« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 1

▲ « L’ombre de Moon » par Nansook Hong

Editions N° 1      septembre 1998

Traduit de l’américain par Laure Joanin Llobet


Dos de la couverture

Nansook Hong est la première belle-fille du révérend Moon, fondateur de l’Église de l’Unification, mouvement religieux connu mondialement sous le nom de secte Moon. Pendant quatorze ans, elle a vécu recluse au « Jardin de l’Orient » [East Garden], leur gigantesque domaine situé non loin de New-York. Choisie en Corée par le Révérend Moon pour épouser son fils aîné, héritier de leur empire financier et religieux, la jeune femme croit servir celui qu’on lui a appris à vénérer comme un Messie venu sauver l’humanité.

Durant ces quatorze années, Nansook Hong vit un véritable cauchemar. Victime des brutalités d’un époux alcoolique, drogué, violent et débauché, elle est confrontée à l’hostilité de la famille Moon qui lui reproche de ne pas parvenir à ramener dans le droit chemin leur fils dépravé. Isolée, solitaire, elle est témoin de l’hypocrisie qui règne au sein de la « Vraie Famille ». Mais la jeune femme fait face à l’adversité et, pour protéger ses cinq enfants, elle met au point un minutieux plan d’évasion afin de fuir l’univers empoisonné du clan Moon.

Nansook Hong nous livre aujourd’hui un document exceptionnel sur la secte de Moon et ses pratiques secrètes tout en nous faisant le récit bouleversant de ces quatorze années de claustration et de sa fuite éperdue.

Plus qu’une aventure individuelle, « L’Ombre de Moon » est le témoignage poignant de la lutte d’une femme pour reconquérir sa liberté, ainsi que du combat d’une mère pour arracher aux griffes de Moon les petits-enfants de ce dernier, héritier de son empire tentaculaire.


Note de l’auteur

Ceci est une histoire vrai. Les noms de Shin June, Je Jin sont fictifs dans ce livre, afin de préserver l’anonymat de ces personnes.


Pour mes enfants


Prologue    9

Chapitre 1    20

Chapitre 2    41

Chapitre 3    59

Chapitre 4    81

Chapitre 5    101

Chapitre 6    119

Chapitre 7    139

Chapitre 8    159

Chapitre 9    183

Chapitre 10    209

Épilogue    225


Prologue

Le son aigrelet de mon biper me réveilla en sursaut. Je réalisais, paniquée, que le soleil était déjà levé. La lumière du jour, qui se déversait par les fenêtres à meneaux, dansait sur le papier peint à rayures bleues de la nursery. L’ombre des collines autour de la maison se reflétait sur le plancher où j’étais allongée. J’avais dû m’endormir là, près du berceau de Shin Hoon, la veille de ce 8 août 1995.

Je savais que c’était Madelene qui essayait de me joindre. En jetant un coup d’œil à ma montre, je me rendis compte que j’étais en retard pour notre rendez-vous de 5 h. Comment avais-je pu être aussi négligente ? Avais-je tout mis en péril, après des mois et des mois de préparatifs secrets ?

Je traversai prudemment le large corridor, en direction de la chambre principale, mes pieds nus foulant sans bruit la moquette cramoisie. Le souffle court, je collai mon oreille contre la porte laquée noire. Je n’entendis qu’une toux gutturale, m’indiquant qu’une fois de plus mon mari avait passé sa nuit à prendre de la cocaïne.

Notre seul espoir était que Hyo Jin, dans son état, ne se rendît compte de rien, pendant au moins encore une matinée. Depuis des mois, il avait à peine remarqué que des meubles, des vêtements et des jouets disparaissaient du second étage du manoir de brique où nous habitions.

Hyo Jin, les yeux injectés de sang, n’avait pris conscience de la disparition de l’ordinateur IBM, qui trônait habituellement dans la chambre de Shin June, que depuis une semaine.

« Où est l’ordinateur ? » avait-il demandé à Shin June, l’aînée de nos cinq enfants. Malgré ses douze ans, elle avait endossé avec un merveilleux naturel son rôle de conspiratrice.

À vivre dans l’univers des Moon — dont l’atmosphère était plus empreinte d’intrigues de palais que de spiritualité — mes enfants avaient appris à garder les secrets.

« Il est cassé, Papa, on l’a envoyé en réparation », avait-elle répliqué sans hésitation. Son père s’était contenté de hausser les épaules et était retourné dans sa chambre.

Je dis « sa » chambre car j’avais depuis longtemps préféré aller dormir ailleurs. C’était dans cet antre qu’il s’adonnait à la drogue. La moquette couleur crème était jonchée de mégots de cigarettes et de bouteilles de tequila vides, tandis que son magnétoscope diffusait en boucle des vidéos pornos.

Depuis que j’avais surpris Hyo Jin, l’automne précédent, sniffant de la cocaïne avec un ami, j’avais essayé de rester le plus possible à l’écart de cette chambre. Ce jour-là, j’avais tenté de jeter la drogue dans les toilettes. Hyo Jin me battit si violemment que j’aie cru qu’il allait tuer le bébé que je portais. Il m’obligea à balayer la poudre blanche, renversée sur le sol de la salle de bains, tout en continuant de me frapper. Hyo Jin avait une justification religieuse toute prête au fait de battre une femme enceinte de sept mois à moitié évanouie : il m’apprenait à être humble en présence du fils du Messie.


▲ Le Jardin de l’Orient [East Garden]

Le domaine de sept hectares situé à Irvington, à quarante minutes au nord de New York, sur lequel nous vivions est le quartier général mondial de l’Église de l’Unification. C’est la propriété de Sun Myung Moon, Seigneur du Second Avènement autoproclamé, fondateur de ce mouvement religieux qu’on appelle dans le monde « la secte Moon ». Cet endroit, baptisé le Jardin de l’Orient, a été ma prison pendant quatorze ans. J’y ai vécu depuis le jour où le Révérend Moon m’a fait venir de Corée pour être la petite fiancée de son fils aîné, l’héritier du Messie et de son empire terrestre. À l’époque, je n’avais que quinze ans. J’étais une écolière naïve, impatiente de servir son Dieu. Désormais, j’en avais vingt-neuf et j’étais une femme décidée à récupérer sa vie.

J’allais m’enfuir. Je n’emmenais que la seule chose sacrée que m’avait offert mon mariage : mes enfants. J’abandonnais tout le reste derrière moi : l’homme qui me maltraitait et le faux Messie qui le laissait faire, des hommes si imparfaits que je savais pertinemment que Dieu ne les aurait jamais choisis pour être Ses apôtres sur Terre.

C’est facile pour ceux qui n’appartiennent pas à l’Église de l’Unification de se moquer des « Moonies ». Pour la plupart des gens, la secte Moon évoque des jeunes gens conditionnés gâchant leur vie en vendant des fleurs au coin des rues pour enrichir un gourou rusé et charismatique.

Il y a du vrai dans tout cela, mais c’est beaucoup trop simpliste à mon goût. Personnellement, je suis née dans la foi. Tous les enfants élevés dans les principes des grandes religions chrétiennes croient que Jésus-Christ est le fils de Dieu, envoyé sur Terre pour racheter les péchés des hommes. Moi, au catéchisme, on m’a appris que le Révérend Moon a été choisi par Dieu pour achever la mission de Jésus : restaurer le jardin d’Éden. On m’a enseigné qu’il était le Second Messie.

En compagnie de son épouse, le Révérend Moon allait engendrer la première Vraie Famille de Dieu, sans péché. Ses enfants, appelés les Vrais Enfants, allaient grandir au sein de cette union sans tache. Les membres de l’Église de l’Unification devaient rejoindre la Vraie Famille grâce à des mariages arrangés et sanctifiés par le Révérend Moon, mariages de groupe qui ont d’ailleurs attiré l’attention du monde entier sur la secte.

Ces croyances, coupées de leurs racines culturelles et théologiques, semblent plutôt bizarres. Que dire des miracles de Jésus ? Ou du passage de la Mer Rouge ? Les récits bibliques sur la virginité et la Résurrection ne sont-ils pas aussi fantastiques ? Toute croyance est une question de foi. Si la mienne a été différente, ce fut probablement uniquement dans son intensité. Existe-t-il une foi plus puissante, plus innocente que celle d’un enfant ?

Mais la foi ne résiste pas toujours à l’expérience. Le Révérend Moon sans péché ? Ses enfants, sans défaut ? Le Père, en marge de la loi, acceptant des sacs remplis d’argent liquide collecté au noir par des fidèles obéissants ? La mère passant tellement de temps dans les magasins de luxe que son plus jeune fils a décrit un jour son travail en disant : « Elle fait les boutiques » ?

Les Vrais Enfants, certains fumant, buvant, se droguant et ayant des relations sexuelles extra-conjugales ou avant le mariage, violant ainsi toutes les doctrines de l’Église ? Cette famille est-elle la Famille Sainte ? C’est un mythe durable, si l’on ne s’en approche pas de trop près !

Accepter l’idée que le Révérend Moon soit un usurpateur, ainsi que je le reconnais aujourd’hui, fut un long et pénible processus. Je n’ai pu faire ce chemin que parce que cette découverte n’a pas ébranlé ma foi en Dieu. Si le Révérend Moon a abandonné Dieu en trompant tous les fidèles idéalistes et confiants qui le suivaient, Dieu, lui, ne m’a pas laissée tomber. C’est vers lui que je me tournais, alors que j’étais seule et désespérée, priant à genoux, dans une étrange maison, isolée dans un pays étranger.

C’est Dieu seul qui me réconfortait, moi la femme-enfant devenue un jouet sexuel et un exutoire entre les mains d’un époux violent.

C’est Dieu qui me guidait, alors que je surveillais mes enfants endormis et les bagages faits en secret pendant des semaines. Ma foi dans Sun Myung Moon fut le centre de ma vie pendant vingt-neuf ans… Mais, une foi en miettes ne peut pas rivaliser avec l’amour d’une mère. Dans l’univers clos et venimeux de la Vraie Famille, mes enfants ont été mon unique source de joie. Pour leur salut, et pour le mien, je devais m’enfuir…

Lorsque j’annonçai aux aînés que j’allais partir, aucun n’a souhaité rester. Ils savaient pourtant que ce départ signait la fin de la grande vie. Là où nous allions, il n’y aurait ni château, ni chauffeurs, ni piscines olympiques, ni bowling, ni cours d’équitation, ni écoles privées, ni précepteurs japonais ou vacances de luxe.

Loin des murs de la propriété des Moon, ils ne seraient pas vénérés comme les Vrais Enfants du Messie. Il n’y aurait aucun membre de la secte pour se courber devant eux et se disputer le droit de les servir. Je les avais bien mis en garde : si l’on apprenait leur lien avec le Révérend Moon, on se moquerait d’eux et on les injurierait. Pour éviter cela, j’allais reprendre mon nom de jeune fille, Hong. Ils me demandèrent d’en faire autant.

« Nous voulons juste vivre avec toi dans une petite maison, maman » me déclara l’aînée, me renvoyant ainsi à mon propre rêve de modestie.

Cette nuit-là, les doutes et une tristesse imprévue nous tinrent éveillés la majeure partie du temps. Longtemps après que le silence se fut emparé de la maisonnée, j’arpentai les couloirs et les pièces familières du château, en priant et en pleurant doucement.

À chaque fois que je fermais les yeux, les mêmes questions revenaient me hanter. Avais-je raison de partir ? Était-ce la volonté de Dieu ou la preuve manifeste de mon échec ? Pourquoi n’avais-je pas pu me faire aimer de mon mari ? Pourquoi avais-je été incapable de le changer? Devais-je rester et prier pour que mon fils, une fois adulte, remette l’Église de l’Unification dans le droit chemin ?

J’avais aussi d’autres peurs, bien plus profondes. L’Église allait-elle me traquer pour me faire taire ? Je connaissais trop de choses sur les transactions financières louches et les dysfonctionnements de la Vraie Famille pour ne pas être une menace. Si je restais, serais-je en sécurité pour autant ? Combien de fois Hyo Jin avait-il menacé de me tuer, moi et mes enfants ? Je savais, qu’un soir de défonce, il était capable de passer à l’acte. Il en avait les moyens. Avec les fonds de l’Église, il avait acheté un véritable arsenal dont il se servait pour me terroriser, moi ou quiconque se mettait en travers de son chemin.

