré qu’il est très difficile d’y obtenir un poste.

— Je vois l’avenir avec confiance, dit Benji. J’ai de bonnes raisons de penser que je vais réussir dans la vie. Mon expérience chez les Moonies m’aura servi. Je comprends mieux aujourd’hui la complexité de la vie et je ne m’illusionne pas sur les solutions magiques que présentent les beaux parleurs de tout acabit. La solution à mes problèmes, elle est au-dedans de moi et non ailleurs. Je suis le seul responsable de ma vie et de mes actes.

Le désendoctrinement de Benji fut un succès. Il a retrouvé la personnalité équilibrée qu’il possédait à son entrée à Boonville. Mais il n’en est pas toujours de même. Ceux qui adhèrent à la secte avec l’espoir de résoudre leurs problèmes doivent faire face à ces mêmes problèmes, souvent aggravés, quand ils sortent de l’envoûtement.

Normalement, les déconditionneurs consciencieux doivent continuer leur travail longtemps après la phase-choc de la libération. D’après un spécialiste canadien, il faut des séances hebdomadaires d’une heure par semaine pendant au moins six mois pour annuler complètement l’influence de la secte.

Quelques spécialistes ne se donnent pas autant de souci, ce qui ne manque pas d’engendrer de nouveaux problèmes. Ted Patrick, qui en sept ans a traité plus de 1500 cas, rapporte que souvent le succès de telles interventions est incontestable alors que parfois, surtout chez les jeunes, elles laissent de déplorables séquelles que le sujet traîne durant de longues années.

Il se produit un phénomène curieux chez les personnes qui sont demeurées plusieurs années chez les disciples de Moon. Le désendoctrinement leur redonne la sociabilité et le sourire, mais on sent chez elles un certain vide d’émotions et de sentiments qui peut persister encore pendant deux ans.

Le Dr John Clark, lui, a observé que de vieux adeptes, surtout dans les sectes où le chant a une grosse importance, ont si bien détruit leur ancienne personnalité qu’elle ne réapparaît plus après le « nettoyage ». On dirait que « entre leurs deux oreilles, il n’y a plus guère qu’un trou noir ».

La plupart des membres d’une secte qui n’ont adhéré que très peu de temps au groupe peuvent être désendoctrinés avec succès sans qu’il faille recourir au kidnapping.

Un psychiatre de Toronto, le Dr Saul V. Levine, traite seulement les patients qui s’adressent à lui en toute liberté. Leur démarche prouve qu’ils sont vulnérables et qu’un déconditionnement a des chances de succès. Le Dr Levine n’approuve pas les « enlèvements » ni les « nettoyages » forcés. Il a trop vu, dit-il, de situations où ces méthodes violentes ont échoué, laissant le sujet dans des conditions pires qu’avant. À son avis, Benji constitue une rare exception.

Toutefois, le Dr Levine comprend les parents qui, bouleversés par l’emprise terrifiante de certaines sectes sur leurs sujets, recourent à des moyens extrêmes pour sauver leurs enfants. « Une tragédie comme celle de Jonesville, reconnaît-il, oblige à rouvrir le dossier des sectes. Si les parents d’un jeune adepte de Jonesville l’avaient kidnappé pour le contraindre à un déconditionnement ils lui auraient sauvé la vie… Même si je n’approuve pas le procédé, je ne condamne pas de tels parents. Je vais même jusqu’à sympathiser de tout cœur avec eux. »

Sans aucun doute, les sectes du genre de celle dont il est question ici, qui réduisent leurs adhérents à un esclavage psychologique, constituent un phénomène inquiétant. On peut comprendre les gens qui aimeraient voir une armée de « libérateurs » envahir les nombreuses Boonville de l’Amérique du Nord pour débarrasser la terre, une fois pour toutes, de ces malfaisantes organisations.

Néanmoins, à la réflexion, il faut admettre une vérité incontestable: la violence n’offre que des solutions temporaires; elle guérit parfois les symptômes, jamais le mal lui-même. Tout comme les adeptes de Moon errent en présentant une solution unique aux problèmes complexes de la vie, de même ce serait se tromper de voir dans la « déprogrammation » la solution définitive au problème compliqué des sectes.

Le « nettoyage » est un instrument — qui opère parfois des miracles comme dans le cas de Benji — , mais il n’est pas la réponse intégrale. Pour la trouver, cette réponse complète, il faut comprendre quel sol permet aux sectes comme celle-ci de germer et de prospérer.

 


Chapitre XIV

Essayer de comprendre l’expérience de Benji, c’est un peu comme regarder un remous et tenter de saisir d’où lui vient sa force aspirante. Il faudrait peut-être se laisser entraîner par le tournoiement furibond de l’eau. Mais alors on risque d’y périr. Mieux vaut se contenter d’en analyser le principe général. De même pour les théories de Moon qui s’apparentent si peu au mode de vie des Nord-Américains. N’essayons pas d’en capter le mystère profond. Contentons-nous d’en observer les contours, la périphérie.

Commençons notre brève étude par un coup d’œil sur la psychothérapie moderne. Le but général que se proposent les psychothérapeutes consiste à aider les gens à « entrer en contact » avec eux-mêmes, à les aider à comprendre la relation qui existe entre leur comportement extérieur et leur psychisme intérieur. Par exemple, un jeune étudiant en médecine, en dépression nerveuse, peut se demander s’il désire vraiment devenir docteur ou s’il ne fait que céder aux pressions de son entourage.

La plupart des thérapies traditionnelles procèdent avec lenteur. Elles utilisent, comme méthode, des conversations de plus en plus intimes pour amener le patient à découvrir lui-même ses propres sentiments. Ce processus peut prendre des mois et même des années. Récemment, de nouvelles techniques thérapeutiques ont obtenu des résultats plus rapides, en « réchauffant » le milieu ambiant. Ainsi, par exemple, « la dynamique de groupe » crée une atmosphère hautement émotionnelle où les défenses intérieures s’écroulent rapidement. Les patients voient alors leur comportement plus rapidement et dans une meilleure clarté. Ils sont aussi plus vite disposés à opérer les changements nécessaires.

Ce « moment de vérité » peut avoir des effets dramatiques. On a critiqué les nouvelles thérapies parce que leur rapide destruction des « mécanismes de défense » peut causer de dangereuses réactions. Certains patients tombent alors dans de fortes dépressions nerveuses. D’autres roulent dans un désespoir tel qu’ils sont poussés à placer leur unique espérance de salut dans le thérapeute à qui ils attribuent momentanément des pouvoirs magiques.

En de telles circonstances, le thérapeute assume une terrible responsabilité. Il doit à tout prix faire en sorte que le patient cherche en lui-même la solution de ses problèmes, non dans l’« omniscient » thérapeute.

« Le but de la psychothérapie, écrit le Dr Terry Wilson, de l’université Rutgers, consiste à amener le patient à une attitude plus indépendante. Notre rôle est celui d’un catalyseur. Nous devons aider le patient à mieux se voir lui-même en lui-même. »

À ce stade, la psychothérapie, d’une part, et l’endoctrinement des disciples de Moon, d’autre part, vont dans des directions diamétralement opposées.

Au début, comme dans la plupart des thérapies modernes, Boonville crée une ambiance hautement émotionnelle qui pousse le « patient » à une intense introspection. En fait, il s’exerce là une pression plus forte qu’ailleurs. En effet, à Boonville, le sujet est isolé complètement du monde réel pendant des jours d’affilée; on diminue radicalement son alimentation et ses heures de sommeil; on lui impose un programme d’activités, chargé, étrange, désarçonnant; d’un bout à l’autre de l’endoctrinement, le sujet ne sait même pas qu’il est soumis à une thérapie.

Résultat: très vite, les « défenses » tombent et le sujet devient très, très influençable.

