Billet pour le ciel – 1

Billet pour le ciel

Josh Freed

Libre Expression

1981


Dos de la couverture

L’histoire vécue d’un jeune Montréalais devenu la proie de la secte des Moonistes.

Benji serait toujours victime de la secte du «Révérend» Moon, l’«Église de l’unification», et des techniques infaillibles de «lavage de cerveau» qui sont pratique courante dans ce type d’organisation, si sa famille et ses amis n’avaient pas risqué des milliers de dollars, des poursuites judiciaires et même leur propre santé mentale, pour le «kidnapper» et le «déprogrammer». Josh Freed a participé à ce rapt.

C’est en Californie que Josh, tentant de retrouver son ami disparu, fit l’expérience d’un séjour chez les moonistes passés maîtres dans l’art du «lavage de cerveau». Il nous décrit en détail ces méthodes si puissantes qu’elles peuvent réduire des dizaines de milliers de personnes à l’esclavage. Josh Freed a également mené une véritable enquête sur cette secte du «Révérend» Sun Myung Moon dont il nous découvre le vaste empire politique et financier.

Billet pour le ciel est l’histoire vécue qui a inspiré le film Ticket to Heaven.

Josh Freed est un journaliste montréalais. Une partie de cet ouvrage a fait l’objet d’une série d’articles publiés dans le Montreal Star, en 1978, série qui valut à son auteur le National Newspaper Award.

Ce livre a été publié sous le titre original de
Moonwebs. Journey into the Mind of a Cult. 1980

Traduit et adapté par Marcel-Marie Desmarais

Éditions Libre Expression, 1981  •  ISBN 2-89111-084-6  •  292 pages


Á mes parents


Avant-propos – 9
Prologue – 11
Première partie
Chapitre 1 – 19
Chapitre 2 – 39
Chapitre 3 – 63
Chapitre 4 – 87
Chapitre 5 – 113
Chapitre 6 – 119
Chapitre 7 – 139
Chapitre 8 – 155
Chapitre 9 – 171
Deuxième partie
Chapitre 10 – 191
Chapitre 11 – 215
Chapitre 12 – 235
Chapitre 13 – 243
Chapitre 14 – 255
Bibliographie – 287
Remerciements – 291


Avant-propos

Les événements racontés dans le présent volume se sont passés à la fin de 1977. Ils n’ont rien de fictif. Ils furent réels. J’ai présenté une bonne partie de cette histoire dans une série d’articles publiés dans le Montreal Star au début de 1978. Pour la première fois au Canada, l’existence et les activités de l’« Église de l’unification » étaient révélées au grand public.

Pourquoi ai-je résolu de transformer mon reportage en livre? D’abord pour rendre plus complet mon premier récit. Puis, pour analyser plus à fond le phénomène du « lavage de cerveau ».

Dans une première partie, à la narration des faits j’ai ajouté les résultats d’une enquête approfondie sur l’empire politique et financier du « Révérend » Sun Myung Moon.

La seconde partie de mon ouvrage étudie de plus près une soudaine transformation de la personnalité chez Benji Miller et chez d’autres Moonies. J’essaie aussi de voir quelle relation peut avoir une telle expérience avec les autres forces de notre société. Mes conclusions se basent sur plus d’une année de lectures, d’entrevues et de recherches. Malgré ces longs efforts, j’ai conscience d’avoir à peine effleuré la surface de ce difficile sujet.

À l’aide de très nombreuses notes, je me suis efforcé de reconstituer, avec toute la véracité possible, les personnages et les événements. Deux exceptions: au vrai nom de famille de Benji, j’en ai substitué un imaginaire, « Miller », pour lui éviter, ainsi qu’aux siens, d’inutiles ennuis. De même, j’ai changé le nom réel de notre détective en celui, fictif, de « Mick Mazzoni ». Tous les autres noms sont véridiques.

Ce livre ne prétend pas présenter « les deux points de vue ». Il relate l’aventure de Benji, la mienne et celles des hommes et des femmes qui furent en cause en même temps que nous.

J’ai interviewé plusieurs experts en sectes et de nombreux ex-membres de l’Église de l’unification. Je n’ai questionné aucun adepte actuel, car je voulais tenir mon travail aussi secret que possible tant qu’il serait en cours. Je le savais, l’Église de l’unification s’est servie de toutes sortes de moyens pour imposer silence aux écrivains qui lui étaient défavorables.

En somme, ce livre essaie de rendre compte de la plus remarquable expérience de toute ma vie. Je ne demande pas qu’on mette au ban de la loi l’Église de l’unification et les autres sectes. Je veux simplement faciliter la compréhension de tels groupes et des conditions qui favorisent leur naissance et leur croissance.

Josh Freed


Prologue

Une route de banlieue. Une nuit obscure et silencieuse. Un motel isolé dont les annonces clignotantes font penser à des sanglots convulsifs.

À quelques pas, sur le bord du chemin, un jeune homme attend. Toute la journée, il a couru ici et là, vendant des fleurs « pour Dieu ». Il lui en reste. Les placera-t-il, celles-là? Il le faudrait. Autrement, elles vont se faner et ne vaudront plus rien dans quelques heures.

Soudain, du motel sortent deux pauvres diables qui se dirigent, en titubant, vers une vieille bagnole. Le zélé colporteur se précipite vers eux. Il a vite remis sur sa figure, aux traits crispés de fatigue, le masque d’un sourire engageant et se précipite vers l’automobile déjà en marche. D’une voix doucereuse, il leur dit:

— Salut! Voulez-vous acheter des belles roses? C’est pour une bonne cause.

Éméché, celui des deux hommes qui est au volant marmonne un juron. Les pneus grincent et la voiture bondit, disparaissant dans un nuage de poussière. Les feux arrière s’éteignent bientôt dans le sombre lointain. Le jeune apôtre déçu se retrouve seul dans la nuit noire, ses fleurs tournées vers le sol, au bout d’un bras exténué.

Autour de lui, des champs de foin frémissent sous un vent frisquet. Au firmament, derrière le brouillard, une lune lugubre, pas du tout romantique, rêve avec mélancolie. La tristesse du paysage semble accentuer les morsures du froid. Le vendeur frustré sent un frisson agiter son corps épuisé. D’un geste instinctif, il ferme l’encolure de sa chemise. Une douleur se précise. Elle part des pieds enflés aux ampoules crevées, monte aux mollets pour s’irradier ensuite jusqu’aux cuisses. Une immense fatigue appesantit ses paupières et alourdit ses membres endoloris. Pis encore, un horrible regret et un subtil apitoiement sur lui-même le submergent comme une vague énorme.

Va-t-il s’abandonner au découragement? Il ne faut pas! Il réagit donc en obligeant son corps à se redresser et ses yeux à se rouvrir. En même temps, il se répète des phrases magiques pour conjurer les mauvais génies:

« Dehors! rabâche-t-il dans son for intérieur. Dehors, Esprits de paresse et de lâcheté! Je ne veux pas que vous m’approchiez… Loin de moi tout négativisme!… Tant de travail reste à faire et les jours filent si vite!… Dehors, Esprits de paresse et de lâcheté! D-E-H-O-R-S! »

Aussitôt, pour se remonter le moral, il évoque les petits et grands succès de sa journée. Très tôt levé, comme ses camarades, il a d’abord préparé sa marchandise, les splendides roses venues par avion de la Californie. Il est parti ensuite dans l’espoir de trouver des acheteurs parmi les ouvriers déjà en route vers leur travail. Un sourire de commande plaqué en permanence sur la figure, il a parcouru, d’un bout à l’autre, cette petite ville de l’Ouest canadien. Beaucoup de gens l’ont bien accueilli. Des recettes encourageantes ont récompensé ses efforts : plus de 400$ pour le PÈRE.

Un seul obstacle sérieux s’est dressé devant son ardeur apostolique. Cela s’est passé il y a à peine quelques heures. Alors qu’il désirait solliciter la clientèle d’un bar, le fier-à-bras de l’endroit avait voulu lui en interdire l’entrée. Un mensonge lui avait permis de vaincre cette opposition. Les profits de ses ventes, avait-il prétendu, servaient à secourir de pauvres enfants, orphelins ou abandonnés de leurs parents. Fausse représentation, bien sûr, mais justifiée en raison de l’urgence de la mission: bâtir un monde meilleur.

Soudain, une douleur nouvelle, plus aiguë celle-là, le ramène au moment présent. Son estomac crie famine. Comment s’en surprendre? Au petit déjeuner, le jeune néophyte n’a pris qu’un jus de fruit. Puis rien jusqu’au frugal repas du soir : un sandwich au beurre d’arachides.

Hélas! Il avait eu une faiblesse. Il avait triché. Pendant la soirée, dans un moment de lâcheté, il s’était acheté une petite tablette de chocolat. Au souvenir de cette infraction, il se promet, furieux et repentant, de résister désormais, avec la dernière énergie, à toute nouvelle tentation.

Les phares d’une voiture qui approche à travers la bruine le tirent de ses méditations. On vient le cueillir. La porte arrière de la camionnette s’ouvre. Il se hisse avec difficulté tant son épuisement est profond. Toutefois, une fois monté, il pousse un soupir de soulagement et se murmure: « Enfin!… De nouveau avec mes frères et sœurs, sur une route exaltante! »

En l’accueillant, ses camarades arborent leur perpétuel sourire. Pour se hausser et se maintenir à leur diapason, il rajuste lui-même son masque. Tout fier, il vide ses poches et remet ses dollars aux deux sœurs qui sont justement en train de compter les recettes du groupe. Elles entassent l’argent dans un gros sac de toile déjà bien arrondi. Plus de 2 000$ à eux cinq. Dernier arrivé, il s’assoit ensuite comme les autres à même le plancher de métal.

Le ronronnement du moteur rappelle qu’on est en route vers une nouvelle ville, à trois heures de distance. Le jeune ouvrier de la grande mission aura-t-il le temps de dormir? Il lui faudra se hâter, car ce sera bientôt son tour de prendre le volant. Vite, un peu d’ordre. Puis, avant de s’allonger, pourquoi pas quelques prières? Ses camarades, eux, sont déjà agenouillés. Les mains jointes, il ferme les yeux. Durant les premières minutes, il est déçu: tout n’est que routine, automatisme, formules stéréotypées. Bientôt, cependant, le meilleur de lui-même quitte le terre-à-terre et s’élève. En de beaux élans spirituels, il exprime sa gratitude au PÈRE pour le soleil, les montagnes, et surtout pour la merveilleuse chance qu’il a de vivre une nouvelle vie.

Hélas! un sentiment de culpabilité vient troubler cette exaltation. Contre sa sérénité se rue sauvagement le souvenir de ses fautes. Un remords surtout le tenaille à propos de la tablette de chocolat. Sur le comptoir de la confiserie, il est vrai, cette damnée friandise présentait tous les attraits du fruit défendu. Et, misérable, il avait cédé à sa gourmandise.

Circonstance aggravante, pour acheter la diabolique tablette, il avait utilisé un bien qui ne lui appartenait pas. Eh oui! il avait volé le PÈRE en s’appropriant quelques sous destinés à la construction d’un monde meilleur.

Le souvenir lancinant de sa faute le torture. Il frémit de honte et de colère. Des larmes lui viennent aux yeux.

Il en est là quand il prend conscience d’un bruit rythmé qui s’amplifie peu à peu au point de devenir assourdissant. On dirait des battements saccadés de tam-tam… Pourquoi ne pas se joindre à ses camarades? Il se met donc à tambouriner à son tour, frappant à grands coups de poings sur la paroi tôlée. Les battements se font de plus en plus forts, à la mesure de son croissant remords. Une conviction le stimule: « Le monde est tellement perverti! Et je suis moi-même si méchant!… Il faut que je me convertisse! Le PÈRE a besoin de moi! Désormais, je serai fort partout et toujours! »

Ses poings deviennent rouges, douloureux. Des larmes inondent son visage. Il se joint aux autres pour crier de toute la force de ses poumons: « Va-t’en, va-t’en, Satan! Sors de mon corps! Sors de mon esprit! Satan, sors! SORS! SORS!!! »

Sur la route où file la camionnette, seuls troublent le silence de la nuit les échos étouffés de ces hurlements de rage et de désespoir.


Première partie

Chapitre I

Le téléphone de mon bureau sonnait, n’arrêtait pas de sonner. Je m’entêtais à ne pas répondre. Ce soir-là, la salle de rédaction bourdonnait comme une ruche. Les machines à écrire cliquetaient à un rythme endiablé. Nerveux, quelques journalistes couraient ici et là. Moi, en tout cas, j’avais déjà assez de problèmes. Je refusais d’en accepter d’autres.

À la quatorzième sonnerie, je faiblis. Il était évident qu’on voulait à tout prix me rejoindre. Je pris donc l’écouteur.

C’était Janet, une bonne amie à moi. Son message fut à la fois bref et troublant. Elle venait de recevoir, de notre copain Mike, des nouvelles si mauvaises qu’elles dépassaient nos pires appréhensions. Mike ne revenait pas! Il restait là-bas! C’était le deuxième de mes camarades à disparaître ainsi, à la suite d’événements tous plus étranges les uns que les autres. Pendant que Janet me résumait le téléphone de Mike, je revoyais, comme dans un éclair, l’ensemble de ces incidents mystérieux et j’essayais d’y voir clair.

Le tout avait commencé quatre mois plus tôt alors que notre camarade Benji, jeune professeur de talent, était parti pour des vacances dans l’Ouest. Tel que prévu, il avait d’abord passé une semaine à Vancouver, pour ensuite se diriger vers la Californie où il comptait visiter un cousin, membre d’une « commune » près de San Francisco. Benji se proposait de rester là seulement quelques jours. Mais il avait changé d’idée et nous ne savions pas trop pourquoi.