Je me rappelai soudain que je n’agissais pas à la hâte. J’avais décidé de fuir, l’hiver précédent, où la dernière infidélité de Hyo Jin avait réussi à tirer le Révérend Moon de son habituelle indifférence.

Lorsque Père avait affirmé, une fois de plus, que j’étais la seule à blâmer pour les péchés de mon mari, que j’étais responsable de la conduite de son fils, j’avais réalisé qu’il fallait que je parte.

J’avais mis toutes les chances de mon côté. Une fois la décision prise, je commençai à économiser de l’argent. J’encaissai les rentrées mensuelles de Hyo Jin, retirai de la banque les sommes épargnées pour les études des enfants et je mis de côté précieusement chaque dollar sur les milliers que Mme Moon me donnait régulièrement en liquide. Au cours de la cérémonie célébrant la naissance de mon bébé, je portai un vêtement à 1 000 dollars qu’elle m’avait acheté chez Jaeger, avec l’étiquette toujours soigneusement accrochée — et cachée.

Je renvoyai la robe contre la somme en liquide, le lendemain.

J’empruntai à mon frère et à sa femme, la fille aînée du Révérend Moon, de quoi verser un acompte pour une maison modeste dans une ville du Massachusetts où eux-mêmes demeuraient en exil. J’avais été très triste lorsqu’ils avaient quitté l’Église. Aujourd’hui, peu d’années après, c’était eux, à leur tour, qui me guidaient vers la liberté.

Je m’étais inquiétée pour leurs âmes, comme pour celle de mes parents qui faisaient partie de l’élite et des premiers disciples coréens de Moon et qui avaient quitté, dégoûtés, l’Église de l’Unification à peu près à la même époque. Mes parents attendaient en Corée l’annonce de ma liberté. J’étais très reconnaissante envers ma belle-sœur, Je Jin, l’aînée des filles du Révérend Moon. Il m’apparaissait normal que mon frère me soutienne. Mais Je Jin était une Moon, même si elle était brouillée avec eux. Pourtant, elle avait accepté de m’aider à franchir le pas, ce que je n’aurais pas fait seule.

Avant de fuir, j’essayai de protéger ceux que j’allais laisser derrière moi. Kumiko était ma baby-sitter depuis cinq ans. Comme son mari, jardinier sur le domaine du Jardin de l’Orient, elle était un disciple dévoué de l’Église du Japon. Pendant des semaines, elle m’avait regardé faire des malles, sans dire un mot. Aucun fidèle n’aurait été assez impertinent pour poser des questions à un membre de la Vraie Famille. Depuis des années, elle me voyait souffrir. Je craignais qu’elle ne soit appelée devant le Révérend Moon lorsque ce dernier apprendrait que nous étions partis.

Un mois avant notre départ, je demandai à Kumiko où elle et son mari aimeraient vivre par-dessus tout. Leur souhait, me dit-elle, était de rentrer au Japon, chez ses beaux-parents. Ils étaient âgés et ils n’avaient qu’un fils : ils les attendaient.

Je n’ignorais pas qu’au Jardin de l’Orient, aucun changement n’avait lieu sans l’approbation de Mme Moon, ou Mère ainsi que nous l’appelions quand nous nous adressions à elle. Elle avait vingt-trois ans de moins que le Révérend Moon, mais possédait un très large pouvoir. Nous n’avions jamais été proches. Il faut dire qu’elle s’entourait de flagorneurs avides de pouvoir qui cherchaient à se placer en me dénigrant. Cependant, grâce à de longues années d’expérience, je savais l’enjôler pour lui soutirer quelques faveurs.

En lui racontant l’histoire de Kumiko, je me surpris à l’enjoliver. Ses parents n’étaient plus simplement âgés, ils étaient souffrants. Le couple avait besoin de repartir au Japon pour s’occuper d’eux. Pour ma part, je préférais me passer d’une baby-sitter plutôt que l’empêcher de faire son devoir. Ce dernier point était de taille à faire vibrer la corde sensible de Mère. Combien de fois Père s’était-il plaint que son personnel était trop nombreux, trop cher à nourrir et à loger ? Une baby-sitter et un jardinier en moins, quelle aubaine ! Mère avait de quoi être fière ! Elle accepta volontiers de les laisser partir, me conseillant de m’assurer que Peter Kim, l’assistant personnel du Révérend Moon, leur avait bien donné l’argent pour le voyage.

Les jeunes gens s’envolèrent pour le Japon deux jours avant notre départ.

Une autre jeune femme qui m’aidait à prendre soin du bébé, devait se marier prochainement en Corée avec un agent de sécurité du Jardin de l’Orient. Je lui proposai de prolonger son séjour chez elle jusqu’en octobre, ce qui, je l’espérais, me laissait du temps pour planifier notre départ avant son retour. Elle me remercia de ma gentillesse en confiant à la baby-sitter qui s’occupait des enfants d’une de mes nombreuses belles-sœurs que j’avais l’intention de m’enfuir !

Depuis que le Révérend Moon avait fait construire, sur sa propriété, un centre de conférences doté d’une maison de 24 millions de dollars, nous partagions le château de dix-neuf pièces avec la sœur de Hyo Jin, In Jin, et sa famille. Par chance, ou était-ce le dessein de Dieu, ils étaient absents depuis quelques jours. Mais même si In Jin avait été mise au courant de mon projet de fuite, elle ne l’aurait jamais pris au sérieux. Elle aurait pensé que je voulais effrayer Hyo Jin et lui donner une leçon ! Quoi qu’il arrive, je reviendrais. Personne dans la famille Moon n’aurait pu penser que j’allais partir pour de bon.

La vérité est qu’aucun d’entre eux ne me connaissait assez pour savoir ce que j’allais faire. Aucun ne savait qui j’étais vraiment. Pendant ces quatorze années passées au cœur de la famille, personne ne m’avait jamais demandé ce que je pensais ou ressentais. Ils ordonnaient, j’obéissais. Aujourd’hui, j’allais bénéficier de leur ignorance.

Doucement, je réveillai Shin Hoon. Ce matin-là, il avait neuf mois. C’était un très gentil bébé. Il ne pleura même pas lorsque je l’habillai d’une barboteuse à manches courtes et secouai doucement ses frères et sœurs. Je leur demandai de se vêtir en silence pendant que j’allais à la rencontre de Madelene.

Durant cette dernière année, Madelene Pretorius était devenue ma première véritable amie. À l’autre bout de mon biper, elle était l’instrument de ma fuite. Madelene avait été attirée dans l’Église de l’Unification, dix ans plus tôt, lors d’une rencontre fortuite avec un « Moonie », en vacances à San Francisco.

Pour l’Église, la technique de recrutement classique est de devenir ami avec une jeune personne voyageant seule, loin de chez elle. On aiguille la conversation d’abord sur des plaisanteries, puis sur la philosophie et l’Église. Lorsque le jeune touriste accepte d’assister à une conférence ou à une réunion, la rencontre est réussie. Certains ne rentrent jamais chez eux.

Madelene n’avait jamais repris son travail de représentante du Ministère public en Afrique du Sud, pays dont elle était originaire. Ces trois dernières années, elle avait travaillé pour Hyo Jin au Manhattan Center, dans les studios d’enregistrement que l’Église possédait à New York. Elle avait constaté la dépendance à la cocaïne et le tempérament violent de mon mari. Lorsque je lui avais confié mon plan d’évasion, elle m’avait offert son aide. C’était risqué. Si Hyo Jin apprenait le rôle qu’elle avait joué dans ma fuite, il allait se retourner contre elle…

Hyo Jin ne supportait pas notre amitié. Quelques semaines auparavant, il était entré dans la cuisine et nous avait trouvées tranquillement en train de discuter devant une tasse de thé. Il m’avait ordonné de monter au premier étage et avait chassé Madelene du Jardin de l’Orient. Une fois en haut, il m’avait menacée de me casser les doigts si j’osais poursuivre une relation personnelle avec un membre de l’Église. De telles menaces étaient typiques de son comportement possessif et jaloux.

Un frisson de peur me parcourut au souvenir de cet épisode. En franchissant les grilles de fer du Jardin de l’Orient, je fis un signe de la main au jardinier et aux agents de sécurité.

Madelene m’attendait au café du coin. Je devais la faire entrer dans la propriété, de la même façon que j’avais discrètement déménagé nos affaires pendant plusieurs semaines. Presque quotidiennement, j’étais passée devant les caméras de sécurité omniprésentes, transportant des chaises, des lampes, des malles, des valises. Les gardes n’avaient pas posé de questions. Ils m’avaient cru lorsque je leur avais annoncé que j’étais en train de réaménager l’intérieur du Belvédère, un autre château appartenant aux Moon, situé au bout de l’avenue. Mme Moon passait son temps à cela.

En fait, j’allais en ville entreposer dans le garde-meubles que j’avais loué, les affaires nécessaires à notre nouvelle vie. Aujourd’hui, c’était à notre tour de partir. Mon frère et Madelene nous attendaient.

Les rues d’Irvington et de Tarrytown étaient calmes. Nous étions en plein été, période où la région était envahie de touristes en quête du Sleepy Hollow de Washington Irving. Cependant, il était bien trop tôt pour qu’il y ait du monde dans les rues.

Comme prévu, je retrouvai Madelene au coin de la rue et je la ramenai clandestinement à l’intérieur du domaine, cachée sous une couverture. Nous devions ensuite retourner chercher sa voiture en ville, rejoindre mon frère avant de partir tous ensemble en caravane pour le Massachusetts. Une fois la dernière valise chargée dans la camionnette, j’allai chercher mes cinq enfants, en compagnie de Madelene. Sur la pointe des pieds, ils passèrent devant la porte de la grande chambre, descendirent l’escalier et sortirent par la porte d’entrée. Leur père ne se manifesta pas.

Madelene les dissimula dans la camionnette, au milieu du chargement, et se glissa à la place du passager. Elle prit soin de s’emmitoufler sous des couvertures.

Je manœuvrai la camionnette le long de la longue allée sinueuse bordée de vieux ormes, franchit le portail d’entrée, sourit à un agent qui venait d’être embauché deux jours auparavant.

En sortant du Jardin de l’Orient, je m’engageai dans Sunnyside Lane. Je ne me retournai pas.



▲ Sun Myung Moon autour de 1965


Chapitre premier

Le Révérend Sun Myung Moon est un homme petit, trapu, avec des cheveux gris clairsemés qu’il teint en noir. Si vous le croisiez dans une rue de Séoul, vous ne le remarqueriez pas, tant son apparence physique est quelconque.

Il est ingénieur électricien de formation. Il est plus remarquable par son aisance de langage — il peut parler en coréen d’un ton monotone pendant des heures — que par son charisme. Lorsqu’il prêche en anglais, il est à peine compréhensible et provoque même des rires inattendus tant il massacre la langue.

Comment ce fils de fermier, aujourd’hui âgé de soixante-dix-huit ans, est-il devenu le leader d’un mouvement religieux richissime, comptant des millions d’adeptes dans le monde ? Pour le comprendre, il faut revenir à la date et au lieu où a émergé l’Église de l’Unification.

Le message messianique du Révérend Sun Myung Moon aurait sans doute ressemblé aux divagations d’un fou s’il avait été délivré dans Times Square, à New York, mais le Révérend Moon est issu de la terre coréenne et est indissociable de ses traditions spirituelles ainsi que de son histoire, faite d’occupation étrangère, de guerre civile et de divisions politiques.

La Corée est une péninsule autrefois reliée et séparée du continent Est Asiatique par des massifs de montagne et par les rivières Yalu et Tumen. Pendant des siècles, ces barrières naturelles ont coupé mon pays natal du monde extérieur, tout comme ses vingt-six pics montagneux ont isolé ses habitants les uns des autres. Que nous ayons réussi à nous forger une identité nationale et une langue mutuelle est, d’une certaine façon, un miracle !