À cette étape, tout thérapeute consciencieux s’effacerait et laisserait le patient trouver lui-même la solution à ses problèmes. L’endoctrineur Moonie procède d’une façon totalement opposée, car il profite de la vulnérabilité du sujet pour le pousser jusqu’au bord de la dépression nerveuse. Quand le pauvre type frissonne de peur, quand il est pris de vertige devant l’abîme, on lui offre l’unique moyen d’éviter la folie: abandonner complètement son identité et s’attacher au bienveillant endoctrineur. Désormais, le novice suivra à la lettre les directives qu’on lui donnera. Sa soumission sera si complète qu’il consentira à s’éloigner du chemin qu’il s’était tracé jusque-là.

Plus encore: il ne s’objectera pas à aller dans une direction totalement opposée, comme ce fut le cas pour Benji. Ainsi notre ami voulait plus de liberté; on l’a réduit en esclavage. Il aspirait à un plus grand amour de l’humanité; on l’a amené à haïr tout le monde, à la seule exception du petit groupe des Moonies. Il voulait se dégager des liens imposés par la société; on l’a transformé en un misérable robot sans spontanéité.

Métamorphose si grotesque que, en théorie du moins, elle paraît impossible. Si elle se concrétise malgré tout, c’est à cause d’une certaine forme d’obéissance. Le novice Moonie n’obéit pas par peur d’être puni en cas de déviation. Il obéit parce qu’il n’a plus aucune espèce de confiance en sa propre valeur. La seule réalité qui donne un sens à sa vie, c’est l’amour et le respect que lui offre le groupe. Et le groupe ne lui accordera cet amour et ce respect que dans la mesure où il obéira.

Comme le dit si bien le Dr Robert Jay Lifton, psychanalyste qui étudie les effets du lavage de cerveau depuis 20 ans: « Le moi en arrive à dépendre de l’autorité pour sa propre existence. La formule J’existe, donc je suis est devenue J’obéis, donc je suis. »

La suppression totale des valeurs personnelles de l’individu et la volonté subséquente d’obéir sans restriction caractérisent essentiellement les méthodes employées par l’Église de l’unification pour former ses membres. Il semble alors que l’individu n’a plus aucun réflexe volontaire et devient comme robotisé. Il voit des ennemis partout, refuse de penser et d’agir à moins qu’une volonté étrangère à la sienne ne l’oriente dans une direction quelconque. Il n’a plus confiance en lui et se comporte comme une marionnette manipulée par un astucieux tireur de ficelles.

Cette mainmise totale sur l’individu, on la retrouve, quoique sous des formes moins virulentes, dans toutes les sectes qui prospèrent en Amérique du Nord. Plusieurs maîtres spirituels, depuis les jeunes gourous jusqu’aux vieux yogis, demandent à leurs disciples d’obéir mécaniquement à tous leurs ordres, même les plus absurdes. Les adhérents doivent se dire que toutes les contradictions ont leur source dans la faiblesse de leur propre esprit, non dans les imperfections du maître. Ainsi, le Guru Maharaj Ji et le Révérend Moon peuvent mener une vie fastueuse, d’autres chefs spirituels peuvent flirter avec les drogues et les femmes, leurs disciples vivront sans protester dans la plus stricte austérité. Ils iront même jusqu’à qualifier de faiblesse mentale leur incompréhension. « Mon étonnement, diront-ils, vient de mon insuffisance intellectuelle. Je comprendrai plus tard. »

N’ai-je pas entendu de mes propres oreilles un admirateur du gourou Maharaj Ji me dire: « Il est indéniable que le Maître possède de puissantes voitures. Il est également vrai qu’il ne se prive pas de boissons alcooliques. Mais c’est parce qu’il a déjà atteint le sommet de la perfection. Il n’est pas, comme vous et moi, corruptible par les choses matérielles. »

À la base de toutes ces acrobaties mentales pour justifier les faiblesses du Maître, on retrouve chez tous les adhérents de toutes les sectes la même conviction: « Je ne puis pas faire confiance à mes pensées et à mes sentiments. Ils ne sont vraiment pas à la hauteur de la situation. J’ai besoin d’être guidé en tout. Le Maître, par l’intermédiaire du groupe, pense pour moi et me dit quoi faire. »

Dans une conférence « Satsang », le gourou Maharaj Ji ne se gêne pas pour dire carrément à ses disciples: « Tout ce que vous possédez, donnez-le-moi. Je suis prêt à le recevoir. Votre esprit, donnez-le-moi. Je suis prêt à le recevoir. Parce que votre esprit vous trouble, donnez-le-moi. Il ne me troublera pas. Donnez-moi votre moi parce qu’il vous trouble. Il ne me troublera pas. Donnez-moi tout. »

Pour Ted Patrick, l’autorité que les sectes exercent sur leurs sujets leur vient du mépris que ces mêmes sujets entretiennent à l’endroit de leur personnalité propre. « Toutes les sectes, dit-il, recourent aux mêmes tactiques: apprendre à leurs adeptes à s’hypnotiser eux-mêmes, et les habituer à s’abstenir de penser car Satan se sert de la pensée pour détourner l’esprit de Dieu, le seul véritable chef. » Ces propos de Patrick peuvent sembler excessifs, mais ils ne manquent pas de fondement.

Il est à noter que ces observations ne s’appliquent pas à toutes les organisations marginales. Il existe quelques exceptions. Ainsi le Zen Bouddhiste est farouchement antiautoritaire. On y engage les adeptes à utiliser leur esprit, leur force et leur expérience pour se guider eux-mêmes. On y dit: « Chacun marche seul sur la voie de l’illumination. Le rôle du professeur se limite à poser des poteaux indicateurs le long de la route. »

À chacun donc d’interpréter selon ses vues le monde qui l’entoure. N’a de valeur que ce qui émane de chaque individu.

Il arrive donc que certains groupes, comme le Zen, qui passent pour des sectes, ne détruisent pas le moi de leurs sujets. À l’inverse, certains groupes qui ne passent pas pour des sectes anéantissent les valeurs personnelles chez leurs disciples. Ainsi en est-il de l’Erhard Seminar Training (EST).

Populaire en Californie, l’EST ne se présente pas comme une secte, mais plutôt comme une organisation où l’on pratique la dynamique de groupe. Même après leur « graduation », les initiés continuent à mener une vie ordinaire. Ainsi, deux adeptes éminents: l’actrice Valérie Harper et le chanteur John Denver.

Certaines similitudes entre l’EST et l’Église de l’unification demeurent troublantes. Comme l’Église, l’EST recrute ses membres grâce à des sessions intensives de vie commune, en deux week-ends consécutifs que l’on présente comme « 60 heures, transformatrices de votre vie ». Les participants sont avertis d’avance qu’on va les démolir, quitte à les reconstruire ensuite. Les week-ends se vivent dans un grand salon d’hôtel, aux portes fermées, avec 250 autres personnes (à 300$ par tête). Pendant les 18 heures par jour d’activité, les pauses-réfections et l’usage de la salle de toilettes sont limités et contrôlés par les animateurs. Il y a, paraît-il, des gens qui urinent dans leurs pantalons.

Les animateurs de l’EST haranguent les participants et les assaillent verbalement en les traitant, par exemple, de « dindons » et de « derrières ». Au moment le plus pathétique du deuxième week-end, alors que leurs défenses sont tombées, on voit des participants se tordre par terre, pleurant et criant: « Je l’ai saisi! Je l’ai saisi! »

Que signifient ces paroles? Apparemment vidés d’abord de leur identité, les gens sont ensuite gavés avec la philosophie de l’EST. C’est alors qu’ils saisissent certaines vérités comme celle-ci: chacun est responsable de sa propre vie; tout ce qui arrive à quelqu’un, c’est lui-même qui le crée. On a rapporté qu’un diplômé de l’EST est allé jusqu’à dire que les femmes violées le sont parce qu’elles le veulent, les enfants du Vietnam reçurent des bombes au napalm parce qu’ils le voulaient et si les victimes des camps de concentration furent exterminées, c’était parce qu’elles le désiraient.