De temps à autre, une carte postale nous annonçait une prolongation de séjour. Puis Benji nous avisa par téléphone de la remise de son retour à une date indéterminée. Cette unique communication fut courte et nous fournit très peu de renseignements. Tout juste avions-nous pu en déduire que notre camarade n’était plus intéressé à sa famille ni à ses amis. Ce qui le passionnait maintenant, c’était « un projet fantastique » auquel son cousin et lui allaient collaborer de toutes leurs énergies. Il s’agissait de l’exploitation d’une ferme possédée en commun par des « personnes sincères et honnêtes » qui formaient « une communauté des plus sympathiques ».


Boonville

Nous n’avions pas reconnu notre ami Benji à travers son nouveau langage, obscur et ambigu. Nos demandes d’explications restaient sans réponses.

— Si vous voulez en savoir davantage, avait-il écrit sur sa dernière carte postale, venez vous-mêmes expérimenter ce merveilleux mode de vie communautaire.

Il se passa environ quatre mois avant qu’un autre de nos amis, Mike, puisse accepter l’invitation de Benji. Célibataire, Mike décida d’employer ses deux semaines de congé annuel pour aller voir ce qui se passait. À l’aéroport de Dorval, juste avant de partir, il avait promis à Janet de lui faire un premier rapport par téléphone dès le lendemain. Mais dix jours passèrent avant qu’il ne donnât signe de vie. Quand enfin il appela, Janet s’aperçut tout de suite que quelque chose n’allait pas. Sa voix même avait changé. Devenue terne, monotone, elle débitait un texte qui semblait appris par cœur. Un moment, Janet pensa à une mauvaise plaisanterie et elle se mit à rire. Mais bientôt sa gaîté forcée fit place à la stupéfaction. Mike utilisait une série de mots ésotériques assez semblables à ceux dont s’était servi Benji lors de son seul appel.

« Projet d’une splendeur incroyable. » « Gens fantastiques. » « Révélations inimaginables. » « Enseignement d’une haute volée intellectuelle. »

Mike termina sur des assertions inattendues:

— Je le sais, Janet, tu ne me comprends pas. C’est que je n’arrive pas à bien te décrire mon expérience actuelle. Il faut la vivre soi-même pour en saisir toute la beauté. Les mots me manquent. Je peux quand même te dire une chose: jamais rien d’aussi merveilleux ne m’est arrivé. Je reste ici, Janet. Oui, je reste ici pour toujours… Fais-moi confiance!… Ne t’inquiète pas!

Au contraire, Janet s’inquiéta. Elle s’empressa de nous alerter, nous les amis de Mike et de Benji. Et moi le premier, à mon bureau du Star.

Pour notre enquête, au départ, nous possédions bien peu d’éléments. En fait, nous connaissions seulement le nom de la mystérieuse commune, mentionné par Benji sur une carte postale: « Le Projet de la commune créativité », dont le quartier général se trouvait quelque part sur la rue Washington à San Francisco. Au Star, j’étais le « spécialiste » des groupes marginaux. Je m’étais déjà renseigné ici et là sur les sciences occultes et les expériences de para-psychologie. Quelques semaines auparavant, sous ma signature, avait paru dans mon journal une étude sur le joufflu gourou Maharaj Ji et sur « le festival de lumière » qu’il avait organisé à Montréal. Mais je n’avais jamais entendu parler du « Projet de la commune créativité ». Et personne dans mon entourage n’était plus informé que moi.

Ce même soir, pour en savoir davantage, je contactai plusieurs experts: des bouddhistes adonnés au Zen, des médiums célèbres, un professeur d’Université qui donnait un cours sur les sectes, des journalistes de Vancouver intéressés au phénomène des communes. Personne n’était au courant du mystérieux Projet. Je consultai les dossiers de mon journal. Ils contiennent des renseignements sur tout, ou presque, depuis la marque de cigarettes que préfère René Lévesque jusqu’aux diverses espèces de feux-follets qui hantent nos cimetières. Là également, rien, pas le moindre indice. À deux heures du matin, je pensai qu’il était temps de me coucher et je rentrai à la maison.

Tôt le jour suivant, je poursuivis mes recherches. Je procédai d’abord au dépouillement de vieux journaux. Puis je plaçai de nombreux appels à San Francisco. Mais ce fut seulement vers la fin de l’après-midi que je découvris le pot aux roses. L’experte en sectes au journal Examiner, Carol Pogash, m’apprit quels étaient les vrais responsables du fichu Projet. D’après elle, l’inspiration venait d’un nommé Moon et de son Église de l’unification.

Sur le moment, ce nom n’évoqua en moi que de faibles réminiscences. Il faut se rappeler que tout cela se passait plusieurs mois avant le suicide collectif de la Guyane. Le problème des sectes n’était pas encore devenu un sujet courant de conversation. Chose certaine, les disciples de Moon, déjà assez bien connus aux États-Unis, ne l’étaient guère au Canada. En ce qui me concernait, en tout cas, seuls me revenaient à la mémoire de vagues souvenirs au sujet d’un riche Coréen, nommé Moon, chef d’un groupe para-militaire formé de jeunes excentriques. J’avais vu sa photo dans un numéro de Time. Il m’était apparu sous l’aspect d’un fanatique fouettant l’air à la manière des as du karaté. Sa philosophie de la vie et ses activités m’avaient semblé tellement fantasques que je n’avais pas eu le courage de me rendre jusqu’au bout de l’article.

De Carol Pogash j’appris que les mass media avaient donné le nom de Moonies aux membres de l’Église de l’unification. Assez répandue aux États-Unis, la secte exerçait, semblait-il, une singulière emprise sur ses jeunes adeptes. Carol s’excusa de ne pouvoir m’en dire davantage, faute de temps, mais elle m’indiqua où obtenir des renseignements supplémentaires. Avant de raccrocher, elle me donna son impression sur les incidents qui nous préoccupaient. À condition de nous dépêcher, dit-elle, nous réussirions probablement à arracher Mike aux griffes de la secte. Par contre, tout espoir de sauver Benji lui paraissait chimérique.

À première vue, ce pessimisme me sembla exagéré. Je ne tardai pas cependant à le trouver fondé. Quelques heures, en effet, me suffirent pour constituer un volumineux dossier sur Sun Myung Moon. Même si tout n’était peut-être pas exact dans les documents compulsés, je me voyais obligé d’admettre une triste réalité: Benji et Mike se trouvaient dans une situation vraiment tragique.

Mes lectures me révélèrent l’étrange personnalité de Moon. Ainsi, il se proclame lui-même le Messie. Mêlant politique, philosophie et religion, il se donne comme mission « de conquérir et de subjuguer le monde ». Lui-même mène une vie luxueuse tandis que ses jeunes disciples, modernes Spartiates, vivent dans la plus grande austérité, renonçant aussi bien à la cigarette et à l’alcool qu’aux plaisirs du sexe. En Amérique du Nord, la secte compte plus de 30 000 membres dont un grand nombre ne se doutent même pas qu’ils sont les esclaves de Moon.


Le Messie. Hak-Ja Han, Sun Myung Moon et Won-bok Choi.

Cette brève enquête, me fit découvrir d’autres détails inquiétants. Ainsi, d’anciens adep.es et des parents à qui on a enlevé un ou plusieurs enfants accusent les Moonies d’employer des méthodes attentatoires aux droits les plus élémentaires de tout être humain. Tous dénoncent une certaine forme de « lavage de cerveau » qui transformerait les néophytes en esclaves psychologiques. Tout au long de leur initiation, les jeunes travailleraient jusqu’à 22 heures par jour sur 24. Leur manque de protéines, leur épuisement, leur isolement par rapport à la société les rendraient semblables à des fantômes ambulants.

Selon certains psychologues, les jeunes Moonies voient leur vie émotionnelle comme congelée. Ce traumatisme causerait chez eux une dilatation permanente des pupilles. Chez les filles, il y aurait souvent cessation des menstruations, et chez les garçons, impuissance sexuelle.

— On se trouve en face d’une méthode satanique qui transforme les êtres humains en robots, me dit Neil Maxwell, un pharmacien de San Francisco que j’avais réussi à interviewer par téléphone. Ma fille elle-même, ajouta-t-il, fut prise au piège. Je ne pus la ramener à la maison qu’au bout de cinq années d’efforts de toutes sortes. Croyez-moi, cette secte est une menace pour l’humanité.

Et Neil Maxwell de conclure:

— Vous me semblez sceptique. Attendez!

Quand vous reverrez vos deux amis, vous me donnerez raison. Vous aurez peine à les reconnaître tant leur personnalité aura été métamorphosée.

* * *

Avant leur absorption par les Moonies, Benji et Mike avaient vécu à Montréal, aux environs de l’intersection des rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine. Sur Saint-Laurent (la Main) et aux alentours, on voit beaucoup de maisons délabrées et d’échoppes bariolées avec, comme population, un mélange d’immigrants, de francophones pauvres et de bohèmes.

Dans cet ensemble, les jeunes, dont j’étais, formaient une communauté à part où se rencontraient, entre autres, des travailleurs sociaux, des fabricants d’utopies et des chômeurs. Tous attachés à notre loqueteux district, nous constituions une bande disparate, erratique, un peu anachronique sur les bords. Nos activités comme groupe se limitaient à une partie hebdomadaire de baseball ou de hockey et à une modeste coopérative d’alimentation qui fonctionnait cahin-caha.

Dès le téléphone de Mike, Janet nous avait donc alertés à son sujet. Le lendemain du téléphone de Janet, environ 25 personnes se réunirent chez elle, le soir. Tous étaient surpris et étonnés du pouvoir de l’organisation qui avait pour ainsi dire embrigadé nos camarades! La plupart d’entre nous avions jusque-là pris pour acquis que les sectes attiraient les esprits fumeux et déséquilibrés, non les gens intelligents et lucides. Nous étions tous époustouflés, incapables d’expliquer ce qui s’était passé.

Je connaissais Benji Miller depuis plus de 15 ans. Athlétique, fruste, avec des cheveux roux, une calvitie naissante, une barbe broussailleuse, il avait le tempérament équilibré d’un vieux loup de mer. Diplômé de l’université McGill en même temps que moi, huit ans auparavant, Benji avait beaucoup voyagé. Une année durant, il avait parcouru l’Europe. Après s’être occupé de jeunes à Vancouver et à Montréal, il avait passé un an en Afrique comme agent du gouvernement canadien pour un programme d’échanges d’adolescents.

En fait, Benji avait adopté un style de vie plutôt original mais personne ne s’en était inquiété. Tous le connaissaient comme un type solide, sûr de lui-même, avec une force intérieure qui attirait ses copains en difficulté. Il leur dispensait volontiers conseils et encouragements. L’année précédente, réinscrit à l’Université en vue d’obtenir un brevet d’enseignement, il s’était classé parmi les premiers de sa promotion. Depuis, les offres d’emploi n’avaient cessé d’affluer. Quand il était parti pour ses vacances dans l’Ouest, son avenir semblait des plus prometteurs.

Benji était donc tout le contraire de l’ingénu porté à prendre des vessies pour des lanternes. Par contre, le cousin qu’il allait visiter à San Francisco, avait toujours été, selon Benji lui-même, « un peu naïf… l’espèce de gars qui plonge volontiers dans la mare bourbeuse de l’illuminisme ».

Je ne connaissais pas aussi bien Mike, l’autre victime des Moonies. J’en savais quand même pas mal sur son compte, grâce à des amis communs. Il venait de passer quatre ans à travailler, avec un succès remarquable, auprès d’attardés mentaux, enfants et adultes. On le décrivait comme un type spontané, extraverti, rieur, avec de nombreux copains et une petite amie. Juste avant d’aller voir Benji, il avait organisé un syndicat dans son milieu de travail. Lui-même et Benji avaient toujours été réalistes, ayant les deux pieds sur terre. Aucun des deux ne semblait présenter des proies faciles pour une secte messianique farfelue.

La réunion chez Janet n’avait rien de nos rencontres habituelles. L’atmosphère était plutôt sombre, presque funéraire. Nous circulions dans le logis miteux comme des âmes en peine, parmi les chaises boiteuses disposées sur les tapis archiusés.

Dans le premier des nombreux cahiers que je devais remplir de notes au cours des semaines suivantes, je retrouve ceci, griffonné: « Parmi les participants, un organisateur de loisirs, trois professeurs de collège, un médecin, deux avocats, un chômeur, etc. Âge moyen: 28-29 ans. Revenu annuel: aux alentours de 12 000$. Vêtements: pantalons de velours côtelé, jeans, chandails à col roulé. »

Les gens venus ce soir-là chez Janet avaient accepté l’invitation par solidarité instinctive, sans trop connaître les détails de l’affaire. Aussi, le babillage un peu nerveux du début fit bientôt place à un silence inquiet quand nous avons distribué notre documentation sur Moon. Tous furent surtout frappés par le mystère dont s’enveloppait l’organisation de Moon. Souvent, l’Église de l’unification se cachait sous des noms d’emprunt. Pareille dissimulation avait pu tromper nos deux amis.

Pour plusieurs, c’était la seule explication plausible de leur adhésion à un groupement aux principes tellement contraires aux leurs. Face aux problèmes politiques et sociaux, Benji et Mike inclinaient toujours à gauche tandis que Moon prônait carrément un programme d’extrême droite.