Les premières influences étrangères en Corée sont venues de la Chine et du Japon, dont la plus grande des îles, Honshu, s’étend, à seulement 192 km à l’est, dans la mer du Japon. La situation stratégique de la Corée est telle que son histoire a été comparée à « une crevette ballottée au milieu d’une guerre entre des baleines ». Les populations venues de l’extérieur, impatientes d’exploiter les ports et les ressources naturelles de la Corée, y ont apporté leur commerce et leur culture — trop souvent aussi, leurs armes. Ils ont également introduit leurs religions.

La religion originelle de la Corée est une sorte de chamanisme primitif. Les chamans, ou les mudangs comme nous les appelons, ont, paraît-il, des pouvoirs spéciaux pour communiquer avec le monde des esprits. Ils disent la bonne aventure et accordent des bienfaits aux hommes, comme une récolte abondante, la fin d’une maladie… Ils sont aussi en contact avec les esprits qui habitent les forêts et les montagnes, les pierres et les arbres.

Lorsque les Chinois introduisirent le bouddhisme en Corée, au IVe siècle, ce folklore ne disparut pas et ne se transforma pas en religion distincte, comme le taoïsme en Chine ou le shintoïsme au Japon. Les Coréens greffèrent ces anciennes croyances sur le bouddhisme, qui resta la principale influence religieuse en Corée jusqu’au XIVe siècle. De façon similaire, le confucianisme, qui fut pendant cinq cents ans la religion majeure du pays, cohabita avec cette tradition folklorique, sans la remplacer.

Ce procédé continua au XIXe siècle lorsque le bouddhisme resurgit et que le christianisme fut introduit en Corée. Aujourd’hui encore, alors que les religions chrétiennes sont en progrès dans un pays toujours dominé par le bouddhisme, le folklore continue d’exercer un énorme pouvoir sur les imaginations des Coréens, même les plus modernes. Un chrétien qui assiste à la messe du dimanche matin peut très bien, l’après-midi, présenter une offrande au dieu du foyer sans y voir de contradiction.

Il y a également dans ma culture une forte pression messianique. L’idée que le Messie, ou « le Héraut du Juste Chemin », apparaîtrait en Corée, précède l’introduction du christianisme dans le pays, au XIXe siècle.

Elle a ses racines dans la notion bouddhiste du Maitreya, dans l’idée confucéenne du Jin-In ou « Le Vrai Homme », et dans les livres de prophétie coréens, tels que le Chung Gam Nok.

L’idée que les rois gouvernent par droit divin apparaît aussi dans les toutes premières légendes du pays. Enfants, nous apprenons tous l’ancien conte folklorique coréen : le mythe de Tangun.

Tangun était le fils de l’esprit divin, Hwan-Ung, qui était lui-même le fils du Dieu du Ciel, Hwan-In. Selon la légende, Hwan-In permit à son fils de descendre du Ciel et d’établir le Royaume du Ciel sur Terre. Hwan-Ung s’installa en Corée. Il y rencontra un tigre et un ours femelle qui lui demandèrent comment devenir des humains. Hwan-Ung leur donna de la nourriture sacrée à manger. L’ours obéit et se transforma en femme. Le tigre refusa et fut obligé de demeurer bête féroce. Hwan-Ung épousa la jeune femme et Tangun naquit de cette union entre un esprit divin et une ancienne ourse. Tangun établit sa résidence royale à Pyongyang et appela son royaume terrestre, Choson.

C’est dans ce sol fertile que naquirent les idées messianiques du Révérend Sun Myung Moon, dans la deuxième moitié du XXe siècle. Je n’ai jamais cherché à savoir, enfant, si sa biographie officielle était vraie historiquement et si l’on n’avait pas un peu façonné le mythe. J’ai absorbé l’histoire du Révérend Moon comme le riz absorbe l’eau. Depuis ma naissance, on m’avait appris qu’il n’était pas simplement un saint homme ou un prophète, mais qu’il avait été sacré par Dieu. Il était le Seigneur du Second Avènement, le guide divin qui allait réunir les religions du monde sous son autorité et établir le Royaume de Dieu sur Terre. Les courants religieux traditionnels le critiquaient comme ils avaient persécuté Jésus, dont le Révérend Moon était chargé d’achever la mission.

Le Révérend Sun Myung Moon est né Yong Myung Moon dans le village rural de la province du Nord Pyong’an au nord-ouest de la Corée, à 5 km de la côte, le 6 janvier 1920. Il était le cinquième de huit enfants. Son nom de naissance se traduit par Dragon Rayonnant. Le dragon étant un symbole de Satan, Moon changea son nom en Sun Myung Moon, lorsqu’il devint prêcheur itinérant.

À la naissance du Révérend Moon, mon pays était sous le joug de l’occupant japonais. Le Japon avait colonisé la Corée en 1905. Cette occupation dura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les chrétiens représentaient moins de 1 % de la population coréenne, mais le christianisme comptait de plus en plus de partisans fervents dans notre société stratifiée.

Les missionnaires protestants étaient arrivés en Corée, en provenance d’Europe, au milieu des années 1880. Ils avaient survécu, en dépit de leur opposition au culte ancestral, car le christianisme enseignait que chaque individu était un enfant de Dieu. C’était une idée quelque peu révolutionnaire dans une société encore rigide et féodale.

L’aristocratie au royaume de Shilla était organisée suivant un système appelé « le système d’ossature de classes », ou kolp’un-je. L’élite était composée de trois classes distinctes : les songgol, ou classe sacrée d’où provenaient les rois; les chin’gol, l’aristocratie supérieure ou vraie classe ; enfin, les tup’um, la classe dirigeante, qui comprenait tous les autres membres de l’aristocratie. Cette organisation influença Sun Myung Moon dans l’établissement de sa propre religion.

La plupart des Coréens étaient alors de pauvres fermiers. Le christianisme leur offrait l’espoir que s’il n’y avait pas d’égalité sur Terre, il y en avait une au Ciel.

Bien qu’elles fussent peu nombreuses, les églises chrétiennes devinrent vite un lieu de résistance contre les forces d’occupation. Le 1er janvier 1919, un an avant la naissance de Sun Myung Moon, une coalition de moines bouddhistes, de leaders de plusieurs sectes religieuses messianiques et d’un pasteur protestant, signa une déclaration d’indépendance contre le Japon colonial. Les signataires furent arrêtés et emprisonnés.

Malgré cette rébellion malheureuse, de nombreux guides spirituels chrétiens — ceux qui n’avaient pas collaboré — firent entendre leur opposition à l’occupation japonaise après que le gouvernement colonial eut imposé le japonais comme langue nationale en Corée et eut établi, en 1925, l’obligation de posséder un autel Shintô. On exigeait des écoliers coréens qu’ils reconnussent la divinité de l’empereur japonais et qu’ils assistassent à des rites sacrés en l’honneur de ses ancêtres.

Chaque famille coréenne devait dresser un autel dans sa maison. Les deux mille chrétiens qui s’y refusèrent furent emprisonnés; des dizaines d’autres furent exécutés.

En 1930, l’année où la famille du Révérend Moon se convertit à la religion presbytérienne, la misère économique engendrée par l’occupation japonaise était aussi manifeste que les persécutions religieuses. Presque tous les fermiers coréens louaient leurs terres. L’essentiel du riz qu’ils produisaient était exporté vers le Japon alors que la population locale criait famine. Les citoyens japonais ne représentaient que 5 % de la main-d’œuvre globale, mais ils détenaient la plupart des jobs de pointe dans l’industrie. En 1932, les firmes japonaises possédaient 92 % des mines, mais c’étaient les mineurs coréens qui descendaient au fond et vivaient dans des masures sans chauffage, près des terrils. Les Coréens assez fortunés pour trouver un poste au gouvernement étaient cantonnés dans des travaux médiocres.

C’est sur fond d’une telle oppression que se déroula l’enfance de Sun Myung Moon. Il fut, paraît-il, un garçonnet studieux et un presbytérien pieux et dévot.

Tout bascula le matin de Pâques 1936, alors qu’il était âgé de seize ans. Plongé dans une ardente prière, sur le flanc d’une montagne, il vit Jésus lui apparaître pour lui demander d’accomplir la mission que lui-même avait laissée inachevée sur Terre. La mort du Christ sur la croix avait certes délivré l’homme de ses péchés, mais la crucifixion était intervenue trop tôt pour que Jésus puisse achever sa tâche : restaurer le Jardin d’Éden et apporter à l’homme le salut du corps.

Le jeune homme refusa d’abord d’entendre ce message, mais Jésus le persuada que la Corée était la nouvelle Israël, la terre élue par Dieu pour le Second Avènement. C’était à lui d’établir sur Terre la Vraie Famille. Le Révérend Moon raconta ainsi cette vision : « Lorsque j’étais jeune, Dieu m’a choisi pour accomplir Sa mission… Je me suis engagé fermement dans une quête de la vérité, scrutant les collines et les vallées du monde spirituel. Lorsque le Ciel s’est ouvert, mon heure est arrivée et j’ai eu le privilège de communiquer directement avec Jésus-Christ et le Dieu vivant. Depuis, j’ai eu de très nombreuses révélations stupéfiantes. »

Sun Myung Moon n’avait jamais reçu de formation théologique. Deux ans après sa première vision, il partit pour Séoul apprendre le métier d’ingénieur électricien. En 1941, il se rendit au Japon, a un collège technique connecté à l’université de Waseda, pour y poursuivre ses études. Selon les historiens de l’Église, il s’affilia à un mouvement clandestin qui travaillait au départ des forces d’occupation japonaises. Toujours à la recherche de la vérité, il voyagea dans le monde spirituel afin d’entrer en communication avec Jésus, Moïse, Bouddha, Satan et Dieu lui-même. Comment il réussit à accomplir cette transfiguration est un des mystères de l’Unificationnisme !

Les enseignements du Révérend Moon sont rassemblés dans un document appelé Les Principes Divins, nourri au fil des années par les révélations recueillies grâce à la prière, à l’étude de la Bible ainsi qu’à ses conversations avec Dieu et les grands prophètes. Les Principes Divins est le texte majeur de l’Église de l’Unification, mais il n’a pas été écrit par le Révérend Moon : c’est Hyo-Won Eu, le premier Président de l’Église et l’un des premiers disciples de Moon, qui l’a rédigé, grâce aux notes laissées par le Révérend et aux conversations qu’il a eues avec lui.

Kwang-Yol Yoo, un biographe unificationniste, raconte que le Révérend Moon n’a pas pu transcrire ses révélations divines assez vite : « Il écrivait dans son carnet à toute vitesse avec un crayon. Une personne, assise à côté de lui, taillait la mine de son crayon mais elle ne pouvait pas suivre sa cadence d’écriture. À peine avait-elle taillé la mine que déjà le crayon du Père s’épaississait de nouveau, il écrivait tellement vite ! C’est ainsi que naquit le livre Les Principes Divins ».

Pour un document soi-disant inspiré par le Ciel, le livre des Principes Divins est loin d’être très original. Ce texte sacré de cinq cent cinquante-six pages est un mélange de chamanisme, de bouddhisme, de néo-confucianisme et de christianisme. Il emprunte à la Bible, à la philosophie orientale, à la légende coréenne et aux mouvements religieux populaires du temps de la jeunesse du Révérend Moon. Au final, c’est un patchwork théologique dans lequel Moon tient la place prépondérante.

Les racines modernes de l’Église de l’Unification viennent du Ch’ondogyo — la religion de la Voie Céleste —, appelé à l’origine Tonghak ou Enseignement Oriental, une secte du XIXe siècle très proche de la religion traditionnelle coréenne.

Tout comme l’Église de l’Unification, le Ch’ondogyo enseignait que l’esprit de chaque être humain est créé par Dieu, que nos âmes sont immortelles et que toutes les religions seront unifiées un jour.