D’autres adeptes de l’EST prétendent qu’on leur a enseigné à oublier complètement leur passé. D’autres enfin ont appris, disent-ils, à supprimer en eux tout sentiment de honte et de culpabilité, parce qu’on a étouffé chez eux la voix de la conscience. Les malheureux dans la vie, leur a-t-on expliqué, le sont parce qu’ils le veulent. On n’a pas à s’en soucier.

Une organisation assez semblable à l’EST et qui se nomme GEDEON offre un programme d’entraînement aux personnes qui éprouvent des scrupules à accepter de gros héritages. À la fin d’un week-end intensif, ces gens-là à la conscience délicate saisissent qu’un héritage d’argent, c’est comme un héritage d’intelligence. On n’a qu’à accueillir la fortune avec joie en supprimant tout remords.

Tant les adeptes de l’EST que ceux de GEDEON n’ont que peu de ressemblances avec les disciples de Moon. Après leur session de fin de semaine, ils retournent chez eux. De plus, on les avertit d’avance, du moins en gros, de ce qui va leur advenir. Toutefois, comme chez les Moonies, on remplace les valeurs intérieures des participants par une philosophie qui leur est extérieure. On peut s’inquiéter de ce qui surviendrait si les chefs de l’EST et des GEDEON intensifiaient leur technique et proposaient à leurs sujets des buts condamnables.

Ce phénomène de la remise de la personnalité entre les mains d’une autorité ne se rencontre pas seulement dans les sectes ou dans d’étranges organismes thérapeutiques. Des peuples entiers peuvent tomber dans le même genre d’aliénation quand des événements historiques provoquent un sentiment national de confusion et de désespoir.

Dans son livre Le Vrai Croyant, Eric Hoffer prétend que les partis totalitaires enlèvent à l’individu son autonomie et le réduisent à l’état de particule anonyme, sans volonté et sans jugement propres. D’après Hoffer, si l’on supprime dans un pays les sources de renseignements, la foule devient craintive, affolée, prête à sacrifier son identité en faveur d’une autorité qui pourra lui demander de ne plus raisonner, mais simplement d’agir, même au risque d’en mourir.

Pareil spectre a hanté au moins deux romanciers du XXe siècle, George Orwell et Arthur Koestler. Les deux auteurs ont écrit alors que se créaient la Russie stalinienne et l’Allemagne nazie. Les deux ont prévu que les leaders du totalitarisme et leurs idéologies pourraient obnubiler la conscience et la pensée des citoyens. Les scénarios inventés par ces écrivains évoquent par bien des côtés la vie chez les adeptes de Moon telle que vécue par Benji et une multitude d’autres endoctrinés. De nombreux ex-sujets de Moon en ont d’ailleurs relevé la similitude.

Dans son roman futuriste 1984, Orwell imagine une société basée sur la croyance que le Grand Frère est tout-puissant et le Parti, infaillible. Toutes les activités des citoyens doivent servir à glorifier et à perpétuer le Parti. Si l’on ose critiquer le Grand Frère ou l’État, l’on commet le plus grand des crimes: celui de l’esprit. Pour empêcher les gens de devenir criminels, on les entraîne à repousser toute tentation de contestation. Les vrais penseurs sont ceux qui, éliminant tout jugement personnel, travaillent dans l’enthousiasme pour le Parti. Pas de loisirs individuels. Pas d’isolement. Même une promenade sans le groupe est une manifestation d’un individualisme dangereux.

Écrit en 1949, le volume relève de la fiction. On est d’autant plus surpris de voir combien de descriptions imaginées par l’auteur relatent par anticipation un lot d’aspects de la vie chez les partisans de Moon. Même les récompenses offertes au citoyens de 1984 pour leur volontaire asservissement ressemblent à celles qui sont données aux authentiques Moonies: un vif sentiment d’appartenance à un grand et immortel mouvement en train de sauver l’humanité. « Si quelqu’un peut oublier complètement son identité, écrit Orwell, s’il parvient à se fondre dans le parti au point de s’identifier à lui et de devenir le parti, il devient tout-puissant et immortel. »

De même, Arthur Koestler fut effrayé par la tournure sanglante du stalinisme et par l’aveuglement de millions de révolutionnaires, lui-même inclus, tant qu’il fut membre du parti communiste. Son livre Les ténèbres en plein midi décrit les catastrophes vers lesquelles une obéissance aveugle au Parti stalinien allait entraîner la Russie. Cette grand étude psychologique fait penser à l’aventure de Benji.

Le tragique héros de ce roman, Rubashov, est un vieux bolcheviste qui, toute sa vie, a réprimé ses émotions et sa conscience comme des sentiments bourgeois condamnables. Il a pu ainsi servir le Parti tout le long d’une route couverte de sang. À la fin du roman, on voit Rubashov, assis dans une cellule, attendant son exécution. Sa mémoire lui rappelle le souvenir de femmes aimées et d’amis très chers qu’il a impitoyablement trahis pour la cause. Mais il est tellement imbu des doctrines du Parti qu’il n’éprouve aucun remords. Ce qu’il a fait, se disait-il_, n’était pas criminel parce que ce n’était pas lui qui agissait mais plutôt le parti qui agissait par son intermédiaire. Le mot je d’ailleurs n’avait aucune signification pour Rubashov et était devenu suspect, le parti n’en reconnaissant pas l’existence, lui qui définissait l’individu: une multitude de un million divisée par un million.

Dans un ouvrage récent, Les Nazis et l’occultisme, Dusty Sklar examine, lui aussi, le problème de l’aliénation du moi pour expliquer comment des millions de nazis, citoyens ordinaires avant Hitler, ont pu se transformer en une foule gigantesque de meurtriers.

Le Kadavergehorsam nazi — l’obéissance à la manière d’un cadavre —, Sklar en retrouve les racines dans un certain mysticisme allemand où les adeptes se livrent à leurs chefs et obéissent aux ordres les plus excentriques malgré les protestations de leur conscience.

Profitant d’une désintégration sociale à peu près complète, Hitler s’appropria un contrôle absolu sur les arts, la littérature et les mass media. Puis, grâce à une propagande incessante, à des parades aux flambeaux, à des discours à l’emporte-pièce, il parvint à élever l’Allemagne jusqu’à un point de fusion émotionnelle. « Pour une multitude de Nazis, écrit Sklar, Hitler devint un Messie… Une cécité pathologique les convainquit qu’ils participaient à la tâche surhumaine de débarrasser le monde d’une terrible menace. »

Cette menace, c’était la Juiverie, ce peuple « satanique » à qui Hitler attribuait toutes les caractéristiques du mal, particulièrement la conscience et l’intelligence, qui empêchaient le peuple allemand de devenir le UBERMENSCH (le Surhomme) prédateur.

« L’intelligence, disait Hitler, développée en autocratie, est devenue une maladie de la vie. La conscience est une invention des Juifs. Comme la circoncision, elle est une souillure. »

Hitler promettait d’exalter la « volonté » chez les Allemands. Il créerait une jeunesse hitlérienne devant laquelle le monde entier frémirait.

« En cette jeunesse, disait-il, il ne devra y avoir ni faiblesse ni tendresse. Je veux voir de nouveau dans les yeux des jeunes gens un étincellement d’orgueil et d’indépendance comme chez les bêtes de proie… De cette façon, je vais déraciner mille années de domestication humaine. »

Pour les aider à mieux tuer leur conscience bourgeoise, les jeunes Nazis étaient envoyés dans des camps d’entraînement du genre de celui de Boonville, loin du monde réel. Ils y étaient soustraits à l’influence de leurs parents. On les y tenait également occupés de l’aurore au crépuscule, travaillant, marchant et marchant. Comme le déclarait Hermann Rauschning, l’ancien commandant de l’un de ces camps: « La marche dissout la pensée. La marche tue la pensée. La marche détruit l’individualité. »

Dans les camps, les jeunes étaient entraînés à haïr. Par exemple, pour les habituer à l’indifférence devant la douleur, on leur faisait arracher les yeux des chats. Par ailleurs, aux adultes qu’on envoyait comme bourreaux dans les camps de concentration, on recommandait de regarder leur travail comme un sacrifice à la patrie. Pour faire taire chez eux tout sentiment de culpabilité, on leur enseignait que c’était là le prix à payer pour nettoyer la nation de ses faiblesses.