Nous avions obtenu une copie du discours prononcé par le « Messie » lors de l’affaire Watergate. Il avait alors farouchement défendu Richard Nixon, le qualifiant même d’« archange ». Par la même occasion, Moon avait proclamé ses convictions ultra-conservatrices en matières sociales. Que dire de ses opinions sur la sexualité? Là encore, il avait affiché des théories étonnantes. S’adressant à un groupe de ses adeptes féminines, il leur avait donné la directive suivante:

— Si quelqu’un essaie de vous embrasser, mordez-lui la langue. Si un homme meurt à la suite d’une telle morsure, vous deviendrez du coup célèbre et, du jour au lendemain, l’Église de l’unification sera connue dans le monde entier. Et surtout, aucun homme n’osera plus attaquer une sœur de notre Église.

Un autre détail assombrissait encore davantage le mystère qui nous confrontait. Nos compagnons étaient Juifs et Moon était antisémite. Dans l’un de ses livres il avait écrit: « Pour avoir tué Jésus, le peuple juif a dû souffrir pendant 2 000 ans. » Et ailleurs: « Au cours de la Seconde Guerre mondiale, six millions d’individus furent immolés en sacrifice pour expier les crimes commis par le peuple juif depuis Jésus. »

Comment Mike et Benji pouvaient-ils adhérer à une secte dont toutes les doctrines s’opposaient aussi carrément aux leurs? Il fallait qu’ils les ignorent, ces doctrines. Peut-être ne connaissaient-ils même pas l’existence de Moon. Dès qu’ils apprendraient l’identité des Moonies, ils feraient leurs bagages et nous reviendraient.

Ce soir-là, il n’est venu à l’esprit de personne que nos amis eussent pu subir un lavage de cerveau. C’était là une hypothèse tellement invraisemblable qu’elle n’aurait pu retenir notre attention. Selon toute probabilité, nos camarades s’étaient simplement laissé emberlificoter par de beaux parleurs. Ils avaient accepté de travailler dans une commune sans en connaître le véritable but ni les vrais patrons.

* * *

Après bien des hésitations, nous avons convenu de prendre une première initiative: envoyer un émissaire pour renseigner nos amis sur la nature du mouvement de Moon. Toutefois, nous ne voulions pas risquer de voir se répéter la mésaventure de Mike. Au lieu d’une personne, nous en enverrions trois. Le choix fut fixé sur une vieille amie de Benji, Marilyn, sur le mari de Janet, Lenny, et sur moi-même.

Sur un ton de badinerie, Janet dit:

— Si jamais, vous aussi vous décidez de rester là-bas, faites-moi signe et j’irai vous rejoindre.

Nous avions besoin d’argent pour financer notre voyage. Demander aux parents de Benji de s’inscrire comme premiers souscripteurs semblait, à première vue, la voie normale. En effet, depuis le départ de Mike, ils appelaient Janet tous les jours dans l’espoir d’avoir enfin des nouvelles de leur fils. Toutefois, après consultation, nous avons décidé de les laisser ignorer notre initiative. Pourquoi accroître leur inquiétude? Peut-être d’ailleurs nos appréhensions étaient-elles exagérées? Peut-être la crise se dénouerait-elle plus vite et plus aisément que nous ne le pensions.

Nous avons donc fait une collecte simplement entre nous, et quelle ne fut pas notre surprise de recueillir sur place environ 5 000$ en chèques et en engagements signés devant témoins.

Notre réunion se termina à 1h30 du matin. Sur le trottoir, en petits groupes, nous avons continué à nous poser des questions. Connaissions-nous bien nos deux amis disparus? Avions-nous manqué en quelque chose à leur égard? La tâche de professeur avait-elle fait peur à Benji? Aurait-il voulu chercher un autre emploi? Aurions-nous dû l’interroger même s’il n’était pas le type habitué à parler de ses problèmes? Et Mike? Affrontait-il des difficultés dont nous n’avions pas soupçonné la nature? À ces questions et à d’autres du même genre, nous ne savions que répondre.

Les deux jours suivants furent consacrés aux préparatifs immédiats du voyage et, en particulier, aux réservations d’avion, d’hôtel et de voiture. Dans nos rares temps libres, nous accumulions d’autres renseignements sur l’Église de l’unification. Plus nous avancions dans nos recherches, plus nos craintes augmentaient.

Des gens bien informés nous prédisaient une dure bataille. Certains nous parlaient de changements de personnalité chez des parents ou des amis devenus Moonies. D’après d’autres, enfin, quelques-uns de leurs proches étaient complètement disparus de la circulation pendant des périodes allant jusqu’à deux années. De toute évidence, l’endoctrinement des Moonies produisait de longs et pernicieux effets.

Y avait-il moyen d’arracher Mike et Benji à ces vampires déguisés en sauveurs de l’humanité?

D’aucuns nous affirmèrent ne connaître qu’une seule méthode pour y parvenir: le déconditionnement.

À tort ou à raison, nous redoutions ces experts déconditionneurs. Ne seraient-ils pas aussi nocifs que les Moonies eux-mêmes? Aussi bien fut-il décidé que nous ne solliciterions l’aide d’aucun étranger. Et nos préparatifs se continuèrent.

La veille de notre départ, un incident survint qui modifia tous nos plans. En pleine nuit, Janet reçut un appel téléphonique de Mike. Celui-ci, sur un ton sec d’homme d’affaires, annonça son retour. Il nous avisait cependant que son séjour à Montréal durerait seulement 48 heures, juste le temps nécessaire pour donner sa démission et mettre ordre à ses affaires. Après, il repartirait pour de bon vers le Projet de la commune créativité.

En terminant, il ajouta d’une voix chevrotante:

— Les gens d’ici prétendent que je ne devrais pas retourner au Canada, même pour un bref séjour. Selon eux, je ne suis pas prêt à affronter les risques du retour. Je pars quand même. Attendez-moi à l’aéroport.

Le lendemain, tout au long de la journée, nous avons placé des appels interurbains. « Comment procéder pour sauver Mike? » demandions-nous à nos interlocuteurs de divers milieux, par exemple, d’anciens Moonies, des parents d’adeptes actuels, des membres d’associations américaines antisectes, etc. Tous ces gens-là, l’un après l’autre, nous répétèrent qu’aucune famille, aucun ami n’avait réussi à faire sortir quelqu’un de chez les Moonies, sans l’aide d’un déconditionneur. Il fallait à tout prix, nous disait-on, recourir à l’un de ces spécialistes.

« Déconditionneur! » Le mot à lui seul nous donnait des frissons. Il évoquait pour nous des images d’électrochocs et de lobotomies. Au téléphone, on essayait de nous rassurer. « Le déconditionnement, disait-on, consiste en simples conversations bien conduites entre l’expert et le patient. » Nous demeurions quand même inquiets et surtout nous ne voulions pas d’étrangers dans notre équipe de sauvetage. Bien que tous ceux avec qui nous en avions discuté restaient convaincus que Benji devait faire l’objet d’un déconditionnement formel, quelques-uns se montraient plus optimistes à l’endroit de Mike.

Neil Maxwell, le pharmacien de San Francisco auquel nous nous étions déjà adressés, nous encouragea:

— Vous pouvez probablement, dit-il, réussir par vos propres moyens, surtout en ce qui concerne Mike. Le bourrage de crâne dont il fut victime est encore récent. Avec de l’amour et de la patience, vous parviendrez sans doute à briser ses chaînes. Entourez-le de beaucoup d’affection. Surtout ne lâchez pas.

Janet, son mari Lenny et un troisième ami, professeur de psychologie, acceptèrent de former l’équipe qui dialoguerait avec Mike et entreprendrait de le raisonner dès son arrivée. D’autres membres de notre groupe se tiendraient disponibles pour prêter main forte au besoin.

D’après le pharmacien Maxwell, les Moonies voyageaient d’ordinaire par paire, le second suivant le premier comme une ombre, partout et toujours. Afin de parer à cette éventualité, nous avons formé une équipe spéciale pour s’occuper de « l’ombre ». On la baptisa « l’escouade du souvlaki » d’après le nom d’un plat grec populaire dans notre milieu. Sa mission: au moment opportun, amener « l’ombre », de gré ou de force, au restaurant pour un souvlaki.

Ce soir-là, Janet et Lenny mirent du temps à s’endormir. Ils songeaient à l’avertissement de Maxwell: « Préparez-vous à une surprise désagréable, à un grand choc. Le Mike qui vous arrivera ressemblera bien peu à celui que vous avez vu partir. »

Hélas! cette sombre prédiction se réalisa à la lettre. À l’aéroport, le Mike (heureusement sans « ombre ») que les préposés au dialogue accueillirent n’était pas celui d’autrefois. Au lieu du bon copain, enthousiaste et farceur que nous avions connu et aimé, il y avait un type ennuyeux, sans vivacité qui avait perdu sa personnalité propre pour devenir sombre et antipathique. Le regard vague et lointain, le parler monotone et froid, Mike exposait de façon mécanique des théories abracadabrantes. Autrefois farouchement agnostique, il discourait maintenant sur Satan, les Messies et les serpents tentateurs.

Il alla jusqu’à dire:

— À l’heure actuelle, ce sont les forces du mal qui régissent la terre. Même vous, mes anciens copains, vous faites partie des armées du Diable. Il n’y a qu’un seul endroit où le Bien existe: c’est au Projet de la commune créativité.

D’une voix toujours terne, il conclut:

— J’espère que vous comprenez ce qui m’arrive. On me donne la chance de sauver le monde et de me racheter moi-même. J’en profite.

Aussitôt arrivés à la maison, Lenny l’amena à son bureau et déposa devant lui l’énorme documentation que nous avions trouvée sur Moon. La figure de Mike resta impassible.

— Les journaux! dit-il d’un air entendu. Je les connais. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Leurs renseignements sont des plus fragmentaires.

— Voyons, Mike, répliqua Lenny, tu sais bien que, pour ce genre d’articles, les journalistes enquêtent avant d’écrire et…

Mike l’interrompit, froid, hautain:

— Vous ne pouvez pas comprendre. Il faut avoir vécu cette expérience pour en saisir toute la valeur.

Les trois qui essayèrent de dialoguer avec Mike vécurent les dix heures les plus frustrantes de toute leur vie.

De façon systématique, Mike refusait de prêter attention à ce qui lui était dit. Quand il lui arrivait d’écouter, il opposait une fin de non-recevoir à toute argumentation. Nous lui avons appris que, par le biais du Projet, il adhérait en fait à Moon et à son Église; il n’en fut pas le moindrement troublé. Peu lui importait, affirma-t-il. Quant à la masse d’informations que nous avions recueillies, il ne voulut même pas y jeter un coup d’œil.

L’équipe ne lâcha pas. Pendant des heures et des heures, Janet, Lenny et notre ami psychologue ont discuté, prouvé, supplié, démontré, réfuté. Rien n’y fit. Tout comme s’ils avaient parlé dans une langue étrangère, ils se heurtaient constamment à un barrage d’incompréhension. Impassible, impénétrable, Mike ne sortait de son espèce de catalepsie que pour répéter des phrases de plus en plus incohérentes au sujet des « forces du mal ».

Pour s’encourager, Janet se redisait: « La vraie personnalité de Mike doit bien s’être réfugiée quelque part. Nous finirons par la rejoindre. » Mais à trois heures du matin, après une journée exténuante, elle ne put que nous avouer au téléphone: « Je me demande si jamais nous arriverons à le sortir de ce pétrin. »

Le lendemain, au petit déjeuner, l’assaut verbal se continua. Mais au moment où la défense du château fort semblait commencer à faiblir. Mike décida soudain d’aller prendre l’air et il s’éclipsa en vitesse. Nous nous sommes demandé, un moment, si nous ne devions pas faire appel à l’escouade « souvlaki ». Nous y avons renoncé, tout en gardant l’espoir du retour du fugitif.

Mais les heures de la journée s’étirèrent, longues, énervantes.

Mike revint pour le souper. Il semblait détendu et surtout moins absent. Nous avons eu l’agréable surprise de l’entendre annoncer une prolongation possible de son séjour parmi nous. Nous nous sommes réjouis également de le voir manger des côtelettes de porc avec un appétit que nous ne lui avions pas vu depuis son arrivée. Au dessert, il accepta de parler par interurbain à une ex-Moonie de New York qui avait vécu cinq ans dans la secte.

Cet appel marqua le moment décisif d’un changement. L’interlocutrice américaine parvint à convaincre Mike de l’appartenance du Projet à l’empire de Moon. Mike fut aussi ébranlé par la conviction qu’avait l’ex-Moonie d’avoir été odieusement exploitée par la cupidité de Moon et de ses suppôts. Un peu avant la fin de la conversation qui dura plus d’une heure, nous avons perçu chez notre ami un changement de comportement verbal, un peu comme un bateau-citerne géant qui changerait lentement de cap. Mike finit par dire:

— Non!… Non!… Je ne crois pas y retourner!… Peut-être avez-vous raison… Je vais y réfléchir.

Les jours suivants, petit à petit, Mike redevint lui-même, comme s’il sortait d’un horrible cauchemar.

Que lui était-il arrivé au juste en Californie? Par bribes, il nous fit le récit de sa triste expérience.

Peu après son arrivée à San Francisco, il s’était rendu dans un camp à Boonville, croyant seulement participer au Projet de la commune créativité. Il ne savait rien de Moon et son Église. À ce camp, il avait vécu l’expérience la plus intense de sa vie, « folle mais sincère ». Enthousiasme sauvage. Gens convaincus. Conférences emballantes. Ni temps ni espace pour l’isolement et la réflexion. Envoûtement collectif.