Baek-Moon Kim

Selon la doctrine principale de l’Église de l’Unification, la Chute de l’homme n’est pas due à la gourmandise d’Ève mais aux relations sexuelles qu’elle a eues avec Satan. Cette théorie n’est pas une idée du Révérend Moon. Il l’a découverte au cours d’un séjour de six mois dans le monastère d’Israël, à Séoul, grâce à un visionnaire nommé Baek-Moon Kim. D’après Kim, le Jardin d’Éden ne peut être restauré que par une purification du sang, car le péché d’Ève s’est transmis aux nouvelles générations. Jésus avait pour mission de purifier les hommes en les mariant afin qu’ils engendrent des enfants dénués de tout péché. Mais il a été tué avant d’accomplir cette tâche voulue par Dieu. Sa mort a apporté au monde le salut de l’âme, mais pas celui du corps.


▲ Seong-Do Kim

Kim n’était pas le seul à croire en cette doctrine. Seong-Do Kim, fondatrice en 1935 de l’Église du Saint Dieu à Chulson, en Corée du Nord, affirma également que Jésus lui était apparu et lui avait donné une explication similaire sur les causes de la Chute. Il lui avait aussi promis que le Messie allait revenir en Corée. Elle enseigna à ses disciples l’abstinence sexuelle, même dans le mariage, seule façon selon elle de se purifier pour recevoir le Seigneur du Second Avènement. À sa mort, ses fidèles rejoignirent l’Église de l’Unification et acceptèrent le Révérend Moon comme Messie.

Les Principes Divins reconnaissent leurs dettes envers la longue tradition messianique de la pensée religieuse coréenne. « La nation coréenne, en tant que Troisième Israël, croit depuis les cinq cents ans de règne de la dynastie Yi, en la prophétie selon laquelle le Dieu de Justice apparaîtra dans ce pays. Après avoir créé le Millenium, il viendra recueillir les hommages de toutes les nations du monde. Cette croyance a aidé le peuple à supporter le cours amer de l’histoire et à attendre cet avènement. Selon le Chung Gam Nok, un livre de prophéties, elle est l’idée messianique en laquelle croit le peuple coréen. Le Dieu de Justice ou Chung-Do Ryung (littéralement : “la personne qui vient avec les mots de Dieu”) est un nom de style coréen pour dire le Seigneur du Second Avènement.

« Avant l’arrivée du christianisme en Corée, Dieu a fait savoir par l’intermédiaire de Chung Gam Nok que le Messie reviendrait un jour dans notre pays. Aujourd’hui, de nombreux savants sont assurés que la plupart des prophéties de ce livre coïncident avec celles de la Bible. »

L’Église de l’Unification enseigne que Dieu a choisi Sun Myung Moon pour remplir ce rôle. L’introduction des Principes Divins, publiés par l’Église, en 1973, est explicite sur ce point : « Avec le temps, Dieu a envoyé Son messager pour résoudre les questions fondamentales de la vie et de l’univers. Son nom est Sun Myung Moon. Pendant de nombreuses décennies, il a erré dans l’immense monde spirituel à la recherche de l’ultime vérité. Sur son chemin, il a enduré des souffrances que nul, dans l’histoire des hommes, ne peut imaginer. Dieu seul s’en souviendra. Conscient que personne ne peut trouver la vérité propre à sauver l’humanité sans connaître les plus atroces souffrances, il s’est battu contre des myriades de forces sataniques, dans le monde visible et invisible, et en a finalement triomphé. »

La tâche du Révérend Moon était d’épouser une femme parfaite pour redonner à l’humanité la perfection existant au Jardin d’Éden. Lui et son épouse seraient les Vrais Parents du monde. Ils seraient sans péché, comme leurs enfants. Les Couples Bénis par le Révérend Moon deviendraient des membres de sa famille et seraient assurés, grâce à leur pureté, de leur place au Paradis.

Dans cette mission, nous avons tous un rôle actif à jouer. Avant que le Messie puisse pleinement bâtir le Royaume de Dieu sur Terre, l’humanité doit s’amender de tous ses péchés. En termes unificationnistes, cela signifie que les hommes doivent payer à Dieu « des indemnités » pour compenser les fautes commises dans le passé.

Les règles de conduite de l’Église de l’Unification sont strictes : pas de cigarettes, pas de boisson, pas de jeu, pas de relations sexuelles en dehors du mariage. Elles sont destinées à aider les individus à remplir leur mission.

« La conclusion des Principes est que vous devez aimer vos Vrais Parents plus que vous-mêmes, a écrit Sun Myung Moon. En fin de compte, le Vrai Père est l’axe autour duquel sont centrés tous les enfants et la postérité. »

La vie du Révérend Moon fut soi-disant un modèle de sacrifice volontaire et de patiente souffrance. Selon les historiens de son Église, il fut d’abord arrêté, en 1945, pour avoir acheté des pommes avec de la fausse monnaie, par les officiels communistes qui le soupçonnaient d’être un espion à la solde du Sud.

Lorsqu’il commença son sacerdoce à Pyongyang, les prêtres chrétiens de la ville considérèrent ses idées comme hérétiques. Elles furent aussi dénoncées par les autorités communistes locales. Nous étions en 1946. La ville était occupée par les troupes soviétiques. La Corée allait bientôt être divisée en deux États : le Nord, communiste, sous domination soviétique et le Sud, démocratique, sous influence américaine. On dit que les communistes auraient torturé Sun Myung Moon et jeté son corps hors des grilles de la prison. Il aurait été sauvé et soigné par un de ses premiers disciples, Won-Pil Kim.

Le Révérend Moon continua de prêcher, en dépit de l’interdiction religieuse ordonnée par les communistes.

Il resta libre peu de temps. Il fut arrêté de nouveau, en 1948, cette fois « pour avoir préconisé le chaos dans la société ». Reconnu coupable, il fut envoyé à la prison de Heungnam, sous le matricule 596, un camp de travail sévère où les prisonniers trouvaient souvent la mort. Il a raconté son quotidien, la faim, le travail harassant qui consistait à charger des sacs de fertilisants d’une centaine de kilos sur des wagons, les brûlures des mains occasionnées par ce sulfate d’ammonium. Mais, durant les deux ans et huit mois passés dans ce camp, il ne se plaignit jamais.

« Je n’ai jamais prié sous l’effet de la faiblesse. Je n’ai jamais demandé d’aide. Comment aurais-je pu parler de ma souffrance à Dieu, mon Père, et lui causer davantage de désespoir ? Je lui ai simplement dit que je ne serais jamais vaincu par la souffrance », écrivit-il.

Les raisons de l’opposition inflexible de l’Église de l’Unification au communisme international viennent des expériences personnelles du Révérend Moon. L’anticommunisme est l’une des doctrines fondamentales de sa philosophie religieuse. Ces convictions politiques font de lui un allié inconditionnel et éternel des gouvernements anticommunistes du Sud coréen.

Pendant qu’il était en prison, la Corée du Nord envahit le Sud du pays, provoquant une guerre civile. Les forces des Nations Unies repoussèrent les troupes communistes au nord du 38e parallèle et, en octobre 1950, libérèrent la prison de Heungnam, un jour avant l’exécution programmée de Moon, paraît-il. Une fois libéré, il partit à pied pour le Sud coréen, en compagnie de deux disciples, Won-Pil Kim et Chung-Hwa Pak. Selon la légende unificationniste, le Révérend Moon porta Pak sur son dos, blessé à une jambe, pendant des centaines de kilomètres. La photographie jaunie de cet exploit est aujourd’hui une sorte d’icône pour les fidèles de l’Église.

▲ Ce n’est ni Sun Myung Moon et ni Chung-Hwa Pak. C’est une personne qui porte son père de l’autre côté de la rivière Han à Chungju le 14 janvier 1951 pendant la guerre de Corée. (Photo par JJ McGinty, US Army)

Après avoir longuement utilisé cette photographie, l’Église de l’Unification / FFWPU a reconnu que celle-ci n’était pas celle du Révérend Moon ou de M. Pak. Cependant, elle est encore utilisé maintenant, dans des présentations d’ateliers par les principaux dirigeants coréens de la FFWPU.

Chung-Hwa Pak a expliqué que sa cheville avait été fracturée par des voyous à Pyongyang. Il a dit que Moon l’avait porté, mais seulement une ou deux fois, sur 300 mètres ou plus, sur une colline escarpée. Il n’ont jamais jamais marché comme cela dans l’eau. Pendant la première moitié du trajet, Pak a utilisé un vélo; pour la deuxième partie, il a marché jusqu’à Kyongju, où il y est resté. 


Michael Breen détaille le parcours dans son livre, Sun Myung Moon — Les premières années 1920-1953.


Le Révérend Moon s’installa dans la ville portuaire de Pusan, en 1951, et bâtit sa première église, sur le flanc d’une colline. Avec son plancher sale, ses murs de boue séchée, son toit fait d’éclats de bois et de boîtes de ration de l’armée, elle ressemblait à une hutte. La ville regorgeait de soldats et de réfugiés égarés par la guerre. Le Révérend Moon travaillait le jour comme docker et, le soir, il prêchait.

Les biographes officiels omettent de signaler que Sun Myung Moon s’était marié, en avril 1945, à l’âge de vingt-cinq ans. Sa femme, Sun-gil Choi, avait donné naissance à un fils, Sung-Jin, l’année d’après. Ils habitaient Séoul lorsque, le 6 juin 1946, le Révérend vit Dieu lui apparaître sur le chemin du marché. Il lui demanda de partir immédiatement pour la Corée du Nord. Lui, qui affirme être le père idéal pour les enfants de Dieu, n’hésita pas à abandonner sa femme et son fils de trois mois, sans aucune explication. Ils n’entendirent plus parler de lui pendant six ans.

Ce ne fut qu’en 1951, lorsqu’il arriva à Pusan avec ses disciples, que Sun-gil Choi retrouva son mari. Ils ne restèrent pas ensemble longtemps. Ils partirent tous les trois pour Séoul, en 1954, où Moon fonda l’Église de l’Unification, appelée officiellement Association du Saint Esprit pour l’Unification du Christianisme Mondial (AUCM), mais pour lui, le mariage était déjà de l’histoire ancienne.

En une seule phrase, le Révérend Moon rejeta cette union : « Ma première femme a été influencée par les chrétiens s’opposant à notre mouvement. Cela a causé la rupture de ma famille. Nous avons divorcé. » Du jour au lendemain, ce fut comme si Sun-gil Choi et leur fils, Sung-Jin, cessaient d’exister.

« La femme du Révérend Moon supportait de moins en moins le dévouement de son époux pour ses disciples et demanda le divorce, a écrit Hendrik Djik dans une histoire de l’Église. Le Révérend Moon ne le souhaitait pas mais, devant cette impasse, il a finalement accepté. Elle aurait pu le suivre mais elle n’y est pas parvenue. Elle avait des vues théologiques différentes : elle croyait que le Messie réapparaîtrait sur les nuages. Elle était fortement influencée par le négativisme qui règne dans l’Église chrétienne. »

Le départ de Mme Moon coïncida avec les premiers rapports faisant état d’abus sexuels dans l’Église de l’Unification. Selon des rumeurs tenaces, le Révérend Moon pratiquait des rites sexuels au sein de son mouvement. Dans certaines sectes religieuses de l’époque, il paraît que l’on forçait les disciples à faire l’amour avec un chef messianique au cours d’un rite de purification appelé pi’kareum. Le Révérend Moon a toujours nié ces faits : selon lui, on cherchait à le discréditer.

Dans les premiers temps de l’Église, les fidèles se réunissaient dans une petite maison composée de deux pièces. On l’appelait la Maison aux Trois Portes. On chuchotait alors qu’au premier étage, on vous enlevait votre veste, au deuxième, on vous ôtait vos habits et au dernier, on vous dépouillait de vos sous-vêtements. Selon une histoire, plutôt sujette à caution, une femme se rendit un jour à cette église en portant sept couches de vêtements, espérant ainsi déjouer toute tentative de déshabillage !


▲ La Maison aux Trois Portes en 1955

À la suite de ces rumeurs, qui virent le jour en juillet 1955, le Révérend Moon fut arrêté pour immoralité et désertion. Ces deux charges ne furent pas retenues contre lui, mais on continua de murmurer que l’Église pratiquait le pi’kareum.

Mme Gil Ja Sa Eu, épouse du premier président de l’Église de l’Unification — l’homme qui rédigea les Principes Divins —, fit partie des cinq professeurs et des quatorze étudiants chassés de l’Université Ewha, à Séoul, parce que ses directeurs croyaient en la véracité de ces rumeurs.