Erich Fromm aborde un thème semblable dans son analyse psychologique du nazisme en Allemagne intitulée Évasion de la liberté. Lui aussi voit une base religieuse, messianique, au nazisme. Selon lui, les hitlériens consentaient à sacrifier leur code moral pour mieux servir une fin qu’ils estimaient supérieure, reliant ainsi le nazisme aux autres mouvements de masses. Et Fromm conclut: « Là où l’État, ou la Patrie socialiste, ou le Führer, font l’objet d’un culte idolâtrique, la vie de l’individu ne compte plus. La valeur d’un être humain consiste dans le reniement même de sa valeur et de sa force. »

En résumé, tout comme le fut Benji, un membre d’un mouvement fanatique genre nazisme est jugé selon son succès à réprimer ses pensées et ses sentiments personnels. Plus il réussira à annihiler son moi et sa conscience, plus le mouvement le considérera comme fort et généreux.

Quel est le résultat d’un endoctrinement de cette nature? Nul autre que la création d’une race d’hommes capables de dire comme un jeune soldat témoignant à Nuremberg: « J’ai vu tuer des femmes et des enfants sous mes yeux. Je n’y faisais même pas attention. Je n’avais pas d’opinion. J’obéissais. » Ou encore Hermann Goering qui disait: « Je n’ai pas de conscience. Adolph Hitler est ma conscience. » C’était là des hommes dont Hitler lui-même affirmait: « Non seulement ils ont les mêmes idées, mais sur leur figure on voit le même type d’expression. Regardez ces yeux rieurs, ces enthousiasmes fanatiques et vous saurez comment il se fait que cent mille hommes dans le même mouvement se ressemblent. »

On n’a pas à retourner à l’Allemagne nazie ou attendre 1984 pour retrouver les symptômes de cette maladie de l’asservissement. On peut en voir les germes en Amérique du Nord, là même où la plupart des gens considèrent comme allant de soi leur droit à être eux-mêmes. N’y a-t-il pas, en effet, plusieurs de nos concitoyens qui sont prêts, en certaines circonstances, à sacrifier leur liberté aux personnes en autorité?

Vous ne le croyez pas? Regardez seulement ce qui se passe en temps de guerre. Les hostilités à peine déclenchées, des gens d’ordinaire pacifiques se laissent facilement convaincre qu’ils doivent combattre pour leur patrie right or wrong (qu’elle soit ou non dans son bon droit). Dans les années 1960, comment a-t-on traité les Américains qui regardaient comme inhumaine l’attaque contre le Viêt-nam et qui fuyaient leur pays pour ne pas obéir à des ordres que condamnait leur conscience? Ne les a-t-on pas qualifiés de traîtres? Par contre, des milliers d’autres Américains qui obéirent et luttèrent contre la menace communiste (et les milliers de parents qui sacrifièrent leurs fils) furent loués pour leur patriotisme à l’occasion d’une guerre dont on a prouvé plus tard qu’elle était due, en partie du moins, à la fourberie d’un président.

À quel moment les dictées de la conscience deviennent-elles des trahisons? Quand les valeurs personnelles les plus sacrées doivent-elles être écrasées pour répondre aux exigences de l’autorité?

Même en temps de paix, de nombreux indices montrent l’existence latente d’une mentalité de soumission. Sur ce continent, dès l’âge le plus tendre, on nous inculque l’idée qu’il faut obéir aux autorités — sans nous parler de notre devoir d’examiner d’abord si les ordres sont justes ou non. Nous acceptons la politique étrangère de notre pays, les yeux fermés, sous prétexte que « nous ne connaissons pas tous les faits ». On doit aussi obéir aux docteurs, aux avocats, aux parents et aux professeurs, à cause de leurs titres, même s’ils sont dans l’erreur.

Il y a un plus grand nombre de gens qu’on ne soupçonne qui obéissent automatiquement aux autorités. On en a eu la preuve lors de la fameuse expérience de Stanley Milgram.

Chaque fois qu’on répétait cette expérience, on demandait à un homme (A), choisi au hasard, de collaborer à un test sur l’effet des punitions dans l’enseignement. Dès son arrivée dans le luxueux laboratoire de l’université Yale, on le présentait à un autre volontaire (B) — d’ordinaire un adulte qui semblait d’âge moyen que l’on attachait avec des courroies à une sorte de « chaise électrique ». Puis, on amenait (A) dans une pièce adjacente.

Là, on plaçait (A) devant un panneau de contrôle doté de 30 crans d’arrêt et gradué de 15 à 450 volts. Le manipulateur pouvait progressivement déclencher un léger choc, puis s’il le voulait, un très fort choc, puis un choc extrêmement dangereux, et enfin un choc XX. Un savant au visage sévère donnait à (A) les instructions nécessaires. Par un système d’intercommunication (A) poserait des questions à (B), assis sur la chaise électrique dans l’autre chambre. À chaque mauvaise réponse de Monsieur (B), Monsieur (A) devrait augmenter d’un cran le choc électrique.

(A) ignorait que (B) était un mouchard et que, de toute façon, il ne recevait aucun choc.

(A) croyait donc donner de vrais chocs. Et, comme tous les autres qui avaient accepté de participer à l’expérience, consciencieusement, comptant les mauvaises réponses, il montait le courant jusqu’à 300 volts.

A ce moment-là, (B) ne donnait plus de réponse du tout, mais il frappait à tour de bras sur le mur mitoyen. Si (A) se tournait alors vers le savant pour recevoir des directives, celui-ci lui disait de ne pas tenir compte des coups de poings et de considérer l’absence de réponse comme une mauvaise réponse.

(A) poussait donc le levier jusqu’à 315 volts. Aussitôt, de nouveaux coups de poings. Puis, très vite, plus rien, ni battements, ni réponses. En dépit du silence alarmant qui suivait ce point culminant de l’expérience, sur 40 hommes qui consentirent à remplir le rôle de (A), 26 administrèrent des chocs à leur victime (B) jusqu’à « danger » et même jusqu’à « XX ».

À ce stade, les 26 (A) tremblaient, transpiraient, se mordaient les lèvres, enfonçaient leurs ongles dans leurs paumes. Quelques-uns éclatèrent d’un rire nerveux.

Un observateur étonné a vu le déroulement de l’une de ces expériences à travers un miroir sans tain. «Cette fois-là, dit-il, le volontaire (A) était un homme d’affaires qui entra dans le laboratoire, calme et souriant. Moins de 20 minutes après le début de l’expérience, il était devenu un pantin agité, au bord d’une crise d’hystérie. Tantôt, il se tirait le lobe de l’oreille, tantôt il se tordait les mains. À un moment donné, il se frappa le front et murmura: C’est assez! C’est assez! Malgré cela, il continua à obéir jusqu’au bout à l’expérimentateur. »

L’expérience de Milgram n’est pas unique. Elle nous rappelle que le principe qui la motive est partie intégrante de la vie chez les Nord-Américains où tant de gens abandonnent automatiquement leurs convictions et font taire leur conscience quand on leur impose de fortes pressions? Pourquoi donc une société qui s’enorgueillit de respecter toutes les libertés individuelles produit-elle tant de gens prêts à sacrifier leur droit d’être eux-mêmes? Ce phénomène de l’obéissance aveugle, sous certaines conditions, .a-t-il une relation avec l’apparition et la prospérité d’un nombre croissant de sectes dans l’Amérique du Nord?