— Au début, dit-il, je critiquais tout. Tout m’exaspérait. On m’appelait « Monsieur Négatif »… Puis soudain, j’ai décroché et je me suis laissé emporter. Tout paraissait si réel, si spontané, si honnête. La rapidité de mon évolution m’inquiétait par moments. Au fond de moi-même je gardais la volonté de partir. Mais chaque fois que j’en parlais, quelqu’un me suppliait de rester « juste une journée de plus ». Ces gens-là ont un talent de persuasion extraordinaire. Selon la formule bien connue, ils pourraient vendre des réfrigérateurs à des Esquimaux.

Dans ce milieu fermé où garçons et filles se côtoyaient du matin au soir, des liens d’amitié se nouaient. Les jours passaient sans temps libre, au milieu d’activités qui se succédaient à un rythme frénétique. Après le souper, chacun se retrouvait épuisé, complètement vidé. On tombait vite dans un sommeil lourd, sans rêves.


Boonville

La conversion de Mike au moonisme s’était opérée dès la quatrième journée. À partir de ce moment-là, il a commencé à tout voir sous un aspect nouveau. Ses doutes ont disparu. Le souvenir de sa famille et de ses amis s’est estompé. Le Projet lui est apparu dans une séduisante clarté. Dans ces conditions, il lui semblait normal de rester tant que ses hôtes le garderaient. Malgré tout, au fin fond de son âme, demeurait tapi le désir d’un court voyage d’adieu à Montréal.

— On a exercé sur moi d’énormes pressions pour me faire renoncer à mon projet idiot. « Pourquoi, disait-on, dépenser de précieuses énergies à penser aux parents et aux amis? Il est tellement plus simple et utile d’oublier tout le passé. » J’ai tenu bon. Je suis entêté, je crois… et chanceux.

Trois jours plus tard, Mike a senti naître en lui une sourde colère qui n’a cessé de croître.

— Plus j’y pense, dit-il, moins je comprends ce qui m’est arrivé. Comment ai-je pu gober leurs mensonges? Pourquoi n’ai-je pas réagi à ma manière habituelle? Ils ont anesthésié mon esprit critique. Ils ont réussi à me transformer complètement. Pour en arriver là, il a fallu que je sois victime d’un lavage de cerveau… Quant à Benji, son changement de personnalité doit être encore plus profond que le mien. À moins de le tirer de là en vitesse, nous ne le reverrons plus jamais.

 


Chapitre II

Du haut des airs, San Francisco nous apparut d’abord comme une Belle au bois dormant couverte de bijoux étincelants. Puis notre avion se mit à descendre vers la Baie et son eau scintillante, et atterrit sur une piste qui s’avance comme un quai géant dans la mer.

J’avais réussi à convaincre mon patron au journal de m’accorder deux semaines de congé pour enquêter sur le cas Benji. Lenny ne pouvant venir, j’étais accompagné de Marilyn, une femme énergique et intelligente, qui connaissait bien Benji pour avoir habité une maison voisine de la sienne toute l’année qui précéda son départ. Peu à peu, ils étaient devenus amis et cette amitié était en train de se transformer en amour quand Benji partit en vacances. Nous espérions que notre camarade serait heureux de nous revoir, en dépit de son attachement au Projet.

Dès notre arrivée à l’aéroport, grâce au numéro donné par Mike, nous avons pu téléphoner à Benji, à la maison qu’il habitait rue Washington. Dès la première sonnerie, une douce voix féminine nous répondit en gazouillant: « Projet de la commune créativité ». Benji venait de sortir, nous dit-elle, mais il nous rappellerait à l’hôtel dès son retour.

Le taxi que nous avons hélé nous a conduits par l’imposante avenue Bay Bridge, dans ce Berkeley qui allait être notre quartier général pour les jours à venir. Célèbre par son originalité, la petite ville universitaire de Berkeley nous est apparue comme un fouillis hétéroclite où l’on rencontrait, entre autres, des restaurants de « crème glacée pour gourmets », des magasins spécialisés en beignets, des casse-croûte. Sur les trottoirs défilaient une faune sympathique de gens excentriques.

Ici et là, de drôles de zèbres offraient une chose assez inattendue: le salut de l’âme. Des disciples de Krishna, des diseurs de bonne aventure, des vendeurs de bibles nous interpellaient à qui mieux mieux. Ils rivalisaient de zèle avec des recruteurs pour des « centres de sagesse », des « communes d’amour » ou des « refuges de prières ». Même Otis, le chauffeur de notre taxi, un Noir dans la quarantaine, nous confia qu’il irait le soir même avec sa femme à ses exercices hebdomadaires de thérapie de groupe.

Parmi les nombreux gourous rencontrés au cours de notre promenade, nous aurions volontiers accordé la palme au « Prophète de la haine ». Maigre à faire peur, coiffé d’un bonnet de bain, drapé dans une étoffe noire qui tombait mollement sur son corps nu, il se balançait sur un pied au milieu d’une vasque de marbre. Pendant qu’un guitariste jouait en sourdine du jazz classique, le prophète criait aux passants:

— Je vous hais… Je vous hais du fond du cœur… Autrefois j’aimais tout le monde… Quel naïf j’étais!… Maintenant, je hais tout le monde… Je vous HAIS!

Marilyn et moi avons fini par trouver une chambre dans un petit hôtel de Berkeley. Après une bonne douche, nous étions en train de défaire nos valises quand nous avons reçu un bref appel de Benji. Il nous a semblé qu’il était surpris, mais content de nous savoir en ville. Il s’excusait de ne pas pouvoir nous parler longuement: il se trouvait dans une cabine téléphonique près de laquelle d’autres gens attendaient. Il était également désolé de ne pas pouvoir nous rencontrer ce soir-là. Ce serait pour le lendemain. Il nous ferait alors visiter San Francisco. Puis, soudain, il nous dit qu’il devait nous laisser pour courir à une réunion. Et la ligne se ferma en un brusque déclic.

Avec qui allions-nous passer notre soirée devenue libre? Nous avons pensé à Neil Maxwell, le pharmacien qui nous avait donné par téléphone de si judicieux conseils au sujet de Mike. Une demi- heure après avoir pris rendez-vous, nous étions accueillis par ce type vraiment sympathique. Maxwell est, en effet, le genre d’homme avec lequel on se sent en confiance dès la première rencontre. Solidement bâti, d’âge moyen, avec une barbe grisonnante, il a un sourire qui s’épanouit sur des traits plutôt rugueux. Avec son épouse Anne, une femme au doux parler, il habitait à Berkeley un logis qui servait de champ de manœuvre pour les troupes anti-Moon. Tout au long de notre visite, nous avons assisté aux allées et venues d’ex-Moonies et été témoins des nombreux appels téléphoniques de parents inquiets de leurs enfants devenus Moonies.

Les Maxwell consacraient plusieurs heures par jour à fournir des renseignements sur l’organisation de Moon et à donner des conseils sur la manière de sauver ses victimes. En retour, ils suggéraient une contribution volontaire de 25$. C’était bien peu. Ils n’étaient sûrement pas motivés par le désir de faire fortune. Pourquoi donc menaient-ils leur combat?

Voici. Pendant cinq longues années, ils avaient vu leur propre fille subir la maléfique incantation de Moon. Désolés et impuissants, ils avaient senti leur enfant s’éloigner d’eux au point de se comporter en parfaite étrangère. À un moment donné, ils avaient pris la décision la plus dramatique de leur vie, celle de l’arracher à ce milieu diabolique pour lui redonner son équilibre psychologique par un bon déconditionnement. Ils l’avaient donc kidnappée. Mais à leur arrivée à la maison, la jeune femme s’était couchée par terre dans la salle de séjour. Pendant cinq jours, elle était restée recroquevillée sur elle-même comme un fœtus, se refusant obstinément à parler. Ses parents avaient même dû la porter de force aux toilettes. Quand la pauvre fille accepta enfin de discuter, un expert en déconditionnement mit deux jours à la convaincre de quitter définitivement l’organisation de Moon. Par bonheur, cette décision avait tenu bon. L’ex-Moonie se trouvait depuis deux ans à New York pour y compléter des études universitaires.

Maxwell ajouta comme renseignement supplémentaire:

— Les Moonies procèdent au choix de leurs candidats avec beaucoup de soin. Ils s’arrangent pour recruter surtout des jeunes d’ordinaire en période de transition dans leurs études ou leur travail. C’est à ces moments-là qu’ils sont le plus vulnérables.

Maxwell n’avait jamais visité le camp de Boonville. Néanmoins, grâce à des recoupements, il avait acquis la conviction que fonctionnait là un effroyable système qui emprisonnait la personnalité des jeunes recrues dans une sorte de congélateur spirituel.

Rien dans tout cela n’était encourageant. Maxwell nous conseilla malgré tout d’entreprendre notre travail de récupération avec confiance.

— Enveloppez votre ami Benji, dit-il, de beaucoup d’affection et de compréhension. À plus ou moins longue échéance, vous finirez bien par faire fondre la carapace de glace qui l’immobilise.

Réconfortés par ces paroles, vers deux heures du matin, nous sommes retournés à notre hôtel pour prendre un peu de sommeil. Assez tôt dans la matinée, la sonnerie du téléphone nous a éveillés et nos plans ont été chavirés.

C’était Benji. D’une voix funèbre, il m’a demandé de me rendre sans tarder à un restaurant dont il me donna l’adresse. Avant même que j’aie pu lui demander des explications, il avait raccroché.

Peu après, Marilyn et moi arrivions dans une gargote aux murs orange et au personnel d’une propreté douteuse. Pour garder notre table, nous commandions café après café. Benji allait-il enfin venir? Nous en étions de moins en moins sûrs quand, après plus d’une heure d’attente, notre ami surgit, méconnaissable. En effet, le type pâlot, aux traits impassibles, à la démarche chambranlante qui entra n’avait qu’une bien lointaine ressemblance avec le jeune homme dynamique et rayonnant de santé que nous avions connu.

La belle barbe d’autrefois était rasée, les cheveux coupés ras, le corps émacié flottait dans de vieux habits. Notre ami avait sûrement perdu au moins une trentaine de livres. Plus que tout, son regard nous bouleversa. Ses yeux semblaient vidés de tout contenu. Ils étaient ternes, sans lumière, souvent fixés sur un lointain infini. La figure, vaguement souriante, paraissait couverte d’un masque macabre. L’apparence générale faisait penser à certains malades mentaux, à l’allure hébétée, après une lobotomie.

Je jetai un coup d’œil à Marilyn. De toute évidence, comme moi, elle était stupéfiée. Mais nous nous efforcions de ne pas manifester notre surprise car Benji n’était pas seul. Trois camarades l’accompagnaient dont deux lui tenaient les mains. Ils se présentèrent comme « la nouvelle famille » de Benji. Tous collaboraient au Projet de la commune créativité.

La plus loquace était Bethie, une sémillante jeune femme de 28 ans dont les cheveux noirs soigneusement peignés tombaient en queue de cheval. Dardant ses yeux perçants dans les miens, elle me dit avec un sourire charmeur: « Vous ressemblez à un lot de mes amis. J’ai l’impression de vous connaître depuis longtemps. »


Kristina Morrison

À côté de Benji, il y avait aussi un certain Matthew, jeune homme sérieux aux cheveux blonds, vêtu d’un veston sport qui devait remonter aux années 60. Il nous raconta qu’il avait gagné sa vie comme garde-chasse avant d’entrer dans la « famille », quelque cinq ans plus tôt. Au bout de la table était assise Kristina, une très jolie brunette dans la trentaine avancée dont on nous dit qu’elle était psychologue. Celle-là demeura silencieuse. De ses yeux intelligents et sévères, elle semblait vouloir nous scruter jusqu’au fin fond de l’âme. De temps à autre, elle daignait nous faire l’aumône d’un sourire à la manière d’un médecin qui offre un remède. Tout le long du repas, d’autres membres de la « famille » entrèrent, dirent bonjour, repartirent vers des tâches qui nous étaient inconnues.

Les camarades de Benji nous faisaient bonne impression. Ils semblaient intelligents, sympathiques. Leur conversation ne sortait guère d’un unique sujet: le Projet. Ce Projet s’insérait dans un puissant trust qui comprenait des fermes, des maisons, des magasins, des cliniques dont l’ensemble représentait un avoir considérable. L’on se proposait de l’augmenter encore. Il y avait dans l’air des plans pour construire des écoles et peut-être une université. Dans le grand consortium, le Projet tenait une place importante… Tout cet exposé nous aurait intéressés si nous n’avions pas été distraits par l’attitude bizarre de Benji.

Notre ami ne prenait aucune part à la conversation. Son regard fixe et vide semblait celui d’un type en état de catalepsie. L’humour, la finesse, la chaleur que je lui avais connus pendant les quinze ans de notre amitié brillaient par leur absence. De plus, il se laissait constamment tenir les mains par l’un ou l’autre des membres de la « famille ». Enfin il ne posa aucune question sur ses parents et amis, se montrant même tout à fait indifférent aux nouvelles que nous lui en donnions. À quelques reprises, il répéta la même phrase stéréotypée que démentait d’ailleurs toute son attitude: « Je — suis — bien — content — de — vous — voir. »

À certains moments, il se comportait en enfant arriéré, laissant à Bethie le soin de saler ses œufs, de mettre du sucre dans son café, de couper sa viande. Quand je lui posais une question, c’était Bethie qui répondait à sa place. Lui continuait à regarder dans le lointain, au-delà des murs du restaurant. Marilyn et moi-même n’en croyions pas nos yeux. C’était pire que tout ce dont on nous avait prévenu. En de suprêmes efforts, nous essayions de capter l’attention de l’envoûté. Peine perdue.