Mme Gil Ja Sa Eu

En 1987, dans un discours, Mme Eu expliqua que ces histoires dataient de l’époque de l’Église du Saint Dieu créée par Seong-Do Kim. « Comme ils priaient avec beaucoup de piété, dit Mme Eu, de nombreux membres de ce groupe se sentirent complètement purifiés et vierges. Ils déclarèrent : “Nous sommes semblables à Adam et Ève qui étaient nus et n’en ressentaient aucune honte !” Un jour, éblouis de joie, ils ont enlevé leurs vêtements et ont dansé nus. Cette histoire se répandit dans toute la Corée et, bien qu’il n’eût qu’un lien très lointain avec l’Église de l’Unification, l’événement devint pour nous une cause de persécution. »

Ce qui s’est réellement passé dans les premiers temps de l’Église de l’Unification reste assez confus. Le témoignage de Chung-Hwa Pak (le disciple que Moon aurait porté sur son dos, en 1951) ne permet pas de clarifier quoi que ce soit, bien au contraire. Dans son livre intitulé La Tragédie des Six Marias, publié en 1993, Pak déclara que le Révérend Moon avait bien pratiqué le pi’kareum. Il prétendit aussi que la première femme de Moon l’avait quitté à cause de ses infidélités conjugales.


▲ Sun Myung Moon et Chung-Hwa Pak

Toujours selon Pak, le Révérend Moon avait engrossé une étudiante de l’Université, Myung-Hee Kim, alors qu’il était encore marié. L’adultère étant considéré comme un crime en Corée, Moon avait envoyé sa maîtresse accoucher au Japon. Á Tokyo, le 17 août 1955, elle a donné naissance à un garçon, Hee Jin, que Moon a reconnut comme son fils. Cet enfant devait mourir, treize ans plus tard, dans un accident de train [en août 1969].


Myung-Hee Kim avec Hee-Jin Moon en 1959 après leur retour en Corée du Japon.

Le Révérend Moon persuada Chung-Hwa Pak de rallier de nouveau l’Église après la publication de ce livre. Bien évidemment, Pak revint sur son témoignage. Je me suis toujours demandé quel avait été le prix d’un tel reniement.


Sun Myung Moon avec ses enfants qu’il a eu de trois femmes différentes. Cette photographie a été prise le 5 janvier 1965 à l’église Chongpa-dong à Séoul. Sung-jin Moon, dont la mère était Sun-gil Choi, est à gauche. Celui-ci est né en avril 1946. Hee-jin Moon est à droite. Il est né à Tokyo le 17 août 1955. Sa mère était Myung-hee Kim. Les plus jeunes enfants sur la photo sont Ye-Jin et Hyo-Jin. Ils se tiennent devant leur mère, Hak Ja Han. Moon et sa première femme, Sun-gil Choi, ont divorcé le 8 janvier 1957.


Mes propres parents, recrutés séparément par l’Église de Séoul, ne remarquèrent aucune pratique sexuelle licencieuse.

Mon père et ma mère n’avaient pas les mêmes origines sociales, mais ils partageaient le même idéalisme. C’est ce qui les attira dans ce mouvement religieux. Enfants, la religion avait peu compté dans leurs vies. Comme la plupart des jeunes coréens, de la fin des années cinquante, ils se remettaient de la guerre civile et cherchaient une façon de se dépasser et d’aider leur pays, divisé et indigent. En 1957, l’Église de l’Unification était présente dans trente villes et cités coréennes.

C’est cette année-là que mon père, Sung-Pyo Hong, rallia l’Église. Ses parents l’avaient envoyé à Séoul pour y apprendre le métier de pharmacien. Il venait de la petite ville de Ok-Gya, dans la province du Sud Cholla où sa famille cultivait le riz et l’orge. Suivant la tradition, son frère aîné allait hériter de la ferme. Lui et ses trois sœurs devaient trouver par eux-mêmes un moyen d’existence.

Il aimait la ville. C’était un bon étudiant et un fils obéissant. Lorsque ses parents désapprouvèrent son affiliation à l’Église de l’Unification, il en fut grandement affligé. Il avait été recruté dans la rue, comme la plupart des nouveaux adeptes. En compagnie d’un ami, il s’était rendu, intrigué, à une conférence donnée par le Révérend Moon.

Bientôt, il assista régulièrement à des conférences et travailla comme gardien à l’église. Pendant l’été et les vacances scolaires, il tentait de convertir de nouveaux adeptes. Comme beaucoup de fidèles, il travaillait d’arrache-pied pour le Révérend Moon sans abandonner pour autant ses études.

Ma mère, Gil-Ja Yoo, avait grandi à Gil-Ju situé aujourd’hui en Corée du Nord. Sa famille faisait partie du flot de réfugiés qui s’étaient exilés dans le Sud coréen, durant les années quarante. Elle préparait un concours d’entrée au collège quand elle fut, elle aussi, invitée à assister à une conférence à l’Église de l’Unification. Elle n’avait pas prévu de consacrer sa vie à la religion. Elle était une pianiste classique de grand talent et rêvait d’une carrière internationale. Lorsque ses parents découvrirent son intérêt pour le Révérend Moon, ils se montrèrent encore plus inflexibles que ceux de mon père. Ma grand-mère était même férocement en colère. Elle interdit à ma mère de se rendre à l’Église.

Ma mère, cependant, se faufilait discrètement hors de la maison pour assister aux services. Elle se fit prendre à maintes reprises et eut droit à de belles corrections, administrées par ses frères, pour sa désobéissance.

La plupart des Coréens étaient comme mes grands-parents : ils considéraient l’Église de l’Unification comme une secte bizarre, voire dangereuse.

En 1960, lorsque, à quarante ans, le Révérend Moon choisit la femme qui allait devenir la Vraie Mère, leur inquiétude fut portée à son comble. L’élue, nommée Hak Ja Han, n’avait que dix-sept ans. Sa mère avait été une fervente disciple de Seong-Do Kim. Elle croyait fermement que Moon était le Seigneur du Second Avènement. Elle fut heureuse de donner sa fille à Dieu et de la voir devenir la Vraie Mère de la Vraie Famille.

« La Chute de l’homme peut se résumer en une seule phrase : les êtres humains ont perdu leurs parents », a écrit Sun Myung Moon, à propos du bannissement d’Adam et Ève du Jardin d’Éden. « Toute l’histoire de l’Humanité n’a été qu’une longue quête pour les retrouver. Le jour où les peuples rencontreront leurs Vrais Parents sera un grand jour. Jusque-là, les hommes sont semblables à des orphelins vivant en orphelinat. Ils n’ont aucun endroit qu’ils peuvent appeler leur vraie maison. »

Le Révérend Moon ne m’a jamais parlé de son père, mais il mentionnait avec beaucoup de respect le nom de sa mère et son acharnement au travail. Son cousin se souvient du Vrai Père comme d’un enfant intelligent. Selon lui, il était le préféré parmi les six filles et les deux fils de la famille. Deux autres enfants, des jumeaux, étaient morts, encore bébés.

Au cours d’une cérémonie en Corée, en 1989, commémorant la naissance de Kyung-Kye Kim, la mère de Moon, Young-Ki Moon, un des trois cousins du Révérend, s’exprima publiquement sur ses souvenirs d’enfance. Il raconta qu’enfant, le Révérend Moon était « très espiègle. Lorsqu’il avait six ans, ajouta-t-il, il reçut de sa vieille mère une fessée si forte qu’il faillit s’évanouir. Je crois qu’après cet incident la mère était tellement choquée qu’elle ne l’a plus jamais grondé. »

Selon ce même cousin, c’est la mère qui prit conscience des dons intellectuels de Sun Myung Moon. Elle voulait vraiment qu’il reçoive une éducation universitaire. « Il est parti pour le Japon poursuivre ses études mais, comme on ne pouvait pas lui envoyer d’argent, il a été obligé de revenir dans sa ville natale.

« La Mère voulut vendre les terres pour payer les études du Vrai Père. Comme elles étaient au nom de mon père, elle ne pouvait pas le faire. Elle me demanda d’emprunter à ma mère son tampon encreur pour pouvoir vendre la terre et envoyer le Vrai Père au Japon. »

Cette manœuvre frauduleuse était un dessein de Dieu. Pour aider le Messie, toute la famille Moon devait souffrir.

L’enfance de Hak Ja Han s’était déroulée au sein des mouvements spirituels auxquels sa mère appartenait. Jusqu’en 1955, date à laquelle elle était partie avec sa mère pour Séoul, elle avait mené une existence protégée, à l’écart des réalités, sur l’île Jeju. Dans la capitale coréenne, elle fut élevée par sa grand-mère, sa mère étant trop occupée par ses activités religieuses. Le père avait quitté le foyer quand elle était encore petite. Lorsqu’elle eut onze ans, sa mère devint la cuisinière — certains disent la maîtresse — de Sun Myung Moon. Hak Ja Han était encore une enfant quand elle rencontra pour la première fois le Messie qui décida de l’épouser.

« Dans les premiers temps de l’Église de l’Unification, les femmes voulaient toutes m’aimer, au risque de leur vie. Elles venaient me voir à n’importe quelle heure, même tard dans la nuit. Les gens jasaient. Ces femmes ne comprenaient pas ce qui les poussait à me rendre visite : elles savaient pourtant que ma vie était consacrée à Dieu. Lorsqu’arriva l’heure du Mariage Saint, toutes, même les veuves âgées, souhaitèrent m’épouser. Certaines femmes, les yeux brillants de confiance, affirmaient être la Vraie Mère. Une vieille femme de soixante-dix ans vint déclarer qu’elle allait devenir ma femme et qu’elle aurait dix enfants. Évidemment, elle ne savait pas pourquoi elle disait des choses pareilles. Les femmes qui avaient des filles priaient Dieu avec une grande ferveur et prétendaient avoir eu des révélations disant que leurs enfants allaient devenir la Vraie Mère.

« Mais la femme à qui ce rôle allait échoir apparut à l’improviste. C’était quelqu’un que peu de gens avaient rencontré… J’avais quarante ans et j’étais sur le point d’épouser une jeune fille de dix-sept ans. Si cela n’avait été la volonté de Dieu, j’aurais été fou ! La Mère avait l’énorme responsabilité de porter tous les fardeaux de l’Église de l’Unification.

« De nombreuses jeunes femmes merveilleuses et instruites tentèrent de me convaincre de leurs qualités mais je me débarrassai de toutes pour choisir une innocente jeune fille de dix-sept ans. La surprise fut totale ! Les vieilles femmes et les mères de familles se récrièrent, horrifiées ! »

Le Révérend Moon l’affirme à ses disciples : la jeunesse ne doit pas être un obstacle au mariage.

« Dés que votre enfant vous paraît conscient des choses du sexe, cela veut dire qu’il est béni et prêt pour le mariage. Pourquoi devrait-il échouer ? Dieu, ou si vous préférez le Ciel, a charge de nourrir, d’éduquer et de marier tout homme sur Terre. De nos jours, les gens travaillent dur et cependant n’ont pas assez à manger. Ils sont prêts à se marier, mais ils ne le peuvent pas… Pourquoi devraient-ils être laissés pour compte alors qu’ils ressentent l’amour ? C’est aux parents de déterminer le moment idéal. »

Sun Myung Moon et Hak Jan Han se marièrent le 11 avril 1960, à Séoul, au quartier général de l’Église. Dans la rue, pendant la cérémonie, les familles de disciples, qui avaient récemment quitté l’Église en désaccord avec Moon parce qu’il se permettait de choisir personnellement les conjoints de ses fidèles, manifestèrent leur désapprobation.

Pour le Révérend Moon, cette opposition était aussi providentielle que le mariage lui-même. « Jésus a été persécuté par sa nation, par les prêtres, par tout un chacun. La Restauration ne peut se faire que si nous nous trouvons dans la même situation que Jésus. C’est pour cela que la nation coréenne tout entière a été mobilisée pour nous persécuter. Quand je me suis marié, des voix se sont élevées contre nous, devant l’Église. L’Église de l’Unification a gagné la victoire. Si nous avions renoncé, Dieu ne nous aurait pas rejoints. »

Une semaine plus tard, le Révérend Moon maria ses trois plus proches disciples — Won-Pil Kim, Hyo-Won Eu et Young-Whi Kim — à trois femmes qu’il avait lui-même choisies. L’année suivante, il y eut trente-trois nouveaux mariages arrangés, dont celui de mes parents.