En ces dernières années, il s’est publié plusieurs ouvrages sur les méthodes de plus en plus sophistiquées utilisées pour le lavage de cerveau ou simplement pour modifier la personnalité des gens. Le Viol de l’esprit par Joost Meerloo, Propagande par Jacques Ellul, Techniques de persuasion de J.A.C. Brown, entre plusieurs autres, étudient l’influence de la propagande et des techniques psychologiques sur l’être humain. Démission de Flo Conway et Jim Siegelman rapporte les observations des auteurs sur les transformations de personnalité à l’intérieur des sectes contemporaines.

Les experts s’entendent pour attribuer à la même cause la facilité avec laquelle les gens se laissent endoctriner. Dans notre société, disent-ils, nous sommes tellement habitués d’obéir aux autorités que nous n’avons plus la volonté de résister aux forces en jeu dans le lavage de cerveau.

Meerloo écrit dans Le Viol de l’esprit: « On s’étonne de voir ce qui distingue un être humain d’un autre être humain, le moi individuel, s’altérer très profondément sous des pressions psychologiques. On devrait se souvenir qu’il s’agit là de l’exagération à l’extrême de ce qui se passe tous les jours dans la vie ordinaire. » Comme le soulignent les spécialistes, le processus de contrôle commence dès l’enfance. Quelles pressions n’exerce-t-on pas sur les jeunes pour qu’ils se comportent en toutes circonstances selon les diktats de la tradition? Malgré quelques changements survenus récemment, beaucoup d’écoles publiques obligent encore les enfants à mémoriser des faits sans importance et à se plier à des règlements désuets.

Même genre de pressions dans les foyers. Au nom de leur amour, les parents imposent à leurs enfants des normes sur le choix des amis, de la profession, du conjoint, « s’ils veulent réussir dans la vie ». Les tentatives de l’enfant pour affirmer son indépendance et s’écarter du « droit chemin » peuvent être sévèrement réprimées. « Il ne faut pas prendre de risques, mais « jouer sûr » répètent-ils à satiété à leurs enfants.

Dans ses études sur les victimes du lavage de cerveau pendant la guerre de Corée et en d’autres circonstances, Meerloo a trouvé une loi générale: les personnes dont l’éducation fut menée selon les règles d’une rigoureuse obéissance cédaient plus vite que les autres aux attaques psychologiques. Tant que ces personnes vivaient dans « leur civilisation » elles n’avaient pas d’ennui. Plongées dans un milieu étranger, affrontées à des mœurs différentes, elles devenaient très vulnérables. Mises sous pression, elles accueillaient souvent avec soulagement la prise en main de leur comportement par une autorité. Elles n’avaient plus à prendre elles-mêmes de décisions et elles n’en étaient pas mécontentes.

Après des entrevues avec de jeunes membres, actuels ou anciens, de sectes, la psychiatre Margaret Singer en est arrivée à des conclusions semblables: en bien des cas, les parents avaient contrecarré les goûts et les choix de leurs enfants.

« Ainsi, écrit-elle, l’enfant aurait aimé devenir botaniste. Il avait des aptitudes pour réussir en ce domaine. Mais les parents estimaient la profession d’avocat plus distinguée et plus lucrative. À cause des multiples et incessantes pressions exercées sur lui, le jeune finissait par consentir à étudier le droit, mais sans y engager son cœur… D’où un certain vide émotionnel que les sectes s’offraient à remplir. »

« Plusieurs jeunes, poursuit-elle, qui ont succombé à l’appât des sectes ont été ainsi « manipulés » par leurs parents dans tous les domaines qui les touchent de près: amis, emplois, opinions. Alors que ceux qui résistent aux propagandistes de tout acabit sont ceux dont les parents respectent les choix, les aident à se sentir en sécurité dans la voie qu’ils ont choisie et à avoir confiance en eux-mêmes. »

Ce type de mainmise des parents et des professeurs sur les enfants s’est desserrée depuis quelques années. Mais d’autres influences sont entrées en jeu qui tentent d’empêcher les jeunes — et tout le monde — de s’habituer à penser et à agir par eux-mêmes. La publicité, la mode, la radio et la télévision poussent les gens à suivre des lignes de conduite bien précises. Quand on est une « personne bien », leur répète-t-on sous mille et une formes, voilà comment on s’habille, voilà ce que l’on boit et ce que l’on mange, voilà quelle voiture on conduit, voilà quelle cigarette on fume. Comme le souligne Meerloo, la mode et la publicité, « c’est l’art d’enseigner aux gens à ne pas se contenter de ce qu’ils ont, pour mieux les pousser à s’acheter autre chose. »

La radio et la télé donnent les mêmes nouvelles, aux mêmes moments et dans le même ordre d’importance, de telle sorte que nous nous formons les mêmes opinions tout en prétendant intérieurement que ces opinions sont bien nôtres. Grâce aux rires et applaudissements « en cassettes », on décrète pour nous quelles sont les parties comiques des spectacles et quels sont les meilleurs passages des discours.

De nos jours, nous sommes guidés et contrôlés d’une façon plus subtile qu’autrefois, mais nous le sommes d’une façon tout aussi efficace. Nous ne recevons plus autant d’ordres impératifs, rigoureux, clairs et précis. Mais on nous bourre le crâne et le cœur de suggestions et de slogans qui, à force d’être répétés, s’imposent comme des ukases.

Dans son livre Propagande, Ellul écrit: « Partout, l’on rencontre des hommes qui soutiennent comme hautement personnelles des opinions qu’ils viennent de lire dans leur journal à peine une heure auparavant. Partout l’on trouve des gens qui ont une confiance aveugle dans un parti politique, dans un général, dans une étoile de cinéma, dans un pays, dans une cause, et qui s’interdiront la moindre réserve vis-à-vis de leur dieu. Partout l’on voit des gens incapables de discuter raisonnablement, de peser le pour et le contre, d’admettre qu’il y a souvent du gris entre le blanc et le noir… Et nous appartenons peut-être nous-mêmes à cette catégorie tellement nombreuse de personnes aliénées. » Pourtant, notre société aurait besoin plus que jamais de gens capables de penser par eux-mêmes, de sortir du rang et de s’imposer.

Plus que dans le passé, nous aurions besoin de personnes qui exercent leur liberté en pleine connaissance de cause. Autrefois, un jeune qui entrait dans le monde adulte était reçu par une société monolithique qui l’aidait à vivre selon les standards acceptés par l’immense majorité des citoyens. Choisir un conjoint, un métier ou une profession, un style de vie, tout cela n’était pas compliqué. Il suffisait de suivre les normes en vigueur à l’époque. Ordinairement, au cours d’une vie d’homme, il ne survenait aucun changement majeur. S’il en arrivait, la société, la famille, la religion intervenaient et facilitaient l’adaptation aux conditions nouvelles.

Aujourd’hui la situation n’est plus du tout la même. D’anciennes traditions ont disparu et, avec elles, les prototypes selon lesquels les gens déterminaient leurs choix. Éclipsées également les habitudes qui régissaient la famille, les rapports des sexes et l’éthique au travail. Et rien n’est venu les remplacer.

De nos jours, l’adolescent est projeté dans un monde chaotique où multiples sont les choix possibles et variés les styles de vie. « Que prendre parmi les galaxies d’idées et d’identités auxquelles je suis affronté? Par exemple, à quoi vais-je m’occuper pour gagner ma vie? Accepterai-je de me marier? Aurai-je des enfants? »

Le jeune ressemble à un acheteur dans un gigantesque supermarché. Si le client sait ce qu’il veut, pas de problèmes. Dans le cas contraire, il ira d’indécisions en indécisions. Il prendra un produit, mais il le laissera bientôt pour un autre plus attrayant, et ainsi de suite.