Au bout d’une demi-heure, Kristina sourit, se leva et partit. Une fois sur le trottoir, elle s’arrêta pour tracer sur la vitrine un mystérieux cercle à l’adresse de Bethie. Presque aussitôt, Bethie se leva à son tour et nous avisa du très prochain départ de Benji pour « un travail urgent » qui s’échelonnerait sur plusieurs jours. Notre ami se contenta de confirmer la nouvelle par un hochement de tête.

— Quelle sorte de travail? lui demandai-je à brûle-pourpoint. (Pendant tout le repas, nous avions à peine échangé cinquante mots.)

Il me répondit sur un ton détaché et monotone, qui tranchait sur ses anciennes habitudes:

— Oh!… Je ne sais pas exactement… Nous avons plusieurs travaux en marche… Je vous reverrai peut- être avant votre départ…

Marilyn et moi avons insisté pour qu’il reste encore un peu pour parler plus longuement. Qu’au moins il nous fixe un rendez-vous! Nous n’avions que deux semaines de congé et déjà il y avait presque une journée de passée. Nous avons mis dans notre demande toute la persuasion et l’émotion possible. Un moment, Benji sembla ébranlé et parut vouloir accéder à nos supplications. Pour la première fois, il regardait Marilyn les yeux dans les yeux. Matthew s’empressa d’intervenir et de lui murmurer quelque chose à l’oreille. Aussitôt son regard redevint terne et lointain.

— Ce que j’ai à faire est très important, bredouilla-t-il. Plus important que tout. Essayez de me comprendre.

Sur ce, Bethie rappela qu’il était grand temps de partir.

Visiblement affolé, Marilyn lança:

— Voyons, Benji!… Nous avons parcouru 4 000 milles spécialement pour te voir. Tu ne peux pas partir comme ça. Qu’as-tu à faire de si important? Est-ce que ça ne peut pas attendre quelques heures?… Qu’est-ce qui se passe ici? Quels sont ces gens-là qui t’entourent?…

De nouveau notre ami sembla vaciller, regardant Marilyn comme s’il cherchait à reconnaître quelqu’un qu’il n’aurait pas vu depuis des années. Mais Bethie souffla quelque chose à l’oreille de Matthew qui ouvrit aussitôt la porte. La même Bethie toucha légèrement le bras de Benji en disant:

— Allons! Il faut partir!

Benji reprit aussitôt son air indifférent et détaché pour nous dire sur un ton ennuyé:

— Comprenez-moi!… Je suis désolé… J’ai des devoirs à l’égard de la communauté… Je dois vraiment m’en aller.

Bethie et Matthew lui prirent alors chacun un bras et l’escortèrent en dehors du restaurant comme s’il avait été un vieil homme. Marilyn et moi regardions, bouche bée, ce spectacle invraisemblable. Moi qui avais bien connu Benji, moi qui l’avais fréquenté pendant des années et des années, je venais de me trouver devant un tout autre homme. Comment ces gens-là avaient-ils pu, en si peu de temps, exercer un contrôle aussi puissant sur mon vieux copain? Comment avaient-ils pu lui faire accepter de rester volontairement prisonnier dans une sorte de cage psychique?

À travers les vitres, nous avons vu Benji et ses deux camarades s’engouffrer dans une petite Volkswagen. Je suis sorti et j’ai couru à travers la foule des passants sur le trottoir. Une fois à la voiture, j’ai dit à Benji:

— Ta chambre va être libre pendant ton absence. Me permets-tu de l’occuper?

La générosité de mon ami m’était bien connue. Dans des circonstances normales, il aurait acquiescé sans hésitation à ma demande. Mais ce matin-là, désemparé, il se tourna vers Bethie pour savoir quoi faire. Celle-ci se chargea de me répondre, avec le plus charmant des sourires:

— Il y a l’Armée du Salut à deux pas d’ici, de l’autre côté de la rue, me dit-elle. Là-bas. Vous voyez?… Et ce n’est pas cher. Seulement 5$ pour la nuit.

Toujours souriante, elle ajouta:

— Venez souper avec nous ce soir, rue Washington. Je vous y attendrai.

Sur ce, la voiture partit dans un soubresaut.

Deux heures plus tard, après avoir consulté Neil Maxwell, nous frappions à la porte d’un Malaisien basané du nom de Tony Gillard. Grand et costaud, âgé d’environ 30 ans, il portait une moustache qui lui donnait un air sinistre contrastant avec ses manières affables et son parler suave.

— Votre ami, dit-il, vit sous l’emprise d’une très forte influence psychologique. On lui a inculqué un puissant complexe de culpabilité. On l’a convaincu que vous êtes des suppôts de Satan à qui il faut résister à tout prix. Il se pense obligé de réprimer tout mouvement d’amitié pour vous. Son monde se situe aux antipodes du vôtre… Je ne puis pas vous expliquer de façon exhaustive ce curieux phénomène. Mais je sais que ce genre de transformation radicale commence à Boonville. Je vous l’assure avec d’autant plus de certitude que je fus moi-même Moonie.

Brièvement, Tony nous conta son histoire. Ses confidences ressemblaient aux nombreuses autres que nous allions entendre pendant notre séjour à San Francisco. Tous les ex-Moonies avaient fait le même cheminement.

Avant d’adhérer à la secte, Tony avait géré une compagnie de taxis très prospère et possédait un luxueux condominium. Il avait tout vendu pour verser une somptueuse contribution aux œuvres de l’Église de l’unification. Pendant toute une année, il avait vécu comme dans un cauchemar comateux où il avait sacrifié nourriture, sommeil et santé pour Moon et son Église.

— Je travaillais, dit-il, jusqu’à vingt heures par jour, allant d’une ville à l’autre et quêtant pour Moon. Je mangeais peu et mal, devenant plus faible chaque jour. J’attrapai une sorte d’urticaire, maladie assez commune chez les Moonies. Mes supérieurs me conseillèrent de traiter ce mal par le mépris. Une affreuse infection s’y mit. Mes jambes devinrent noires de gangrène. « Ne t’en occupe pas! » me dit-on. J’obéis, prêt à tout gober.

L’infection progressant, le pauvre néophyte se mit à délirer, partagé entre la peur de mourir et la crainte de rompre ses engagements. Torturé dans sa chair, l’esprit détraqué, il essaya de se suicider en ingurgitant une dose massive de somnifères. On le transporta à l’hôpital où il dut demeurer plusieurs mois. C’est là que se termina son horrible expérience. Tout cela s’était passé deux ans plus tôt. Tony étudiait maintenant en vue d’un diplôme en psychologie. À l’occasion, il travaillait au déconditionnement des personnes endoctrinées.

Lui ayant fait part de notre décevante rencontre avec Benji, Tony nous dit:

— Kristina et Bethie occupent un rang élevé dans l’organisation de Moon. Leur présence aux côtés de votre ami indique qu’elles le considèrent comme une recrue précieuse à qui elles espèrent pouvoir un jour confier des responsabilités… J’ai l’impression qu’on a gardé Benji dans les parages. Vous aurez peut-être la chance de le rencontrer sur la rue… Tiens, voici de la documentation sur Moon. Renseignez-vous le plus possible… Restez en bons termes avec les Moonies. Ainsi, allez souper ce soir rue Washington. Montrez-vous sympathiques à la « cause ». Peut-être vous amèneront-ils votre ami s’ils espèrent par ce moyen vous attraper vous-mêmes.

Situé au centre-ville de San Francisco, le quartier général du Projet de la commune créativité occupait un gros édifice de quatre étages. Dix-neuf personnes y logeaient en des chambres disposées en labyrinthe. À la porte de l’édifice, une souriante demoiselle m’accueillit. Elle m’invita à me déchausser et à laisser mes souliers sur une pile déjà impressionnante.


La maison dans la rue Washington

« Bonjour!… Je suis Janice! » me dit une jeune femme rebondissante de vie et de santé. Me saisissant par la main, elle me hala jusque dans une vaste salle à manger très peu meublée. Une centaine de personnes, assises à même le plancher et parlant avec enthousiasme, mangeaient un noir ragoût à base de carottes et de choux. Tony Gillard qui avait connu ce genre de brouet-maison nous l’avait décrit irrespectueusement comme ressemblant à « ce qui sort du derrière d’un âne ».

La plupart des personnes présentes appartenaient à la « famille ». Les autres s’y trouvaient comme moi à titre de recrues possibles. On les avait choisies un peu au hasard aux terminus de trains et d’autobus. Un Moonie de sexe opposé au leur les avait invitées à venir souper et à se renseigner sur un intéressant Projet. Plusieurs avaient encore, tout près, leur valise ou leur havresac.

Je notai que les membres de la « famille » étaient remarquables de propreté, avaient les cheveux bien peignés et portaient des vêtements seyants. Tous rayonnaient de sentiments chaleureux, sincères en apparence. Les femmes semblaient résolues, rieuses, énergiques, et elles portaient des noms familiers comme Muffy, Debby, Poppy. Les hommes, plutôt dépourvus d’humour, s’étaient affublés de noms bibliques comme Noah et Jeremiah. Quelques jeunes membres, des néophytes, avaient un air hébété, avec des yeux flous et des sourires factices. Ces derniers ne parlaient guère. La tâche de mener les conversations était réservée aux anciens qui se montraient d’ailleurs aimables, dégagés et doués de beaucoup d’entregent.

« Benji! Quel type épatant! » me répétait-on ici et là. « Vous devez être vous-même un gars supérieur. » Mais personne ne savait où se trouvait mon ami ni quand il reviendrait.

Les initiés parlaient avec enthousiasme des divers projets où ils travaillaient, projets dont l’éventail était impressionnant, allant de fermes modernes jusqu’à des cliniques spécialisées en passant par des magasins de tapis.

Janice pressa gentiment ma main captive et me dit, radieuse:

— En sept années à peine, nous avons mené à bien tous ces magnifiques projets. Et nous prévoyons des expansions dans tous les sens… J’ai hâte que vous voyiez notre ferme de Boonville…

Les locaux des recrues se trouvaient au premier étage. Plus haut logeaient les initiés. Subrepticement, je parvins à aller y jeter un coup d’œil. Tout l’espace, ou presque, était occupé par des sacs de couchage étendus sur le plancher. Après ma brève inspection, je redescendis. Au rez-de-chaussée, les pièces spacieuses et bien équipées comprenaient une cuisine suffisante pour un restaurant de grandeur moyenne.

Le souper fut suivi par des chants, de la musique, des pantomimes, des parodies. Ce bon spectacle d’amateurs se termina par des salves d’applaudissements rythmés, suivies de criailleries où chacun se moquait gentiment de lui-même.

De la foule bruyante se détacha bientôt la compagne de notre petit déjeuner, la belle Kristina, enjouée et beaucoup plus affable qu’au début de la journée. Au moment où elle passa près de nous, ma copine du souper, Janice, se souleva, saisit l’une des jambes de la prophétesse, ferma les yeux et murmura: « Oh, Kristina! Qu’il est doux de te revoir! » Kristina se contenta de sourire puis d’ébouriffer légèrement les cheveux de Janice… Elle continua ensuite d’avancer vers le fond de la salle où des rangées de chaises avaient été disposées pour la conférence. Le silence se fit aussitôt et Kristina prit la parole.

— La plupart des gens, affirma-t-elle, se convainquent eux-mêmes que le plus important dans la vie, c’est de ne pas être trop malheureux. Ils se persuadent que le bonheur consiste dans l’absence du malheur. L’idéal serait de pouvoir se dire à soi-même: « Je suis heureux de ne pas être malheureux. »

La conférence de Kristina comprenait un méli-mélo d’histoire, de science, de philosophie et surtout de psychologie. Les idées défilaient si vite que je me suis vu incapable de les fixer dans ma mémoire. À un moment donné, une rose à la main, Kristina en énuméra les parties, les nommant à tour de rôle par leurs appellations latines. Un peu plus tard, elle présenta la parabole favorite du Projet, celle des trois sages et de l’éléphant, pour nous démontrer que pour comprendre la vie il faut en avoir une vue d’ensemble.

Plutôt superficielle, la conférence n’en demeurait pas moins séduisante. Kristina possédait une force de persuasion hors de l’ordinaire. Je lui reconnus aussi un talent remarquable de mimique et de gesticulation. Ainsi, elle nous faisait voir les sages et l’éléphant. De plus, on avait l’illusion d’entendre une improvisation tellement l’exposé semblait spontané. Pourtant je suis certain que tout avait été préparé jusque dans les moindres détails. Bien qu’ayant duré une heure, je trouvai courte cette performance. Kristina sut la terminer par un morceau de bravoure sentimental.

« Stephen revient à la maison, dit-elle, torturé par la faim. Il se tr-aî-ne à la cuisine… et aperçoit quoi?… un magnifique rôti de bœuf, cuit à point… On peut envisager ici trois hypothèses.

« La première. Stephen-mange-tout-le-rôti. (Kristina imite le glouton qui avale d’énormes bouchées sans les mastiquer.)

« La deuxième. Il peut s’en couper une tranche et laisser le reste pour les autres.

« La troisième. Il peut faire un sandwich gigantesque pour les autres… pour tout le monde… avec… (Kristina construisait l’invisible sandwich couche par couche) avec du jambon, du fromage, des bananes, des fraises, des avocats, de la gélatine, du gâteau, et… une cerise au sommet. UN SANDWICH DE QUARANTE PIEDS… Le tout retenu ensemble grâce à la mayonnaise disposée entre chaque tranche.