De gauche à droite: Young-Whi Kim, Hyo-Won Eu et Won-Pil Kim avec leurs épouses. Sun Myung Moon et Hak Ja Han se tiennent derrière eux.

Le Révérend Moon avait pourtant permis à mon père de choisir sa fiancée, une pratique inhabituelle dans cette Église qui enseigne que le mariage se doit d’être une union spirituelle et en aucun cas influencé par une attirance physique. Mon père s’en remit au jugement de Moon.

Mes parents ne se connaissaient pas, mais tous deux firent confiance au révérend. Ce dernier les convainquit qu’ils auraient un jour des enfants feraient honneur à l’Église de l’Unification. Lorsque ma grand-mère eut vent de ce projet nuptial, elle cacha les chaussures de ma mère et l’enferma dans sa chambre. Ma mère sollicita l’aide de son jeune frère. Ce dernier récupéra les chaussures et déverrouilla la porte. Ma mère courut d’une traite jusqu’à l’église, poursuivie à quelque distance par ma grand-mère. Hélas, celle-ci arriva trop tard ! Alors que mes parents recevaient la bénédiction du Révérend Moon, ils l’entendirent hurler et frapper contre la porte de l’église.

Le Révérend Moon n’a jamais oublié ce jour où ma grand-mère, après avoir fait irruption au milieu de la cérémonie, lui martela la poitrine de ses poings et l’injuria pour avoir marié sa fille à un inconnu, au sein d’une secte à laquelle elle ne croyait pas.

Au cours des années, Sun Myung Moon et moi-même sommes arrivés à la conclusion que j’avais sans doute hérité du caractère de ma grand-mère.


Je suis flanqué ici par ma mère, Gil-Ja Yoo Hong, à gauche, et un assistant de Mme Moon, Mal-suk Lee. Nos pancartes protègent contre l’incarcération du révérend Sun Myung Moon au pénitencier fédéral de Danbury pour évasion fiscal.


Chapitre 2

Mon premier souvenir est celui d’une petite pièce sombre, située au bout d’un étroit corridor. Je ne me souviens plus s’il y avait des fenêtres, ni même des meubles. Je n’ai en mémoire que limage d’une fillette minuscule, assise sur le sol nu, cernée par l’obscurité.

Je suis toute seule. La maison est déserte mais, étrangement, je n’ai pas peur. Ce que j’éprouve ressemble plutôt à de la résignation, un sentiment curieux pour une petite fille juste en âge de marcher. Qui, c’est exactement ce que je ressentais, l’impression d’être condamnée par le destin et de ne vivre que pour souffrir.

J’ignore qui j’attendais — mon frère rentrant de l’école, une baby-sitter arrivant de l’Église… — mais je sais bien qui je n’espérais plus.

Ma mère a été absente pendant presque toute mon enfance. J’ai passé les premières années de ma vie à l’attendre et à l’espérer avec une ardeur sans fin qui me laissait comme un vide terrifiant au creux du cœur. À l’exemple de mon père, elle était toute à sa nouvelle conversion religieuse. Mes parents prenaient à cœur leur rôle de premiers disciples de Moon. Ils considéraient que leur mission était de propager la parole du Seigneur du Second Avènement et de recruter de nouveaux adeptes pour la toute jeune Église de l’Unification.

Nous, les enfants, compliquions cette tâche, même si notre existence en était la pure expression. Le Révérend Moon demandait aux trente-six premiers Couples Bénis d’avoir le plus d’enfants possibles afin de construire les fondations de la Vraie Famille de Dieu. Mais il attendait d’eux aussi qu’ils voyagent à travers toute la Corée et le monde, pour prêcher en son nom.
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Selon le Révérend Moon, Dieu prendrait soin de leurs enfants si eux-mêmes prenaient soin de lui. La mission divine imposée par Moon était plus importante que les liens existant entre une mère et son enfant.

Mes parents avaient le devoir religieux de nous mettre au monde mais, depuis mon plus jeune âge, je savais qu’ils étaient avant tout responsables devant le Révérend Moon, et non pas devant nous. Ils nous nourrissaient, nous habillaient, nous protégeaient. Je sais qu’ils nous aimaient. Mais ils ne pouvaient pas nous donner ce que les enfants réclament ardemment : du temps et de l’attention.

Au cours de leurs douze premières années de mariage, mes parents ont eu sept enfants. Je fus la deuxième. Je suis née sur un sac de couchage, placé sur le sol de la maisonnette de ma grand-mère maternelle, à Séoul. Cette dernière n’avait jamais pardonné à sa fille d’avoir rejoint une secte religieuse, mais elle ne l’avait jamais reniée.

L’Église n’avait pas d’argent. Le Révérend Moon envoyait ses disciples à travers le pays, avec la ferveur comme seul moyen de survie. Mes parents ne voyageaient pas ensemble. Le Révérend Moon ordonnait à ses fidèles de se disperser et de prêcher seul. Mon père et ma mère partaient séparément dans les petites villes et les villages de Corée.

Nous étions confiés à notre grand-mère et à une incroyable collection de tantes et de femmes que nous appelions des sœurs. Il s’agissait de membres de l’Église, célibataires, qui servaient le Révérend Moon en jouant les baby-sitters auprès des disciples mariés. Lorsque j’eus mes propres enfants, j’ai eu vraiment du mal à comprendre comment mes parents avaient pu abandonner ainsi totalement leurs bébés à d’autres, souvent à des étrangers. En quoi cela représentait-il un modèle de famille parfaite ?

Je sais, néanmoins, que mes frères et sœurs et moi-même, avons été plus chanceux que certains autres enfants. De nombreux disciples du Révérend Moon abandonnaient purement et simplement leurs fils et leurs filles dans des orphelinats pour aller prêcher à travers le monde. Certains, d’ailleurs, ne sont jamais revenus.

En 1965, le Révérend Moon expliqua ce qu’était pour lui une éducation idéale :

« Nous aimerions avoir une pension pour vos enfants. Elle serait tenue par des personnes responsables qui prendraient en charge leur éducation. Cela vous permettrait de vous libérer et de trouver le temps pour remplir votre mission si utile. Il y a dans notre groupe des gens tout à fait qualifiés qui accepteraient de diriger une telle pension et une telle école. Lorsque nous aurons davantage d’argent, nous mettrons ce projet sur pied. Cela sera excellent pour les enfants, excellent pour les parents et excellent pour notre mouvement. Personne ne peut entrer seul au Royaume des Cieux, il faut appartenir à une famille. »

Il conseilla vivement à ses premiers disciples, dont mes parents, de « trouver des gens fortunés qui puissent financer une telle école ».

S’il était dur pour moi d’être séparée de ma mère, la vie n’était pas non plus tendre pour elle. Les voyages étaient pénibles. Elle devait mendier ou emprunter de l’argent pour acheter un billet de train, faire du stop, voyager dans un wagon de foin, en un mot faire n’importe quoi pour délivrer le message du nouveau Messie. Elle ne recevait souvent en récompense que l’hostilité du public. Les premiers disciples de l’Église de l’Unification étaient mal accueillis : on se moquait d’eux, on leur lançait des pierres, on leur crachait dessus et on les huait. On les écoutait vraiment rarement.

Ma mère tenait bon, grâce à la prière. Si la méditation nourrissait son âme, elle n’avait que peu d’effet sur son corps qui criait famine et ployait sous de trop fréquentes grossesses. Elle vivait de riz et d’eau, grâce à la charité de fermières qui prenaient pitié d’elle en la voyant enceinte.

Quand je repense à l’appétit démesuré qui a marqué mes propres grossesses, je suis stupéfaite de constater les privations que ma mère a endurées en silence !

Ses journées étaient longues et répétitives. Elle louait en général une chambre, dans un village, et passait ses journées à prêcher au coin des rues. Le soir, elle donnait des conférences dans des salles à moitié vides.

Enfant, elle était plutôt timide mais, au fil des années, elle développa une formidable capacité à s’exprimer en public. Avec le temps, elle parvint à dominer sa peur et réussit à capter l’attention de son auditoire.

Cependant, mes parents ne connurent pas seulement la pauvreté et la séparation au cours de leurs premières années de mariage. Un jour, alors que j’étais encore au sein de ma mère, des soldats firent irruption dans la petite chambre que ma famille louait à Séoul. Ils ordonnèrent à mon père de les suivre et, sous les yeux terrifiés de sa femme, l’emmenèrent en prison. Mon père avait oublié de se faire recenser auprès de l’armée. En Corée, le service militaire était obligatoire pour les jeunes gens. Comme il me l’avoua plus tard, il n’avait pas volontairement fui la conscription. Il pensait avoir réussi à se faire exempter.

Les soldats n’informèrent pas ma mère de l’endroit où ils l’emmenaient. Traînant mon frère, âgé de deux ans, et moi dans les bras, elle alla de prison en prison, de commissariat en commissariat à travers tout Séoul. Il ne lui vint jamais l’idée d’aller demander de l’aide au Révérend Moon. Il était trop important pour qu’on l’ennuie avec des problèmes personnels, même urgents. Pendant l’absence de mon père, elle se battit comme une lionne pour que nous puissions, tous trois, avoir un toit et de quoi manger.

En dépit de toutes ces épreuves, mes parents ne se plaignaient jamais. Ils travaillaient pour Dieu. À leurs yeux, la pauvreté les anoblissait. Ils acceptaient leurs misères et les jugeaient ridicules à côté de celles que le Révérend Moon avait endurées pendant les premières années de création de l’Église de l’Unification : ses emprisonnements, sa persécution par les mécréants communistes, sa longue marche vers le Sud. L’histoire des souffrances de Sun Myung Moon était déjà devenue une légende. À cette époque-là, cependant, le Révérend Moon vivait très bien, en tout cas bien mieux que ses disciples.

La famille Moon occupait un appartement spacieux, au-dessus de l’église située elle-même dans l’un des plus beaux quartiers de Séoul. Des fidèles les servaient à table, s’occupaient des enfants, faisaient le ménage et la lessive.

Nous vivions dans de petites chambres que nous louions dans l’un des quartiers pauvres de Séoul, appelé Moontown. Le nom n’avait rien à voir avec le Révérend Moon ou l’Église de l’Unification. Cette banlieue se trouvait au sommet d’une colline sans arbre, surplombant la capitale de la Corée du Sud : les gens disaient qu’elle était proche de la lune. C’était un ghetto composé de maisonnettes délabrées, serrées les unes contre les autres, le long de ruelles sinueuses.

Les habitations se ressemblaient toutes — des bâtiments de plain-pied, chauffés par des poêles à charbon. Elles avaient un toit de tuiles et étaient entourées d’un mur de pierre, fermé par une grille. Au sommet, on avait planté des tessons de bouteilles pour décourager les voleurs errant dans le quartier.

Nous avons vécu dans tellement de chambres différentes à Moontown qu’elles se mélangent toutes dans ma mémoire. Je me souviens du perron d’une de ces maisons où Jin et moi jouions « à la famille », à nourrir notre petite sœur, Choong Sook de cailloux qu’elle avalait sagement jusqu’à ce qu’une des Sœurs de l’Église nous ordonnât d’arrêter. Je me rappelle une autre bâtisse dont les deux pièces se trouvaient à chaque bout du couloir. Nous vivions avec une Sœur dans l’une des chambres, tandis que mon père et ma mère partageaient l’autre. Un jour, nos propriétaires accusèrent mes parents de voler du charbon. La Sœur fut si retournée par cette insulte qu’elle protesta avec violence : on se retrouva à la rue.
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La pièce dont j’ai gardé le souvenir le plus vif me parle de mon père. Elle représente, pour moi, le seul moment d’intimité que j’ai partagée avec lui. C’était une grande chambre que l’on avait divisée en deux au moyen d’une petite commode à tiroirs. Ma mère venait de donner naissance à son cinquième enfant, ma sœur Chang Sook. Une de mes tantes était venue lui donner un coup de main. Nous quatre, les aînés, dormions avec elle sur des sacs de couchage, dans un coin de la pièce. Mes parents se retrouvaient avec le bébé sur un futon, de l’autre côté de la commode.