Pis encore. Les paquets sur les tablettes ne cessent de changer de formes et de couleurs… La mode de se vêtir aujourd’hui, de parler, de se comporter sera peut-être remplacée demain par une mode complètement différente. Le métier ou la profession en demande présentement tombera peut-être bientôt en désuétude. Le jeune n’a pas plus tôt choisi une identité que les goûts se modifient. Il doit alors prendre une identité nouvelle: changer de vêtements, d’occupations, d’opinions, de manière d’agir. Il ne peut faire autrement, car il n’a pas appris à prendre ses décisions lui-même d’après des critères qui lui auraient été personnels. Il a toujours fait « ce que les autres faisaient ».

L’un de mes amis, expert dans le domaine de la mise en marché, me disait récemment:

« Tu fais tout le temps ce que la société attend de toi, perdant toujours un peu plus de ta personnalité. Tu t’habilles comme tu es supposé le faire, tu agis, tu achètes, tu te reposes comme il est nécessaire pour te comporter selon l’image à la mode. Tu ne choisis toi-même rien. La société décide pour toi et tu acceptes ses ordres. Et malheur à toi si tu dévies le moindrement… Même ta conscience doit se calquer sur la conscience collective. Ainsi, si tu veux réussir, tu imposes silence à ta conscience et tu acceptes d’exploiter les gens, comme tout le monde le fait. Tu te conduis parfois d’une manière tout à fait contraire à tes goûts et à tes convictions… Tu poses des gestes qui t’auraient donné la nausée quelques années plus tôt… Tu recules au point de perdre tout contact avec la réalité… Tu ne sais plus exactement qui tu es, mais seulement qui tu es supposé être… Je suis devenu moi-même ce que l’on attend de moi et j’en éprouve une incontestable satisfaction. Mais c’est une satisfaction avec un certain goût de vide… Quelque chose me manque… »

Cette sensation de vide intérieur est éprouvée par à peu près tout le monde, depuis les individus qui sont en perpétuelle recherche de nouveaux styles de vie jusqu’à la maîtresse de maison dans les banlieues qui avale pilule après pilule pour ne pas penser à ses problèmes. N’échappent pas à ce mal même ceux qui protestent contre les maux de la présente société. Ils marcheront avec des camarades contestataires en des parades spectaculaires, sachant très clairement ce qu’ils rejettent, mais pas sûrs de ce qu’ils veulent. « Différents masques » peuvent dissimuler les mêmes problèmes.

À mesure que les rouages de la société deviennent plus complexes et que les grandes institutions fonctionnent moins bien, à mesure aussi que les individus cultivent de moins en moins la force intérieure de leur personnalité, on voit croître le nombre de gens incapables de faire face à une crise. Souvent un échec personnel, comme une perte d’emploi, cause de longues dépressions nerveuses. Pourquoi? Parce que les gens dans une telle situation sont forcés à l’introspection. N’y étant pas habitués, ils chavirent.

Certains, voyant la crise approcher, se tournent vers l’une ou l’autre des psychothérapies à la mode, avant qu’il ne soit trop tard. S’ils sont assez chanceux pour rencontrer des spécialistes compétents et consciencieux, ils réussiront à mettre un sain équilibre dans leur vie.

D’autres, moins favorisés, tombent entre les mains de sectes, ou de simili-sectes, qui offrent, elles aussi, de conduire le sujet à la découverte curative de soi. Hélas, trop souvent, les sectes ont en vue non le bien des candidats mais leur propre intérêt. Elles créent une ambiance aux apparences de psychothérapie. Puis elles présentent brutalement aux « patients » des questions auxquelles ils ne sont pas en état de répondre adéquatement: « Qui suis-je? Que suis-je en train de faire de ma vie? Ma vie actuelle me satisfait-elle? »

Agiter de tels problèmes ne serait pas préjudiciable si le sujet décelait près de lui des amis et des traditions en mesure de l’aider à trouver de justes solutions. Mais à Boonville, par exemple, les animateurs créent délibérément des conditions défavorables. Un milieu isolé, fermé sur lui-même, une atmosphère d’étrangeté provoquent une crise que le sujet est incapable de résoudre. Alors, comme Benji l’apprit à ses dépens, le sujet devient un robot aux mains de manipulateurs sans scrupules.

Ce qui nous surprend dans les techniques appliquées à Boonville, c’est leur raffinement, leur brutalité et la rapidité de leur succès: les spécialistes de Moon parviennent à transformer une personne radicalement en quelques semaines, parfois même en quelques jours.

Dans leurs méthodes, pour le moins drastiques, nous pouvons peut-être découvrir comment notre société arrive à réprimer et à contrôler la personnalité de l’individu alors qu’il n’en est encore qu’en période de formation.

Allen Tate Wood, ex-chef de l’Église de l’unification, est formel: « Jusqu’à un certain point, nous avons tous compromis un tant soit peu notre spontanéité face aux monde qui nous entoure, alors que le Moonie, lui, s’est complètement dissocié de sa propre individualité. Il est devenu une espèce de robot. »

Les sectes, en un sens, ne profitent pas simplement des faiblesses de notre société, mais nous indiquent clairement là où nous conduiront ces faiblesses. C’est une triste caricature mais combien révélatrice des résultats de notre manque de contrôle personnel face aux personnes et aux idées qui nous sollicitent sans répit.

En un sens, l’ambiance de Boonville agit comme un énorme brûleur de Bunsen psychologique. On y chauffe à blanc les peurs et les doutes du sujet jusqu’à ce qu’il finisse par se demander: « Si je ne suis pas ce que je pense être, qui suis-je donc? » Est-il possible, en fait, que certains facteurs économiques et sociaux puissent hausser la température psychologique de toute une nation au point d’y faire remonter dangereusement à la surface les peurs et les doutes.

Si le climat social en Amérique du Nord continue à se faire plus chaotique et plus incertain sous la pression des forces économiques, un nombre impressionnant de citoyens ne perdront-ils pas leur fragile sentiment de sécurité? Alors que le chômage et l’inflation détruisent certaines façons de vivre que l’on considérait jusqu’ici comme allant de soi, les gens ne vont-ils pas s’interroger avec inquiétude sur les valeurs regardées depuis toujours comme traditionnelles et immuables? Sous l’effet d’une grande peur collective, les citoyens ne chercheront-ils pas, comme sur un plan inférieur les « aspirants » à Boonville, à apaiser leur terreur par une obéissance aveugle à un dictateur qui leur aura promis la solution de tous leurs problèmes?

Dans son livre Le Viol de l’esprit, Meerloo voit un danger de ce genre menacer le monde occidental. « Si la complexité de l’appareil politique et économique d’un pays, dit-il, devient telle que le citoyen s’y sent inutile, confus et sans pouvoir, s’il n’a aucun contrôle sur les forces qui gouvernent sa vie quotidienne, il accueillera avec soulagement une formule de gouvernement comme le totalitarisme qui fera appel à sa collaboration et lui promettra des politiques simples et faciles à comprendre. »

Erich Fromm, tout comme Meerloo, voit dans la naissance et le rapide progrès du nazisme une réaction collective à la désintégration économique et sociale de l’Allemagne en 1933. L’inflation galopante et le chômage croissant détruisaient les vieilles notions d’économie et d’épargne. L’autorité était discréditée aussi bien dans les foyers que dans le gouvernement, sans être remplacée. En cette période troublée, apparurent comme champignons des sectes à caractère mystique qui ne tardèrent pas à être absorbées ou éliminées par le nazisme.

On peut se demander si la présente multiplication des sectes en Amérique du Nord n’indique pas un malaise profond et inquiétant. Si la désintégration sociale actuelle s’accentue, nous serons bientôt mûrs pour accueillir comme une espérance de salut une forme quelconque de politique charismatique.