« Stephen se sent responsable non seulement de lui-même mais de tous les autres autour de lui. Il veut partager. C’est aussi notre idéal ici au Projet de la commune créativité. Nous voulons partager avec nos amis, bien sûr. Mais ce n’est pas suffisant. Nous voulons aussi partager avec tout le monde. Si vous ne me croyez pas, regardez autour de vous ce que nous avons déjà réalisé, venez à Boonville visiter notre « commune » modèle… Même les vaches y ont l’air heureuses!… C’est le paradis sur terre! »

Tout de suite après cette vibrante péroraison, on nous présenta Boonville sur diapositives. Je vis donc l’endroit où Mike avait subi son endoctrinement. C’était vraiment très joli: un coin paisible de 650 acres avec des champs fertiles, des ruisseaux rêveurs, des bois ombreux, des courts de tennis, des gars solides et de belles filles — un endroit idéal de villégiature pour tout visiteur de la Californie.

On nous invita à aller passer un week-end dans ce coin paradisiaque. Nous participerions à un séminaire et nous verrions de près le fonctionnement d’une « commune » modèle. « Les deux plus beaux jours de votre vie » nous étaient offerts pour la modique somme de 18$, chambre et pension comprises.

(Toute la soirée, on avait parlé du Projet. Toutefois, personne n’avait fait allusion à Moon et à son Église.)

On nous annonça que des autobus n’allaient pas tarder à partir pour Boonville. Janice me pressa la main et me murmura: « Viens! ne serait-ce que pour moi! » Je ne faiblis pas. J’étais décidé à rester à San Francisco jusqu’à la réapparition de Benji. Mais je vis trente membres de la « famille » et huit recrues se préparer à partir. Plusieurs des recrues étaient visiblement des étudiants en vacances, attirés par l’idée d’un séjour à la campagne. D’autres, comme Benji et Mike avant eux, voulaient visiter des amis et voir sur place à quel genre d’activités ils s’occupaient.

On servit le café. Bethie et un type sérieux nommé Bruce en profitèrent pour s’approcher et exercer sur moi une forte pression pour que j’aille à Boonville. Ils me dirent chacun à sa manière:

— Viens! Tu ne peux tomber mieux. C’est juste le meilleur moment. Tu vas aimer ça à la folie…

Janice voulut ajouter son grain de sel. Elle chantonna quelque chose dans le genre:

On t’aime Josh, oui on t’aime bien
Plus que tout, tu le sais bien!

Mais elle s’arrêta brusquement quand elle aperçut le regard glacé de Bethie. Celle-ci, psychologue, avait sans doute deviné que cette façon de procéder n’aurait pas de prise sur moi. Elle se montra plus habile:

— Pourquoi ne pas venir? dit-elle. Qui sait?… Peut-être y rencontrerez-vous Benji?

Je ne sautai pas sur l’appât. Au contraire. Je resterais à San Francisco en espérant y rencontrer mon ami, seul, sans l’entourage de dizaines de Moonies. De plus, au fond de moi-même, sans trop me l’avouer, j’avais peur de me laisser embobiner à mon tour par les gens de Boonville.

Comme je partais vers mon hôtel, la lune se mit à briller entre les nuages. C’était la pleine lune de la fin de septembre, « la lune de la moisson ». Les recrues montaient dans l’autobus « Eléphant Express », chacun et chacune bras dessus bras dessous avec quelqu’un du sexe opposé.

Tous paraissaient enchantés par la perspective d’un joyeux week-end à la campagne. Je me félicitai de connaître les dessous du Projet. Autrement, je me demande si j’aurais pu éviter un piège entouré de tant de séduction.

Marilyn et moi sommes demeurés à San Francisco, mais un sentiment de frustration ne tarda pas à nous envahir. Nous appelions chaque jour des membres de la « famille » sans jamais réussir à obtenir des nouvelles de Benji. D’après Bethie, « personne ne pouvait l’atteindre ». Il serait probablement de retour « dans quelques jours ». Rien pourtant n’était sûr. « En attendant, insistait Bethie, pourquoi ne venez-vous pas à Boonville? »

Nous n’étions pas les seuls à nous débattre dans ce genre de tribulations. Huit couples au moins se trouvaient en ville dans l’espoir d’entrer en contact avec leurs enfants devenus Moonies. Quelques-uns venaient du Canada ou de la Côte est des États-Unis. Certains d’Angleterre ou même d’Australie. L’histoire de ces gens-là ressemblait rigoureusement à la nôtre. Eux aussi cherchaient à récupérer des jeunes, brillants, bien élevés et normaux, qui avaient coupé toute communication avec leurs parents et amis depuis leur visite à Boonville.

En même temps que nous, à San Francisco, il y avait également un ministre, membre du Cabinet canadien, qui essayait d’arracher un de ses secrétaires à l’emprise des Moonies. L’homme en question, Norm Cafik, était ministre d’État à Ottawa. Il essayait de libérer un jeune de 21 ans, « une sorte de génie, disait-il, un gars extrêmement brillant que tout le monde à Ottawa aimait et respectait ».

Le jeune secrétaire en vacances avait été « avalé » par les types du Projet. Le ministre s’était préparé pendant plusieurs mois afin de mieux réussir son opération de sauvetage. En dépit de tout, il avait échoué. « Ma seule et unique rencontre avec mon secrétaire, disait-il, a constitué l’expérience la plus décevante et la plus traumatisante de toute ma vie. »

Au cours d’une conversation téléphonique, Cafik, bouleversé, me confia encore:

— Mon jeune ami devenu « néophyte » n’était plus du tout la personne que j’avais connue. Il restait seulement la coquille extérieure de ce qu’il avait été. J’espérais rejoindre son intelligence, raisonner, discuter. En vain. Il semble que ces Moonies peuvent détruire l’esprit de quelqu’un. C’en est terrifiant.

Au point de vue légal, il n’y avait rien à faire. Ni le ministre ni nous-mêmes ne pouvions entreprendre des procédures avec quelque chance de succès. Le jugement récent d’une cour de la Californie, basé sur le principe de la liberté en matière religieuse, avait déterminé que les parents n’avaient pas le droit d’intervenir. Si un adulte veut ne plus revoir sa famille, celle-ci n’a aucun recours légal contre lui.

Frustrés, plusieurs parents avaient demandé l’aide de spécialistes en la matière tels que Neil Maxwell, Tony Gillard et un jeune pasteur protestant dont l’indignation s’exprimait de façon non équivoque après une seule visite à une maison de Moonies: « On a l’impression, disait-il, que le mal et l’erreur nous y prennent à la gorge et tentent de nous asphyxier. »

Un autre antagoniste de Moon, un collégien, prit une initiative audacieuse. Quelques mois plus tôt, le groupe Moonie lui avait ravi un compagnon d’études. Pendant un certain temps il « piqueta » la maison de la rue Washington avec une pancarte dénonciatrice: « Devinez qui vient souper ici ce soir. Nul autre que Sun Myung Moon, le grand patron d’un puissant empire financier! » Plusieurs recrues éventuelles qui ignoraient jusque-là quels liens unissaient Moon au Projet, retournèrent à la porte du restaurant et s’en allèrent, heureuses d’avoir échappées au piège. Si efficace avait été la tactique que les Moonies avaient dû modifier leurs horaires.


▲ Daphne Greene

Sans aucun doute, la plus farouche adversaire de Moon que nous ayons connue était une mère de famille d’âge moyen, Mme Daphne Greene. Elle se dépensait sans compter contre les forces de Moon. Grande, impressionnante de lucidité et d’énergie, elle avait perdu, en moins de six mois, deux de ses enfants. Moon les lui avait enlevés. Aussi bien, avait-elle décidé de laisser son emploi à l’Université de la Californie pour consacrer tout son temps à une enquête sur cet homme maléfique et son empire.

Au moment où nous l’avons rencontrée, elle avait déjà amassé une masse énorme de documents incriminants. Dans sa spacieuse maison, située dans la banlieue de San Francisco, les fichiers débordaient de renseignements, soigneusement classés, sur la fortune de Moon. Sur plusieurs murs, on pouvait consulter des cartes où se voyaient en noir sur blanc les ramifications des intérêts de Moon jusque dans des entreprises multinationales.

Madame Greene nous apprit que le gouvernement des États-Unis menait une enquête sur les dessous politiques du mouvement. Présidé par le républicain Donald Fraser, le comité devait faire rapport après plusieurs mois de recherches. Mais dans l’esprit de Mme Daphne Greene, le verdict était déjà rendu, clair et catégorique: « Les affaires de Moon changent de noms et de places avec une rapidité étonnante. On pense aux maisons de paris volantes. En fait, le mouvement de Moon n’est pas une Église. C’est une affaire commerciale qui prospère grâce au travail de milliers d’esclaves, nos pauvres enfants. »

Aux parents inquiets et désolés, Mme Greene offrait des renseignements et des conseils, leur manifestait de la sympathie, mais, pas plus que les autres ennemis de Moon, elle ne pouvait agir avec efficacité pour sauver les jeunes envoûtés. Dans ces conditions, certains parents décidaient de se ficher de la loi et de recourir aux grands moyens. De vive force, ils enlevaient leurs propres enfants en procédant comme dans les films de cow-boys aux épisodes mouvementés. Entre autres, un couple, après être allé en voiture jusque dans Boonville, avait mis le grappin sur leur fille, puis s’était sauvé vers la frontière du Canada avec, à leurs trousses, toute une meute de Moonies furieux. Une maman, vigoureuse et bien décidée, avait saisi son fils adolescent, lui avait collé les épaules au plancher et l’y avait maintenu jusqu’à ce qu’il consente à discuter de la situation. D’autres parents, enfin, avaient engagé d’anciens « marines » américains, des détectives privés ou des propriétaires d’hélicoptères pour de dramatiques enlèvements que suivaient de longues séances de déconditionnement.

À côté de ces audacieux amateurs, s’activaient les professionnels du sauvetage. Pour ces derniers, il s’agissait de commerces florissants. Ainsi, en échange de sommes rondelettes, un ancien boxeur du nom de Ted Patrick avait réussi, paraît-il, à ramener à la raison environ 1500 jeunes qu’il avait arrachés aux sectes les plus diverses.

Nous avons rencontré l’un des assistants de Ted Patrick, venu en ville pour régler un cas particulier. Dans sa mallette, il dissimulait des garcettes et des menottes. Il prétendait que de bonnes taloches aident le bon sens à reprendre sa place dans les têtes brûlées. Ses bons offices nous furent offerts contre une très forte rémunération.

À Marilyn et à moi, les méthodes employées par ce jeune dur à cuire répugnaient souverainement. Mais nous comprenions que, en désespoir de cause, des parents les acceptent. Quant à nous deux, nous avions imaginé et mis à exécution une bonne douzaine de plans pour revoir Benji. Toujours sans le moindre résultat.

Les policiers locaux nous souhaitèrent bonne chance mais se déclarèrent absolument incapables de nous aider. La loi leur interdisait d’intervenir. Les officiers de l’immigration américaine se montrèrent également sympathiques mais aussi résolus à ne pas se mêler de nos affaires. Benji, avouaient-ils, résidait aux États-Unis de façon illégale, mais il faudrait des années de procédures pour le déporter— à condition, évidemment, que nous le trouvions d’abord.

Au consulat canadien, on nous déclara: « Nous regrettons de ne pouvoir rien faire. Nous avons les mains liées. » Toutefois, l’un des secrétaires nous prit à part pour nous dire: « À votre place, je me procurerais des cisailles et des jumelles. Je me glisserais dans Boonville. Je prendrais de force votre ami et je fuirais vers le Canada. »

Au cours de notre seconde semaine à San Francisco, nous avons élaboré et exécuté plusieurs plans pas mal ingénieux. Nous avons d’abord distribué des photos de Benji aux personnes sympathiques à notre cause et établi des postes d’observation près des maisons Moonies. Puis nous avons envoyé des pseudo-recrues aux soupers de la rue Washington avec mission de nous rapporter des indices sur les allées et venues de Benji. Et enfin, nous avons même obtenu la collaboration d’un médecin local pour faire hospitaliser Marilyn, en espérant que cette maladie feinte ferait sortir notre ami de sa cachette. Mais tous ces efforts furent déployés en vain.

La veille de notre départ, Marilyn s’engagea dans une suprême tentative. Elle entra en coup de vent dans la maison de la rue Washington, rencontra plusieurs Moonies et leur expliqua qu’à son appartement, à Montréal, elle avait en dépôt plusieurs effets personnels de Benji, notamment un coûteux système stéréophonique, que tout cela prenait beaucoup de place. Qu’elle ne pouvait entreposer ce bagage plus longtemps. Qu’elle devait absolument voir son ami pour savoir quoi faire de tous ces objets. Qu’il lui fallait recevoir des directives le soir même, car elle quittait San Francisco tôt le lendemain, et que si Benji ne communiquait pas avec elle sur-le-champ, dès son arrivée à Montréal, tout prendrait le bord des poubelles.

Et devant les Moonies éberlués, elle sortit aussi vite qu’elle était entrée. Benji allait-il mordre à l’appât? Marilyn se hâta à l’hôtel pour le savoir.

Une heure plus tard, le téléphone sonna. Mais, au lieu de Benji, c’était Lenny qui nous appelait de Montréal. La mère de Benji venait de lui parler. Elle avait reçu, disait-elle, un interurbain de son fils au sujet d’une affaire confuse. Elle demandait à Lenny d’essayer d’aller prendre chez Marilyn des effets appartenant à Benji.

Nous n’en revenions pas.