Notre coin était le plus sombre. Je mourais d’envie de dormir plus près de mes parents, plus près de la lumière. Un soir, comme la nuit tombait, je fis semblant de m’endormir dans la partie de la chambre dévolue à mes parents. Je priai qu’ils me permettent de rester là, lovée contre eux jusqu’au matin.

Cela ne se produisit pas. Mon père m’attrapa dans ses bras et me ramena de l’autre côté, vers l’obscurité. Ce fut le contact physique le plus important que j’ai jamais eu avec lui. Je ressens encore la facilité avec laquelle il me souleva du sol, le doux frottement de sa chemise sur ma joue. J’étais si heureuse d’être contre lui que ma tristesse d’avoir à dormir loin de leur chaleur et de la lumière s’était comme envolée…

Ce moment d’intimité vit toujours en moi. Sans doute est-ce parce qu’il a été unique.

Notre vie n’était qu’engourdissement, routine et extrême pauvreté. La seule intimité que nous connaissions était celle, forcée, que vivent les pauvres. Il n’y avait aucune installation sanitaire dans les maisons de Moontown.

Nous nous lavions et brossions nos dents à un robinet public, dans une allée, derrière la maison. Nous allions nous soulager dans des latrines sordides qui servaient à tout le quartier.

De temps à autre, des camions venaient les déboucher. Hélas, pas assez souvent… Je me retenais aussi longtemps que je le pouvais. Lorsque je n’y arrivais plus, je prenais ma respiration et poussais la porte. La puanteur y était incroyable, même les jours de gel en plein hiver. En été, il y avait des mouches partout. Lorsque j’arrêtais de me boucher le nez afin de les chasser, je devais ravaler le vomi qui me montait aux lèvres. Je sortais en courant pour respirer à pleins poumons.

Une fois par semaine, la famille au grand complet descendait au bain public pour la toilette hebdomadaire. Chacun d’entre nous portait un petit seau en fer, avec nos pains de savon, notre shampooing, une serviette et des vêtements propres. On payait et les garçons entraient par une porte, les filles par une autre. À l’intérieur, il y avait deux grandes pièces, toutes deux équipées d’énormes bassins d’eau bouillante. Je revois encore les dizaines de femmes et de jeunes filles assises les unes à côté des autres, leur peau nue rougissante dans l’eau chaude. Des employées frottaient le dos de nos voisins les plus riches en échange de quelques sous. On se rinçait sous la douche et on rentrait à la maison, propres pour la semaine à venir.

Les enfants n’ont pas conscience de la valeur économique des choses. À nos yeux, nous n’étions pas spécialement pauvres ou démunis. Après tout, nous n’étions pas différents de nos voisins. Nous jouions aux poupées en papier, sur le perron, et aux osselets, sur les trottoirs défoncés. Nous faisions la course dans les rues encombrées pour aller dans une école qui ne l’était pas moins. On se bagarrait, on riait comme les plus riches d’entre nous.

Ce qui nous séparait des autres n’était pas l’argent, mais la foi. Depuis toujours, je savais que notre religion faisait de nous une famille différente, qu’appartenir à l’Église de l’Unification n’était pas comme être presbytérien ou bouddhiste.

Je ne parlais jamais de ma foi, excepté avec mes amis de l’Église. J’étais consciente que les autres jugeaient nos croyances bizarres, voire dangereuses. Enfant, je n’étais ni fière, ni honteuse de ma religion… sauf peut-être à Noël.

À cette époque-là de l’année, j’avais envie que ma famille ressemble à toutes les autres.

Les arbres de Noël et les célébrations de la naissance de Jésus étaient rares, dans notre quartier. Pourtant, le père Noël rendait visite aux pauvres de Séoul. Il ne vint jamais chez nous. Tous les ans, la nuit de Noël, je partais me coucher avec l’espoir que cette fois-ci, il allait venir déposer un petit jouet devant mon sac de couchage, comme il le faisait pour mes amies. Chaque lendemain matin, je retenais mes larmes : une fois de plus, il nous avait oubliés.

Ce n’était pas cruauté de la part de mes parents. Comme me l’a avoué récemment ma mère, ils étaient tellement occupés à bâtir notre église, si préoccupés par leur action religieuse qu’ils ne pensaient pas à nous offrir des cadeaux de Noël. Dans notre famille, ce jour-là était consacré à la parole de Jésus. Même si l’on nous enseignait qu’il avait échoué dans sa mission divine, on nous encourageait à prendre conscience de son accomplissement spirituel. Pour le Révérend Moon, la meilleure façon de fêter la naissance du Christ était de passer la journée à recruter de nouveaux adeptes.

Nous nous amusions comme nous le pouvions. Mon frère, Jin, avait coutume de déambuler dans les rues de Moontown et de repérer par les fenêtres, la lumière bleuâtre qui signalait un poste de télévision. Rares étaient les maisons qui en possédaient. Lorsque la porte d’entrée n’était pas verrouillée, il entrait sur la pointe des pieds dans la pièce où la famille était réunie devant le poste. Il parvenait parfois à regarder un programme entier avant que l’on ne s’aperçoive de sa présence et qu’on ne le jette à la rue.

J’étais à la fois admirative et choquée par son audace. Je ne pouvais m’imaginer être aussi hardie. Enfant, j’étais mal à l’aise avec les gens, même avec mes proches. Sans doute parce que j’étais souvent seule.
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Lorsque j’eus quatre ans et mon frère Jin six, mes parents nous envoyèrent tous deux vivre pendant un an à Pusan, la deuxième grande ville de Corée, chez la sœur de mon père et son mari. C’était à plus de 300 km de chez nous. Nos parents ne parvenaient plus à nourrir et loger leur famille, de plus en plus nombreuse. Notre tante et notre oncle n’avaient pas d’enfants. Ils possédaient une petite pharmacie et habitaient à l’étage au-dessus, dans une chambre unique.

Ils étaient gentils avec nous mais Jin et moi regrettions la maison. Pendant qu’ils travaillaient au magasin, je restais seule, à jouer au fond de l’arrière-boutique. Je me souviens encore de ma joie lorsque Jin me rejoignait après l’école. On subtilisait sur les rayons des petites douceurs, comme cette boisson médicale appelée Pakhasu qu’on sirotait clandestinement. C’était une roublardise dont je n’aurais pas osé prendre l’initiative.

Pendant ce temps, ma cadette, Choong Sook, avait été envoyée chez mes grands-parents maternels, dans leur maison de deux pièces, à Séoul. Le frère aîné de ma mère y vivait avec sa femme. Ils n’avaient pas d’enfants et ma tante adorait ma petite sœur. Elle la traitait davantage comme sa fille que comme une nièce.

Ma mère confessa plus tard qu’elle regrettait de nous avoir envoyé au loin pendant si longtemps. Elle aurait aimé, dit-elle, pouvoir nous garder tout en servant le Révérend Moon. À cette époque, cependant, il était sa priorité. Ce ne fut pas le dernier sacrifice que mes parents allaient exiger de leurs enfants, au nom de Sun Myung Moon et de son Église.

Lorsque je revint de Busan, ma mère m’inscrivit dans une école publique, une solution pratique qui remplaçait les baby-sitters. Je n’avais que cinq ans, et une année de moins que tous mes copains de classe. Habituée à la solitude, j’étais terrifiée devant ces centaines d’enfants bruyants et turbulents. Plusieurs matins, je refusai d’y entrer. Cette stratégie n’eut pas les conséquences escomptées. Un professeur fut chargé de venir me chercher pour m’entraîner à l’intérieur de la classe, attirant sur moi l’attention de tous les élèves.

Nous étions près de quatre-vingts enfants dans chaque classe de cette école élémentaire. Je me sentais misérable, perdue, trop intimidée pour exprimer le moindre de mes besoins. Je me souviens encore des rires cruels qui accueillirent la mare d’urine au-dessous de mon bureau. J’avais eu trop peur de demander à mon maître d’aller aux toilettes.

Je me sentais plus à l’aise à l’Église, elle représentait le centre de mon univers. Le soir, au lieu des traditionnels contes de fées, ma mère nous racontait de merveilleuses anecdotes tirées de la vie du Révérend Moon. Nous connaissions mieux sa biographie que la nôtre. Un de nos premiers rituels, lorsque nous emménagions dans une nouvelle chambre, était d’accrocher des photographies du Révérend et de la Vraie Famille. Nous possédions aussi un reliquaire. Au centre, il y avait une photo des Vrais Parents, avec des fleurs tout autour et des bougies bénies censées affaiblir le pouvoir de Satan.

Le dimanche est le jour du culte, dans l’Église de l’Unification. Nous nous levions avant l’aube afin de préparer le Service de la Promesse qui commence à 5 h du matin. Les jeunes enfants et les bébés doivent aussi y assister. Nous détestions nous lever aussi tôt lorsque nous étions petits. La Promesse doit être également récitée le premier jour de chaque mois et durant les jours de fête de l’Église.

Une fois levés, somnolents, nous nous réunissions devant l’autel. Nous nous inclinions trois fois — pour Dieu, pour le Vrai Père et pour la Mère — et puis nous énoncions lentement « Ma Promesse ». Je la connais par cœur depuis l’âge de dix ans.

1 – Comme le centre du cosmos, j’accomplirai la volonté de notre Père (but de la création), et la responsabilité qui m’est donnée (pour l’accomplissement de ma propre perfection). Je deviendrai une Fille soumise et une Enfant de bonté pour servir notre Père à jamais dans le monde idéal de la création, en Lui redonnant joie et gloire. Cela, je le promets.

2 – Je ferai entièrement mienne la volonté de Dieu de me donner toute la création comme mon héritage. Il m’a donné Sa parole, Sa personnalité et Son cœur, et il me fait revivre, moi qui étais morte, me fait un avec Lui et Son véritable Enfant. Pour faire cela, notre Père a persévéré pendant six mille ans dans le chemin de sacrifice de la croix. Cela, je le promets.

3 – Comme une Vraie Fille, je suivrai l’exemple de notre Père et chargerai bravement le camp ennemi, jusqu’à ce que je l’aie complètement jugé avec les armes avec lesquelles Il a vaincu Satan pour moi, à travers le cours de l’histoire, en versant de la sueur pour la terre, des larmes pour l’homme et du sang pour le ciel, comme un serviteur mais avec un cœur de Père, pour restaurer Ses enfants et l’univers, perdus entre les mains de Satan. Cela je le promets.

4 – L’individu, la famille, la société, la nation, le monde et le cosmos, qui sont prêts à servir notre Père, la source de paix, de bonheur, de liberté, et de tous les idéaux, accompliront le monde idéal d’un cœur dans un corps en restaurant la nature originelle. Pour faire cela, je deviendrai une Vraie Fille, en redonnant joie et satisfaction à notre Père, et comme le représentant de notre Père, je transmettrai à la création, paix, bonheur, liberté et tous les idéaux dans le monde du cœur. Cela, je le promets.

5 – Je suis fière de la seule Souveraineté, fière du seul peuple, fière de la seule terre, fière de la seule langue et de la culture centrée sur Dieu, fière de devenir l’enfant des seuls Vrais Parent, fière de la famille qui doit hériter d’une Tradition, fière d’être une ouvrière qui travaille pour établir le seul monde du cœur.

Je combattrai avec ma vie.

Je serai responsable de l’accomplissement de mon devoir et ma mission.
Cela je le promets et je le jure
Cela je le promets et je le jure.
Cela je le promets et je le jure.

Après le Service de la Promesse, nos parents nous quittaient pour aller à l’église, à 6 h, entendre prêcher le Révérend Moon. Parfois, ce dernier parlait pendant des heures, jusqu’à quinze heures d’affilée. Il était agacé lorsqu’on allait aux toilettes pendant ses sermons. Aussi, pour les fidèles assis sur le plancher de bois de la salle de réunion de l’Église, le dimanche ressemblait parfois à un supplice.