Bien des gens classent les sectes parmi les phénomènes marginaux, les anormalités et les aberrations avec lesquels ils n’ont rien de commun, eux qui sont la normalité. Ils sont catégoriques: « Rien de tout cela ne peut m’arriver à moi! »

Mais peut-être pouvons-nous retirer de l’expérience de Boonville — aussi extrême et aliénante soit-elle — plus que de simples notions touchant les Moonies ou autres sectes. Pourquoi ne pas redescendre au-dedans de nous-mêmes?

Peut-être devrions-nous considérer Boonville non seulement comme un camp isolé près de San Francisco, mais aussi comme un symbole d’un certain état d’esprit — état dans lequel une personne perd confiance en elle-même au point de s’en remettre pour toutes ses décisions à une autorité extérieure. En échange d’un sentiment de paix et de sécurité, le sujet en question renonce à toute critique et confie la direction de sa vie à un dictateur laïc ou religieux.

Telle est la conclusion à laquelle en arrivent les auteurs du livre Démission après une étude approfondie sur la transformation de la personnalité dans les sectes. Ils affirment que des gens démissionnent non seulement à l’intérieur des sectes mais encore dans la vie ordinaire quand ils se soumettent sans examen et sans discussion à des travaux mécaniques routiniers, à des idéologies politiques ou à des thérapies qui les privent de leur humaine individualité.

« Il y a démission, disent ces auteurs, quand on cesse de penser et de sentir par soi-même, quand on exécute, sans en avoir préalablement examiné la valeur, les directives d’un organisme quelconque. Des millions de Nord-Américains essaient d’échapper de cette façon aux lourdes responsabilités qui pèsent sur l’être humain en ces temps difficiles. »

On peut en conclure que les avenues qui conduisent à Boonville sont nombreuses, quelles soient de caractère religieux, profane ou politique, qu’elles émanent de groupes ou de simples individus. La soumission aveugle à l’encontre d’une participation intelligente, l’acquiescement pur et simple au lieu d’un examen approfondi, voilà des attitudes qui font de l’individu un adepte potentiel d’une secte quelconque. Comme le dit Erich Fromm: « Ce n’est pas ce que l’on croit qui est important, c’est la façon d’adhérer à cette croyance. »

Nous devons, et c’est une obligation impérieuse, prendre en mains notre propre vie. Nous devons penser par nous-mêmes, soupeser, regarder le pour et le contre, voir les avantages et les inconvénients, et enfin juger et décider en toute liberté. Si nous obéissons aveuglément, « comme un cadavre » à un dictateur, que ce soit Sun Myung Moon, « l’intérêt national » ou un nouvel Hitler, nous pourrions être amenés un jour à commettre des crimes révoltants parce que incapables de distinguer entre ce qu’est bien et ce qui ne l’est pas.

Comment pouvons-nous sauver de ce péril notre civilisation occidentale? Comment nous protéger nous-mêmes contre la possibilité de crimes abominables au nom d’une Cause, d’un Parti, d’un Messie?

Un excellent moyen d’échapper à une telle menace c’est d’en connaître l’existence, de reconnaître la faiblesse humaine, de soupeser sa propre valeur et d’être vigilant face aux ruses de ceux qui se constituent en autorité. Comme le dit Ellul: « Il faut montrer à chacun la puissance des armes qu’on utilise contre lui, l’encourager à se défendre malgré sa faiblesse et sa vulnérabilité. »

Mon expérience en fait foi: on peut mieux se défendre contre Boonville quand on est prévenu contre son caractère dévastateur.

Il ne s’agit là évidemment que d’un palliatif. Il faut aller plus avant. Ainsi devons-nous nous entraîner à penser par nous-mêmes le plus souvent possible. Nous devons également développer nos réserves de force et de ténacité. En somme, il s’agit de nous constituer de plus en plus en personnes intelligentes, équilibrées, énergiques. C’est seulement à cette condition que nous pourrons éviter tous les Boonville possibles et jouir en paix de notre précieuse liberté.

 


 

Section canadienne

L’Église de l’unification en est à ses débuts au Canada, mais elle progresse rapidement. En 1977, elle était à peine vagissante. Maintenant, au début de 1981, elle compte déjà au-delà de 300 membres et possède plus d’un million de dollars en propriétés.

Pour le moment, les disciples de Moon sont établis au Québec et en Ontario. À Toronto, ils ont quatre locaux. L’un deux, un énorme édifice de 42 pièces situé près du Kensington Market, fut acquis en 1979 au prix de 300 000$. À Ottawa, ils viennent d’abandonner un somptueux cottage près de l’Université. Ils trouvent que les employés du service civil de la capitale sont trop difficiles à recruter. À Montréal, ils viennent de déménager d’un logis modeste à une maison de 110 000$ qui fait face à l’Ambassade de Russie.

L’Église possède également l’ancienne résidence du gouverneur général Vanier, Clearstone, qui occupe un terrain de 95 acres sur le lac Rice près de Peterborough. La propriété, évaluée à 270 000$, comprend un manoir en pierre, perché sur une colline, au milieu d’une forêt très dense. On construit un mur qui encerclera tout l’emplacement. Au moment de l’achat en 1978, le groupe prétendit que Clearstone servirait de ferme pour l’élevage des moutons. En fait, on y installe progressivement un camp d’entraînement genre Boonville.

Selon Mike Kropveld, devenu directeur d’un centre antisecte, Clearstone a mis un an à s’organiser, mais il ressemble maintenant de plus en plus à Boonville.

Les entreprises commerciales de Moon au Canada progressent également. L’Eglise a ouvert, dans le quartier Yorkville de Toronto un chic magasin de cosmétiques appelé « Hanida Ginseng Cosmetics ». De très jolies Coréennes y vendent toutes sortes de potions, lotions et parfums. À Toronto et à Montréal, des membres de l’Église font du porte à porte pour vendre des bonbons, du chocolat, des arachides et des fleurs séchées dans des pots en verre. Souvent, ils ne s’identifient pas. Quand on les questionne, ils disent représenter le Centre de l’unification.

Les Moonies se rassemblent régulièrement au Centre Eaton de Toronto pour recruter des « aspirants » et les envoyer à Clearstone. Ils travaillent dans le même but sur le campus de l’université de Toronto. On peut lire sur une feuille volante d’invitation: « Le Centre de l’unification vous invite chaleureusement à une soirée d’échanges de vues sur des sujets relatifs aux problèmes sociaux, moraux et religieux d’aujourd’hui. » Les conférenciers sont d’ordinaire des officiers de l’Église de l’unification.

Un autre groupe de la même secte, qui fonctionne au Canada sous le nom Canadian Unity Freedom Foundation (CUFF), organise de temps à autre des assemblées en faveur du fédéralisme. Son matériel publicitaire ne mentionne pas l’Église de l’unification. La CUFF publie un petit journal mensuel appelé Our Canada qui est farouchement anticommuniste. D’après son directeur, son tirage serait de 40 000 exemplaires dont un bon nombre est distribué gratuitement aux coins des rues, à la CBC et à l’université de Toronto. Les responsables du journal s’identifient seulement comme Our Canada Publications.

En 1977, un groupe qui s’appelait The Commit-tee for the International Rally for World Freedom attira à Toronto un millier de personnes à un ralliement « pour mobiliser les forces en faveur de la liberté dans le monde ». Les organisateurs reçurent des encouragements écrits du Premier ministre William Davis, du maire de Toronto, David Crombie, et de plusieurs députés fédéraux. Nulle part on ne fit mention de l’Église de l’unification mais toutes les personnes en charge étaient reliées au mouvement de Moon.

À part les 300 membres vivant au Canada, l’Église compte plusieurs jeunes Canadiens dispersés dans les centres américains. Ils viennent de partout, de Halifax à Vancouver, surtout du Montréal français et de Toronto.

Par ailleurs, des équipes chargées de recueillir des aumônes font de fréquentes incursions à travers l’Ouest canadien pour vendre des fleurs. Benji fit partie de l’une de ces équipes. Il apprit alors que l’on se préparait à fonder dans l’Ouest un camp genre Boonville.