Les Moonies prétendaient ne pas savoir où se trouvait Benji. Pourtant, ils lui avaient communiqué la menace de Marilyn. En 60 minutes, il y avait eu quatre appels: des Moonies à Benji, de Benji à sa mère, de sa mère à Lenny et de Lenny à nous.

Une conclusion s’imposait. La « famille » ne nous permettait pas de revoir notre ami. Nous nous heurtions à un mur infranchissable.

Après consultation avec nos amis montréalais, nous avons décidé d’abandonner notre mission pour le moment et de revenir dans la métropole. Nous aurions à révéler aux parents de Benji dans quel pétrin leur fils se trouvait. À eux désormais de prendre en main les essais de sauvetage.

Avant de quitter San Francisco, il me restait quelques besognes à terminer. J’acceptai l’invitation de visiter le mystérieux camp de Boonville. Je fis taire mes appréhensions afin de voir comment mon ami de toujours avait pu subir une telle transformation.

Néanmoins, avant de partir pour Boonville, je tenais à consulter la documentation de Daphne Greene pour en savoir le plus possible sur Sun Myung Moon.

 


Chapitre III

1974. Séoul, en Corée. Un gymnase gigantesque au plancher recouvert d’un tapis cramoisi. 1800 jeunes fiancés en habits noirs sont agenouillés aux côtés de 1800 jeunes filles, leurs fiancées qu’ils ne connaissent pas personnellement. Elles sont toutes habillées de robes blanches identiques. Un Coréen grassouillet, vêtu d’une toge blanc et or, monte à un podium et crie d’une voix perçante: « Vous êtes mariés… A jamais! »

Fin de 1973. La Maison Blanche. En plein scandale Watergate, le président Nixon s’est pratiquement barricadé dans son bureau Ovale, alors que la presse, le public et une grande partie du Congrès réclament à grands cris sa démission. Face à la résidence présidentielle, 1500 jeunes aux cheveux proprement coupés sont alignés en bon ordre. Sur un commandement, ils s’agenouillent tous ensemble. Le même Coréen obèse s’avance et proclame d’une voix criarde: « Prions Dieu de pardonner à l’archange Nixon… Prions-Le de bénir l’Amérique! »

Novembre 1978. L’hôtel Boston-Sheraton. Un congrès où sont venus, de tous les points du globe, 500 prestigieux savants. La réunion, rehaussée par la présence de plusieurs prix Nobel, est présidée par le spécialiste en bombe atomique et prix Nobel Eugene Wigner. À la fin d’applaudissements prolongés, le Dr Wigner présente le fondateur et président de la réunion annuelle. Alors se lève un homme, le même qu’en 1974 et en 1973 aux occasions ci-haut mentionnées: le Révérend Sun Myung Moon, Seigneur du Second Avent, deuxième Adam, le vrai Père de l’Univers.

* * *

Quand je partis pour Boonville à la fin de ma deuxième semaine en Californie, je soupçonnais déjà quel était le véritable inspirateur et directeur du Projet de la commune créativité. J’avais interviewé plusieurs ex-Moonies et passé toute une journée à compulser le dossier établi par Daphne Greene, accumulant ainsi de précieux renseignements. Mais il s’écoulerait encore plusieurs mois avant que le Comité du Congrès américain chargé d’enquêter sur l’Église de l’unification dépose son rapport et que j’en prenne connaissance.

Le comité allait révéler que le Projet, malgré ses proportions, n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan, par rapport à l’ensemble des activités de Moon.

Quelle est l’étendue exacte de cet empire politique et industriel? D’où vient Sun Myung Moon et quelle est son histoire? Comment sa gigantesque organisation se sert-elle de types comme notre ami Benji?

Lorsque je partis pour Boonville, ce jour-là, toutes ces questions demeuraient pour moi sans réponse. Heureusement, car mon énervement se serait encore accru, si j’avais su alors toute la vérité. J’ignorais dans quel traquenard Moon entraînait ses futures recrues ainsi que les ramifications ténébreuses de son immense influence politique. J’ignorais également le caractère commercial de sa « religion » qui est, en fait, moins une secte qu’une géante corporation multinationale.

Immeubles


New Yorker Hotel

On ne connaît pas l’étendue exacte de la fortune de Moon. D’après le Comité du Congrès, elle se chiffrerait entre 200 millions et un milliard de dollars. Les biens de Moon sont enregistrés sous plus de 100 noms, dans des douzaines de pays, et leur importance exacte ne sera peut-être jamais connue.

Le sommet de l’empire financier de Moon se situe apparemment dans le domaine immobilier et est géré par un homme de confiance, le colonel Bo Hi Pak, un ancien attaché militaire coréen que l’on soupçonne d’être le Raspoutine du souriant Moon. Le gros des propriétés de l’Église de l’unification se trouve dans l’État de New York et relève de l’ordre de 30 millions de dollars. Dans la ville même de New York, l’Église possède:

• Le Manhattan Centre, autrefois salle d’opéra de 3 000 sièges (1,2 million de dollars).

• Le New Yorker Hôtel, un hôtel de 42 étages et 2 000 chambres (5,6 millions de dollars) qui sert à la section missionnaire de l’Église.

• L’ancien édifice Tiffany (2,4 millions de dollars).

• Un complexe industriel dans Queens (1,5 million de dollars).

• Un grand nombre de maisons et d’édifices, un peu ici et là dans New York.

Moon a aussi acheté 410 acres de terrain dans la chic Tarrytown et les a payées plus de 9 millions de dollars. L’emplacement inclut: Barrytown, autrefois séminaire des Christian Brothers, qui sert maintenant de centre principal d’entraînement à l’Église; un grand terrain pour la future Moon University; East Garden, somptueux manoir, autrefois propriété de la famille Bronfman et qui est devenu la résidence personnelle de Moon. C’est dans cette espèce de château (avec deux piscines et un sauna) que, dans un style impérial, vit le nouveau Messie avec sa « sainte » femme et ses enfants « sans défauts ».

L’ex-Moonie Judy Stanley vécut à East Garden, il y a plusieurs années, comme gardienne d’enfants. À son arrivée, on lui remit 16 000$ comptant à charge « d’acheter quelques chevaux pour les jeunes ».


Hyo Jin Moon

« Accompagnée d’un chef japonais de l’Église, rappelle-t-elle, j’achetai un étalon et des pouliches… Dispendieux, ces jouets! »

À East Garden, Moon s’amuse avec un yacht qu’il a voulu de 50 pieds, c’est-à-dire deux pieds plus long que celui de son voisin, Laurence Rockefeller. La voiture de Moon est une Lincoln Continental faite sur commande et celle de sa femme, une Mercedes Benz, toutes deux cadeaux des membres de l’Église de l’unification. Au temps de Judy Stanley, l’aîné des enfants conduisait une limousine et les plus jeunes se promenaient en motocyclettes Honda. D’après Judy et d’autres ex-Moonies, la propriété est sous la garde d’experts en karaté (ceinture noire) qui communiquent entre eux par radio. Judy conserve un vif souvenir des mets délicats et des friandises qu’elle-même et d’autres Moonies préparaient pour le Père.

« Parfois, dit-elle, si le Révérend s’adonnait à la pêche, nous allions lui porter ses repas ou ses collations jusqu’au milieu de la rivière. Les assiettes étaient gravées en or, les verres étaient de cristal et la coutellerie plaquée or. D’un bateau à l’autre sur la rivière, nous apportions nos petits plats soignés et nos desserts raffinés, un peu comme autrefois les esclaves des galères. »

Plusieurs des enfants de Moon vont à la très huppée école Hackley. Parfaits en théorie, ils sont, en fait, chahuteurs et mal élevés. Au dire de Judy, ils étaient en son temps, grossiers à l’égard des serviteurs. Il leur arrivait même de lancer une tranche de rôti de bœuf sur le plancher si elle n’était pas cuite à leur goût. Ho Jin, âgé de 12 ans à l’époque, était le pire de tous. Il torturait les écureuils en les attachant par la queue et en les faisant tourner au-dessus de sa tête. En 1977, on l’expulsa de l’école Hackley pour s’être servi de son fusil à plomb contre les écureuils et même contre le jardinier.

En Californie, l’Église se présente sous le masque du Projet de commune créativité. Son nom légal est « New Educational Development Inc. ». Jusqu’en 1975, cette section californienne des Moonies niait avoir une relation quelconque avec Moon. Un officier supérieur du mouvement alla jusqu’à dire: « Moon ne sait même pas que nous existons. » Mais le comité Fraser a prouvé que le Projet est l’une des branches importantes de l’organisation de Moon.

Le groupe californien possède plusieurs vastes terrains dont celui de 650 acres à Boonville et un autre de 300 acres où se trouve le camp K. À Aetna Springs, le groupe a acheté un club de golf pour 660 000$. Depuis 1976, les Moonies veulent y établir un séminaire de formation. Ils en furent longtemps empêchés par un shérif têtu, Earl Randall, qui s’opposait farouchement à ce projet.

« Ils essaient de me soudoyer, disait-il, en m’envoyant des fleurs, des gâteaux et bien d’autres cadeaux. Ils me disent et me répètent: Nous vous aimons. Ces menteurs me certifient qu’ils n’ont aucun lien avec l’Église de l’unification. Moi, je sais qu’ils ont l’intention de construire un centre pour lavage de cerveau. Ils ne l’auront pas, leur affaire, tant que je serai là! » Justement, Randall n’est plus là. Au premier scrutin qui suivit l’arrivée des Moonies, il ne fut pas réélu.

Les Moonies de la Californie possèdent encore tout un lot de belles maisons à San Francisco, dont l’ancien manoir de William Randolph Hearst. Ces immeubles furent d’abord exemptés de taxes sous prétexte qu’ils appartenaient à un organisme religieux. Des anti-Moonies ont réussi à en faire mettre un bon nombre sur les rôles d’évaluation.

Sur la Côte ouest, la belle propriété des Moonies s’appelle West Eden. Payée 325 000$, elle est la résidence de Mose (Martin) Durst, directeur de toute l’Église nord-américaine. Durst enseigne l’anglais au Collège Laney. Il devint un personnage important dans l’Église quand il épousa une fervente disciple de Moon, Ooni Lim. Les ex-Moonies qui ont visité West Eden en parlent comme d’un manoir magnifique avec parc, piscine intérieure et sauna. Quatre Moonies y sont employés comme serviteurs. Les placards débordent de fourrures et de robes coûteuses. On dit aussi qu’une reproduction en or massif d’une couronne coréenne orne le vivoir.

Moon possède encore de nombreux autres immeubles un peu partout aux États-Unis, depuis Windermere House, à Seattle, d’une valeur de 50 000$, jusqu’à un château de 500 000$, à Boston.

Au Canada, Moon est également propriétaire de nombreux immeubles. Citons, parmi les principaux, une maison de 100 000$, à Montréal; une autre de 300 000$, à Toronto; un emplacement de 95 acres au lac Rice, en Ontario, où se trouve l’ancienne résidence du regretté gouverneur général Georges Vanier.

L’avenir?… Moon ne limite pas ses ambitions. Il a demandé à ses membres de travailler plus fort et d’apporter 30 millions de dollars par mois. « Alors, dit-il, nous achèterons les Pan American Airlines, la compagnie Ford Motor et l’Empire State Building. »

COMMERCES ET INDUSTRIES

L’Église accroît constamment sa fortune de différentes manières. Il y a, par exemple, les commerces. Au Canada, les Moonies vendent des cosmétiques dans des magasins, et des bonbons en faisant du porte à porte. En France, ils se spécialisent dans les bijoux. En Angleterre, ils publient un journal quotidien et, au Japon, ils contrôlent un lot de petites industries.


Des vases de marbre

Le centre de l’empire de Moon demeure la Corée. Cinq compagnies y produisent un peu de tout depuis des textiles et des vases de marbre jusqu’à du thé ginseng et des instruments sophistiqués. La plus controversée des industries du Messie coréen est sûrement celle qui fut découverte par le Comité Fraser: une gigantesque fabrique d’armements. D’après Fraser, les Tong-Il Industries sont les principales pourvoyeuses de la Corée en armes. On y produit des fusils M-16, des canons antiaériens et des lance-grenades M-79… N’a-t-on pas droit de s’étonner qu’un « Messie de la paix » œuvre dans un tel secteur?


Vulcan canons antiaériens

Certains estiment à 14 millions de dollars la valeur des industries coréennes de Moon. Mais le Comité Fraser pense qu’on serait plus près de la vérité en les évaluant à 100 millions, surtout si l’on tient compte des contrats d’armement et aussi du succès de vente qu’obtient le thé ginseng à travers le monde. Tout le personnel des industries de Moon, en Corée, appartient à l’Église de l’unification. Or, ces disciples travaillent de longes heures et ne sont pas payés ou reçoivent un salaire minime. Moon n’a vraiment pas de problèmes de main-d’œuvre. Comme le colonel Bo Hi Pak l’expliquait au journaliste Andrew Ross: « Le Révérend Moon a le meilleur des systèmes. Les ouvriers sont heureux de travailler gratuitement pour Dieu et pour l’Église de l’unification. »

Malgré l’ampleur des investissements de Moon en Corée, il semble que le complexe que la secte a mis sur pied aux États-Unis va les supplanter à la première place, si ce n’est pas déjà fait. L’empire américain de Moon va des corporations multimillionnaires jusqu’aux petites épiceries de village. On y dénombre des agences de voyage, des restaurants, des imprimeries, des auberges, des entreprises de nettoyage, etc.