Je commençai le catéchisme, toute petite. C’était assez loin de Moontown et je devais changer plusieurs fois de bus. Ma mère glissait l’argent du ticket et de la quête dans la main de Jin. Je portais un chapeau de coton rouge en tricot, attaché sous le menton. Je me revois encore marcher dans la rue, main dans la main avec mon frère, mon visage levé vers le sien.

J’ai toujours respecté Jin. Même enfant, il avait une certaine sagesse. Il était gentil, ce que je n’étais pas. Quand nous jouions à l’école, il était toujours le professeur, ma petite sœur et moi étions les élèves.

Lorsque Choong Sook n’arrivait pas à répondre à une question, il l’aidait. À ma grande honte, je dois avouer que cela me mettait en rage. Je l’accusais de tricher, de me défavoriser. Patiemment, il m’expliquait que les aînés se devaient d’aider les plus jeunes à apprendre ! Sa bonté m’humiliait, mais j’étais obstinée. Je ne reconnaissais jamais mes torts. Invariablement, c’était toujours Jin qui s’excusait après une dispute que j’avais moi-même provoquée.

Malgré tout, mon frère n’était pas un saint. Il avait un côté espiègle. Près d’un des arrêts de bus, sur le chemin de l’église, il y avait un marché. Nous y allions parfois, avec Jin, dépenser l’argent que mère nous avait donné pour la quête. On ne mangeait pas bien à la maison — le riz et les germes de soja étaient notre ordinaire. On ne résistait pas à s’empiffrer de gâteaux de riz épicés, de croquettes de poisson et de légumes frits au lieu d’aller apprendre la bonne parole.

En revenant un jour à la maison, après une de ces escapades, ma mère nous demanda de lui raconter notre séance de catéchisme. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine. J’étais sur le point de tout avouer lorsque j’entendis Jin, souriant, réciter les leçons bibliques de la semaine précédente. Je fus étonnée de son aisance. Encore tremblants, nous décidâmes de ne plus recommencer. La semaine d’après, nous repartîmes fidèlement assister aux cours.

L’église faisait partie d’un corps de bâtiments construit sur une grande propriété, à Séoul. Après avoir franchi un immense portail sculpté, on arrivait dans une très vaste cour. On laissait nos chaussures sur un présentoir, près de la porte d’entrée.

J’adorais attendre dans le hall pour regarder descendre les enfants de Moon de leur appartement situé à l’étage au-dessus. Mme Moon les précédait dans l’escalier : ils étaient propres, vêtus de vêtements de qualité, attirants… Mme Moon, elle-même, était si jeune et si belle que toutes les petites filles souhaitaient l’avoir pour mère. Nous l’appelions Amonim, le mot coréen pour Mère.

Le Révérend Moon et sa femme avaient six enfants. Les deux aînés, la fille Je Jin et le garçon Hyo Jin, avaient respectivement cinq et quatre ans de plus que moi. Heung Jin avait mon âge. Les trois derniers, Un Jin, In Jin et Kook Jin étaient plus jeunes.

Les sept autres enfants de Moon naquirent après leur installation en Amérique, en 1971.

Comme tout le monde, j’enviais les enfants Moon d’avoir une mère si belle et un père si puissant. Les adultes tentaient, à notre grand déplaisir, de les flatter pour s’insinuer dans les bonnes grâces de leur père. Nous, nous voulions juste les convaincre de venir avec nous au cours de catéchisme. L’équipe qui donnait le plus d’argent à la quête était récompensée. Avoir un des enfants Moon dans son groupe était forcément un énorme avantage. Alors que nous étions tous pauvres, ils venaient, chaque semaine, avec des billets tout neufs.

Ces billets faisaient grande impression sur moi. Petite fille, je collectionnais des pièces de monnaie. Je ne choisissais que les plus brillantes, les lustrait et les apportait à l’église, le dimanche. Je ne possédais pas grand-chose mais je donnais mes plus beaux trésors pour Dieu et le Révérend Moon. Cette habitude enfantine me suivit longtemps.

Au catéchisme, on ne nous parlait pas simplement des Principes Divins et des révélations du Révérend Moon. Un nous racontait des paraboles comme il en existe dans la Bible. Cependant, ces récits ne parlaient pas de Jésus, mais de Sun Myung Moon. Un nous narrait son combat spirituel, sa souffrance, les persécutions dont il avait été victime de la part des non-croyants. À nos yeux, il était un personnage historique portant sur ses fortes épaules tous les péchés du monde et de l’homme. Nous ne pouvions imaginer de leader plus brave ou plus saint que Sun Myung Moon.

Nous admirions les Vrais Enfants avec une révérence semblable. Aucun de leur nom, aucun de leurs exploits ne nous échappaient. Lorsque nous nous adressions à eux, nous n’omettions jamais d’ajouter le terme « Nim », en signe de respect. Leurs prouesses académiques et artistiques nous étaient présentées comme la preuve de leur supériorité. Nous étions très près de l’adoration.

Une certaine hiérarchie régnait aussi au sein des fidèles. Les Enfants Bénis, nés des trois premiers disciples, étaient plus importants que ceux nés des trente-trois couples suivants. Les parents se livraient une compétition farouche dans l’espoir que leur progéniture épouserait les enfants Moon. Le statut de chacun dans l’Église dépendait directement de ses relations avec le Révérend et Mme Moon. Devenir un parent par alliance devait assurer à une famille une place dans le cercle étroit de la Vraie Famille.

Pour les enfants dont les parents n’avaient pas été bénis, l’Église pouvait se montrer cruelle. Mon frère relata un jour, aux bords des larmes, un incident qui avait eu lieu au catéchisme. Un jeune garçon non béni avait posé son ticket de bus dans le panier de la quête. Il s’était vu refuser ce don par un adulte insensible qui le châtia pour son geste. Jin fut horrifié. Il était clair que ce bout de carton avait une grande valeur pour cet enfant.

Nous, les plus jeunes, avions rarement affaire personnellement au Révérend Moon. On le voyait le dimanche et aux nombreuses fêtes de l’Église : Le Jour des Vrais Parents, le Jour des Enfants, le Jour de Toutes les Choses, le Jour de Dieu, l’Anniversaire des Vrais Parents.

Le Jour des Vrais Parents commémore le mariage de Sun Myung Moon et de Hak Ja Han, l’union parfaite qui doit restaurer le Jardin d’Éden et bâtir les fondations du royaume de Dieu sur Terre. Le Jour des Enfants, le 1er octobre, célèbre le lien des Enfants de Dieu avec les Vrais Parents. Le Jour de Toutes les Choses symbolise la domination de l’homme sur le reste de la création. Le Jour de Dieu a lieu le 1er janvier : c’est le jour où les fidèles réitèrent leur adhésion à la mission du Révérend Moon.

La musique et la nourriture jouaient un rôle important dans ces fêtes de l’Église. Les enfants étaient chargés de divertir les adultes qui déposaient des fruits et des victuailles sur des buffets, dressés devant le Révérend et Mme Moon.

J’étais terrifiée à l’idée de devoir chanter devant le Révérend. J’étais très timide et il faut avouer que j’avais une voix horrible. L’année de mon CM 1, je fus choisie avec deux amies pour chanter devant toute la congrégation. Nous étions terrorisées. Il est difficile à un enfant de rester calme lorsqu’il est en face de l’homme qu’il pense être l’émissaire de Dieu sur Terre.
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Cette même année, mes parents m’inscrivirent dans une école privée. Ils avaient les moyens de louer une modeste maison mais n’avaient aucune sécurité financière. En Corée, l’éducation est la première priorité des parents. Mon père et ma mère sacrifiaient jusqu’à leur confort pour que leurs sept enfants reçoivent la meilleure éducation possible. Nous partions rarement en vacances, mais je prenais une leçon de piano tous les jours.

Néanmoins, ils ne réglaient pas toujours les factures en temps voulu. Un après-midi, notre professeur demanda à plusieurs d’entre nous de rester après la classe. Les frais de scolarité n’avaient pas été payés. Il exprima son intention d’aller lui-même récupérer l’argent à nos domiciles. Honteuse de lui laisser voir la maison minable où nous vivions, je l’emmenai avec toute la classe au bureau de mon père.

Selon l’enseignement du Révérend Moon, l’industrie est la base sur laquelle doit être créé le Royaume de Dieu. Il contrôle aujourd’hui un véritable empire, comprenant de l’agro-alimentaire, des pêcheries, des usines, de l’informatique, des produits pharmaceutiques, des constructions navales et électroniques. Il Hwa fut la première pierre de cet empire.

Il Hwa est un laboratoire qui produit plus de quarante produits dans ses quatre usines modernes de Corée. Elle embouteille de l’eau gazeuse, une boisson sucrée très populaire dans mon pays, et commercialise jusqu’à dix sortes de produits faits à base de ginseng. Mon père avait créé Il Hwa à partir de rien.

Il avait été plus sage que la plupart des premiers disciples du Révérend Moon. Tout en s’engageant dans l’Église, il avait achevé ses études. Pendant les dix années passées à prêcher au coin des rues, il n’avait pas utilisé son diplôme de pharmacien, mais lorsque, en 1971, le Révérend Moon décida de promouvoir et de fabriquer des produits au ginseng, c’est vers mon père qu’il se tourna. Le Révérend Moon avait constaté la popularité du ginseng au Japon où l’Église étendait son influence. Selon l’un de ses disciples, la Corée constituait un marché potentiel.
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Mon père n’avait jamais vu de racine de ginseng, mais il savait que, depuis des siècles, les Orientaux lui attribuaient des vertus curatives et reconstituantes. Elle était censée retarder le vieillissement, renforcer la virilité et donner de l’énergie.
Il lança cette société, qui devint l’une des plus rentables de Corée, avec la modeste somme de 500 dollars.

Au cours des dix années suivantes, il fit de Il Hwa une entreprise gigantesque, spécialisée dans les produits au ginseng, thé, comprimés, extraits et boissons. Je le voyais à peine. Il était parti quand je me levais et n’était pas rentré lorsque j’allais me coucher, le soir.

Un des produits phares de Il Hwa s’appelle le McCol. C’est une boisson sucrée, aussi populaire en Corée que le Coca-Cola. Grâce au McCol, au Ginseng-up et à son eau minérale en bouteille, cette société est aujourd’hui la première entreprise de boissons sucrées de Corée. Elle possède 62 % du marché et exporte dans plus de trente pays.

Mon père, lui même fils d’agriculteur, avait deux objectifs en créant le McCol : aider les pauvres et faire fructifier sa société. La popularité de cette boisson, faite à base d’orge (Sun Myung Moon en boit, même en Amérique), donna un coup de pouce à la productivité des fermiers coréens. Issu d’un milieu modeste, mon père voulait gagner son paradis. La richesse ne l’intéressait pas. Il laissait cela à Sun Myung Moon.


« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 2

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 3

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 4

Transcription de Sam Park Vidéo en Français

Sam Park – En réponse aux réactions que j’ai reçu

« Dans l’ombre de Moon » Critique de l’ADFI


Résumé des huit critères

Dans le chapitre 22 de son ouvrage, « La réforme de la pensée et la psychologie du totalitarisme », le Dr Robert Jay Lifton a dégagé huit thèmes ou critères principaux permettant de déceler, d’évaluer le “totalitarisme idéologique” et sa mise en oeuvre dans des groupes, des institutions, et autres.


English

Nansook Hong interviewed

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 1

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 2

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 3

Nansook Hong – In the Shadow of the Moons, part 4


German

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 1 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 2 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 3 (German)

Nansook Hong – Ich schaue nicht zurück, Teil 4 (German)


Spanish

Nansook Hong entrevistada en español

‘A la Sombra de los Moon’ por Nansook Hong


Japanese

Nansook Hong’s interview on ‘60 minutes’ translated into Japanese

TV番組「60分」で洪蘭淑インタビュー

わが父文鮮明の正体 – 洪蘭淑

わが父文鮮明の正体 – 洪蘭淑 4

文鮮明「聖家族」の仮面を剥ぐ – 洪蘭淑