Entre temps, on a vu des Moonies américains recruter des membres a mari usque ad mare, de Gander, Terre-Neuve, jusqu’à Vancouver, Colombie Britannique. Des Moonies de la Californie se livrent régulièrement à du recrutement à l’aéroport d’Edmonton. Ils offrent aux jeunes intéressés un weekend gratuit à Boonville.

 


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Remerciements

Le présent ouvrage n’aurait pas pu être rédigé ni publié sans la collaboration d’un très grand nombre de gens. Faute d’espace, je regrette de ne pouvoir dire merci à chacun d’eux.

Aussi bien pour ce livre que pour la série d’articles qui l’ont précédé dans le Montreal Star, j’ai reçu une aide inestimable du rédacteur en chef, Mark Wilson, qui a vécu presque aussi intensément que moi-même les événements rapportés ici. Cynthia Good, Larry Goldstein et plusieurs autres employés de la Dorset Publishing Inc. m’ont assisté de leur compétence et de leur patience. De leur côté, Victor Dabby et Bryna Shatenstein ont surveillé avec amour, et dès le début, le projet et son auteur.

Sheila Fischman et Dawn Macdonald ont aidé à la publication. Sheila Arnopoulos, Marc Raboy, Frieda Miller, mes parents et plusieurs autres m’ont soutenu pendant la période difficile de mes premiers brouillons. Je remercie également pour leurs suggestions, entre plusieurs autres, John Clark, Margaret Singer, Daphne Greene, Mike Kropveld, Sheila Hodgins, Adi Gevins, Gary Scharff, Jay Jaffe et les Maxwell.

Benji lui-même m’a fourni un nombre incroyable de renseignements.

Également, ce livre doit beaucoup à la famille de Benji et à des douzaines de personnes, tant à Montréal qu’à San Francisco, qui ont pris part aux événements relatés ici. Je leur exprime toute ma gratitude pour leur courage, leur dévouement, leur générosité.


Billet pour le ciel – 1, Josh Freed

Billet pour le ciel – 2, Josh Freed

Moon La Mystification – Allen Tate Wood

L’empire Moon – Jean-François Boyer

J’ai arraché mes enfants à Moon – Nansook Hong

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 1

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 2

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 3

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 4

Transcription de Sam Park Vidéo en Français


RESSOURCES


UNADFI –  https://www.unadfi.org/

Bienvenue sur le site de l’UNADFI
L’UNADFI, Union nationale des Associations de défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes, a pour but de :
• Prévenir les agissements des groupes, mouvements et organisations à caractère sectaire.
• Accompagner et défendre les familles et les individus victimes de ces groupes.
• Etudier les doctrines et pratiques des mouvements à caractère sectaire.
• Informer et documenter le grand public.

A cette fin, elle réunit, anime et coordonne les différentes ADFI (Associations de défense des Familles et de l’Individu) et les associations ayant le même objet.


Centre Contre les Manipulations Mentales (CCMM)

CCMM –  https://www.ccmm.asso.fr/

L’association fut fondée en 1981 par l’écrivain Roger IKOR, lauréat du prix Goncourt 1955, dont le fils, s’était suicidé en 1979 sous l’emprise du « Zen macrobiotique ». L’écrivain avait alors écrit une lettre ouverte au président de la République : « Je porte plainte », aux éditions Albin Michel. La disparition en 1986 de Roger IKOR n’a pas interrompu l’activité du Centre Contre les Manipulations Mentales (CCMM) qu’il avait créé et animé. Le conseil d’administration, réuni le 28 septembre 1986, a décidé que l’association s’appellerait désormais « CENTRE ROGER IKOR-CCMM ». Marie GENEVE cofondatrice du CCMM est devenue présidente. …

Depuis sa création en 1981, le CCMM–CENTRE ROGER IKOR, assure avec rigueur et professionnalisme les missions qu’il s’est fixées lors de sa création. L’association CCMM a pour but de participer à la protection de la Liberté de l’Homme : « Elle s’oppose à toute action, collective ou individuelle, qui tend, par quelque moyen que ce soit, à pénétrer, domestiquer ou asservir les esprits, notamment ceux des jeunes. À cette fin, elle mène une action d’information, d’éducation et de mise en garde du public fondée sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la Convention Internationale des droits de l’enfant et en référence aux valeurs républicaines, au principe de laïcité en particulier ». L’association conduit cette action par différents moyens, notamment, débats, conférences, diffusion d’informations et d’expériences, recherche documentaire, formation et actions pédagogiques.

L’action du CCMM s’adresse aux victimes d’emprise mentale, à leurs familles et aux citoyens. L’association a pour vocation l’information sur le phénomène sectaire, la prévention et l’aide aux victimes. Elle accompagne les victimes des mouvements sectaires et leurs proches et cherche à faire progresser le débat et à peser sur la décision publique.

Le CCMM est devenu au fil des ans un véritable espace d’écoute et d’informa tion en direction : – des victimes et de leurs familles – des citoyens et des mouvements de la société civile.

Techniques de déstabilisation
https://www.ccmm.asso.fr/techniques-de-destabilisation/


Groupe d’Etude des Mouvements de Pensée en Vue de la Protection de l’Individu

GEMPPI –  https://www.gemppi.org/


SOS-Sectes –  https://www.sos-sectes.com/

Groupes d’entraide, consultations, formations…

En principe, le mot “secte” est issu du verbe latin sequi, qui signifie “suivre”, mais une dérivation tardive le lie à secare qui signifie “couper”. Il a longtemps désigné un sous-groupe religieux se coupant du groupe “mère”, mais actuellement, on peut dire que les contenus religieux ou autres avancés par le “gourou” servent d’alibi à un fonctionnement groupal qui coupe les adeptes de leur milieu d’origine.

Au moment de sa fondation, SOS-Sectes ne s’intéressait qu’aux groupes sectaires, mais a été progressivement interpellée sur d’autres phénomènes tels que les “sectes à deux” (perversions sexuelles et narcissiques, violences physiques et morales, etc.) et plus récemment les radicalismes.

Nous ne prenons pas tout en charge, nous en déléguons une partie à nos partenaires. C’est pourquoi nous vous invitons à cliquer ci-dessous sur la catégorie qui vous intéresse.


Le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles

CIAOSNhttp://www.ciaosn.be/

Centre fédéral belge créé par loi du 2juin 1998 donnant suite à une des recommandations de l’enquête parlementaire

“visant à élaborer une politique en vue de lutter contre les pratique illégales des sectes et le danger qu’elles représentent pour la société et pour les personnes, particulièrement les mineurs d’âges”,

demandant la création d’un observatoire des sectes en Belgique, le CIAOSN est installé depuis l’été 2000 dans le bâtiment de l’espace Jacqmotte situé rue Haute 139 au centre de Bruxelles.


MIVILUDES –  https://www.derives-sectes.gouv.fr/

La Miviludes
observe et analyse le phénomène sectaire, coordonne l’action préventive et répressive des pouvoirs publics à l’encontre des dérives sectaires, et informe le public sur les risques et les dangers auxquels il est exposé.


Résumé des huit critères

Dans le chapitre 22 de son ouvrage, « La réforme de la pensée et la psychologie du totalitarisme », le Dr Robert Jay Lifton a dégagé huit thèmes ou critères principaux permettant de déceler, d’évaluer le “totalitarisme idéologique” et sa mise en oeuvre dans des groupes, des institutions, et autres.


English:

Moonwebs by Josh Freed part 1 of 3

Moonwebs by Josh Freed part 2 of 3

Moonwebs by Josh Freed part 3 of 3

Crazy for God: The nightmare of cult life
by Christopher Edwards

Life Among the Moonies by Deanna Durham

Mitchell was lucky – he got away from the Unification Church

My Time with the Oakland Family – the Moonies


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