Ces industries de Moon opèrent sous au moins 50 noms aux États-Unis, souvent d’une façon clandestine et probablement illégale. Le Comité Fraser a obtenu la preuve que Moon a « systématiquement violé » les lois américaines sur les taxes, l’immigration, la monnaie et les banques. Le Comité a recommandé la création d’une commission interministérielle pour corriger cette déplorable situation.

Voici un sommaire des plus importantes entreprises de Moon aux États-Unis.

INTERNATIONAL PRESS AND EXCHANGE MAINTENANCE (IPEM)

L’IPEM est gérée par la branche ouest de l’Église de l’unification. Les gens de l’IPEM offrent leurs services aussi bien au gouvernement qu’aux compagnies privées. Par exemple, ils nettoient les tapis dans les bureaux du FBI et de la Base aérienne de Sacramento, ainsi que dans plusieurs autres édifices fédéraux américains. Ils impriment aussi les billets d’autobus du San Francisco Municipal Railway.

De plus, ils s’emploient à des travaux d’entretien pour le Playboy Club, le Hyatt Regency Hôtel et les Best Western Hotels. Toujours proprement vêtus, avec chemise et cravate, ils sont ponctuels. Cela semble impressionner leurs clients. Leur publicité exhibe avec fierté une lettre où le gérant d’un Holiday Inn les félicite de « leurs prix raisonnables… de leur constant enthousiasme… et de la haute qualité de leurs services ».

ALADDIN’S

Ce chic restaurant dans Berkeley offre un bel exemple de la facilité avec laquelle les entreprises de Moon savent s’adapter. De minuscules chutes d’eau glougloutent le long des murs. Le menu est bien fourni. De même la liste des vins et liqueurs, en dépit de la sévérité de l’Église à l’endroit des boissons alcooliques.

On peut lire sur une affiche près de la porte: « Bienvenue au meilleur restaurant Kosher de San Francisco. Vous trouverez ici les plus savoureuses delicatessen de l’Ouest, telles que bagels, blintzes, knishes, berscht, etc. Nous agissons aussi comme traiteurs pour des mariages et des Bar Mitzvahs. »

Très populaire, Aladdin’s a dû s’agrandir. Les clients mangent et boivent sans se soucier de savoir qui est le vrai propriétaire. Ceux qui savent disent: « Peu importe. Tout le monde a droit à sa place au soleil. Et pourquoi empêcherait-on un gars de faire honnêtement de l’argent? »

Faire de l’argent? Eh oui! le restaurant prospère. Pourquoi? Un ex-Moonie, Jeff Scales, nous l’explique. Gérant de l’Aladdin’s pendant plus d’un an, il a vu le personnel travailler 80 heures par semaine. Lui-même se tenait au poste plus de 110 heures par semaine. Surtout… tous et chacun endossaient leur chèque de paye en faveur du « propriétaire ».

NEWS WORLD

Ce journal quotidien publié par Moon à New York a perdu entre cinq et dix millions de dollars au cours de ses deux premières années de publication. Il a pris une tournure pour le mieux lors de la grève des journaux new-yorkais en 1978. Comme les ouvriers du News World n’étaient pas syndiqués, ils travaillèrent pendant la grève et le tirage du journal passa de 30 000 à 400 000 exemplaires. La direction du News prétend que le tirage se maintient actuellement à 87 000. D’autres sources soutiennent qu’il ne dépasse pas 50 000.

Le journal se dit indépendant de l’Église, mais il publie régulièrement des nouvelles favorables aux Moonies et attaque leurs adversaires. Ainsi a-t-il inséré en bonne place un article traitant d’« agent communiste » le républicain Donald Fraser, président de la Commission d’enquête sur les activités du groupe.

Jusqu’en 1978, l’équipe qui publiait le journal — environ 150 personnes — était constituée exclusivement de membres de l’Église. Mais, cette année-là, dans une initiative qui annonce peut-être un changement de stratégie dans les entreprises de Moon, on engagea six journalistes non Moonies. Parmi eux se trouvait Harry J. Stathos, à l’emploi du New York Daily News depuis dix ans. On lui offrit de publier ses articles en page une. Il sauta sur ce qu’il estimait être une chance.

« Comment pouvais-je refuser? dit-il. Au New York Daily News, j’aurais probablement continué toute ma vie à récrire les articles des autres. Et voilà qu’on m’offrait l’opportunité de publier sous ma signature des articles vraiment miens. »

Alors que les Moonies ne sont pas payés et mangent des sandwiches au beurre d’arachides pour leur dîner, Stathos, lui, reçoit un très bon salaire. « Ils m’ont demandé, rappelle-t-il, quel montant je voulais par semaine. Je leur ai lancé, comme ça, sans y penser, un gros chiffre. À ma grande surprise, ils m’ont répondu: D’accord!… À la réflexion, je crois valoir cette petite fortune. Avant mon arrivée, ils n’étaient invités nulle part, étant persona non grata. Depuis que j’y suis, ils sont invités partout et tout le monde lit le journal. Je les ai dédouanés! »

L’Église publie un quotidien à Londres et un autre à Tokyo, le Sekai Nippo. À Washington, elle distribue The Rising Tide aux membres du Congrès et à leur personnel. Au Canada, elle vend Our Canada édité par la Canadian Unity Freedom Foundation, derrière laquelle se cache Moon.

Récemment, l’Église s’est lancée dans l’industrie du film sous le nom de One Way Productions, avec bureaux à Tokyo et Los Angeles. On y produit des documentaires sur le mouvement Moon. La compagnie aurait de plus investi 18 millions de dollars dans Oh Inchon — le récit du débarquement du général MacArthur en Corée.

LES PÊCHERIES

Son plus récent et son plus sérieux investissement, Moon l’a fait dans l’industrie de la pêche. On le dit prêt à y engager jusqu’à 25 millions de dollars. À sa façon bien typique, l’Église a fait discrètement son entrée dans le sommeillant petit village de Bayou La Battre, dans la Louisiane, où une population de 2 500 habitants garde, de père en fils, de solides traditions pour la pêche, en général, et la pêche des crevettes, en particulier.

En 1977, l’International Seafood acheta un vaste terrain sur le bord de l’eau et, pour six millions, un chantier maritime. Des indiscrétions apprirent aux citoyens que l’International Seafood appartenait à l’International Oceanic Entreprises qui, elle-même, était entièrement contrôlée par l’Église de l’unification.

Une association locale s’est formée pour limiter les effets de la présence des Moonies à Bayou. Mais les pêcheurs locaux assistent avec inquiétude aux lancements de gros bateaux pour la pêche au thon. Ils se disent que les forces conjuguées d’un gros capital, de longues heures de travail et d’une main-d’œuvre gratuite les élimineront peut-être de leur gagne-pain traditionnel. D’autres appréhendent les mauvais effets de la présence du mouvement sur leurs jeunes. Ils redoutent aussi la mainmise possible de l’Église sur leur village qui compte seulement 750 votants enregistrés.

Entre temps, l’Église a étendu ses tentacules dans d’autres villes ou villages de pêcheurs. Elle a investi plus de un million à Norfolk, Virginie et dépensé 300 000$ pour l’achat d’une conserverie de homards à Gloucester, Massachusetts. Elle lance des bateaux à Long Island, New York, et vient d’acquérir pour trois millions une conserverie de crevettes à Kodiak, Alaska.

Les officiers de l’Église prétendent que leurs pêcheries font partie de leurs « activités spirituelles », car, disent-ils, « la pêche du poisson symbolise bien la pêche des âmes humaines ».

DIPLOMAT NATIONAL BANK

En 1976, pendant une brève période, l’empire financier de Moon contrôla effectivement une banque américaine, la Diplomat National de Washington. Les lois fédérales des États-Unis défendent à quiconque, individu ou groupe, de posséder plus de cinq pour cent du capital d’une banque. Or le Comité Fraser affirma que 53 p. cent du capital de la Diplomat National appartenait secrètement à des personnes affiliées au trust Moon. Selon le Comité, l’Église cherchait à contrôler la banque pour transférer d’un pays à l’autre des sommes considérables sans éveiller de soupçons. Sous le nom de United Church International, l’Église a ouvert et entretient le plus gros de tous les comptes à la Diplomat National. Entre la fin de 1975 et le début de 1976, ce compte servit de comptoir général de virement pour plus de sept millions de dollars discrètement envoyés par Moon ou Ba Hi Pak, soit à des individus, soit à des entreprises commerciales.

Au printemps de 1976, une campagne de presse hostile mit fin à ce genre d’opérations. De leur côté, les autorités fédérales forcèrent des membres de l’Église à vendre leurs parts.

LA VENTE DES FLEURS

Malgré tout, la source principale des revenus de l’Église demeure la vente des fleurs sur la rue.

Une curieuse alliance de zèle et de pratiques commerciales mensongères recueille, bon an mal an, entre 20 et 50 millions de dollars, si l’on en croit d’anciens membres. De Flin Flon, au Canada, jusqu’aux Florida Keys, aux États-Unis, des équipes motorisées attrapent des clients sur la rue, dans les petites et grandes villes. Selon d’anciens membres, les Moonies font ces ventes sous de fausses représentations. Ainsi, ils prétendent travailler pour les enfants pauvres des guettas, pour les ouvriers agricoles émigrés en Californie, pour la B’nai Brith et pour des douzaines d’autres bonnes œuvres.

Une jeune fille qui fut chef d’équipe, Barbara Underwood, écrit: « Je rapportais une moyenne de 400$ par jour, mais je trouvais toujours que ce n’était pas assez. »

De toutes les activités du mouvement, la vente des fleurs est certainement la plus épuisante. Les vendeurs mangent et dorment peu. Ils passent une partie de leurs nuits à se rendre d’une ville à l’autre ou à préparer leur marchandise pour le lendemain. Un ex-Moonie qui travailla au Canada relate ceci: « Il arrivait que les mêmes gens nous voyaient à 9 heures du matin, à 6 heures du soir, puis à minuit. Souvent ces gens-là nous achetaient des fleurs par pitié. »

Les recettes oscillent, chez les hommes, entre 100$ et 400$ par jour. Les femmes ont d’ordinaire plus de succès. Au Canada, une équipe de deux jeunes filles a recueilli plus de 1000$ par jour pendant un bon bout de temps. Toutefois, il semble que des attaques récentes contre les Moonies dans les mass media aient fait tomber gravement les chiffres d’affaires.

La vente des fleurs donne un bon exemple des avantages que l’Église de l’unification retire de la collusion entre la religion et les affaires. En tant qu’organisé par un groupe religieux, le colportage des fleurs échappe à la taxation et le montant des bénéfices peut être gardé secret.

Le Comité Fraser a découvert que, souvent, cet argent, exempt de taxes, sert à aider des entreprises qui n’ont rien à voir avec la religion. Ainsi, à la fondation du News World, L’Église prêta au journal deux millions de dollars exempts de taxes — avantage énorme dont on ne trouve pas l’équivalent dans les entreprises séculières.

Le mélange de la religion et des affaires entraîne un autre très important bénéfice: Moon peut compter sur une main-d’œuvre extrêmement bon marché. Toutes ses entreprises reposent sur le dévouement de Moonies — ces missionnaires qui travaillent jusqu’à 22 heures par jour à recueillir ou à gagner de l’argent « pour Dieu ».

Convaincus que l’Église risque à tout moment de faire banqueroute et qu’il lui faut beaucoup d’argent pour bâtir un monde meilleur, les Moonies travaillent jusqu’à la limite de leurs forces. Et même au-delà, semble-t-il. Ils ne sont affiliés à aucun syndicat, n’ont pas d’heures régulières ni de droits et, quand ils sont payés, souvent ils remettent leur chèque à leur Église.

En biens matériels, leur récompense est fort mince: un bout de plancher pour dormir, des vêtements d’occasion, une coupe de cheveux « céleste », un menu des plus austères qui va d’un ragoût à base de légumes, à la maison, jusqu’à un hamburger MacDonald en cours de route. Plusieurs des entreprises de Moon fonctionnant 24 heures par jour, elles peuvent offrir des services rapides et à bon marché.

L’ancien gérant du restaurant Aladdin’s, Jeff Scales, déclare: « Avec un personnel bénévole ou misérablement payé, qui consent à travailler jusqu’à 15 heures par jour, on peut défier toute concurrence… À un moment donné, j’ai pris aux environs de 20 000$ sur les salaires pour offrir en cadeau une super-luxueuse Mercedes aux chefs Moonies en Californie, Mose et Onni Durst. »

Moon répète à ses disciples: « Vous devez dormir peu, manger peu, vous reposer peu. Vous devez travailler jour et nuit pour que notre merveilleux projet devienne une réalisé. Vous devez aller de l’avant jusqu’à la mort. Manger, dormir, se reposer n’ont pas d’importance. »

Moon ordonne également à ses adeptes de résister tant qu’ils le peuvent au « mauvais esprit » du sommeil. Il se vante de pouvoir traverser les États-Unis, à 115 milles à l’heure, sans dormir. Sachant cela, on ne s’étonne plus d’apprendre que les accidents de voiture sont fréquents chez les Moonies. C’est que les chauffeurs, trop fatigués, s’endorment au volant.

Moon conseille aussi de considérer la maladie comme une « faiblesse » à surmonter par une discipline mentale. Les douleurs, les fièvres, les blessures, les indispositions de toute nature sont l’œuvre de Satan et doivent être traitées par le mépris. Même manger dénote un manque d’énergie. Aussi bien, les jeûnes sont-ils fréquents chez les travailleurs moonies. Une ancienne adepte, Leslie Brown, rappelle ce qui lui est arrivé un jour qu’elle vendait des fleurs pour Moon:

— Je m’étais promis de ne pas manger de la journée. Mais j’avais recueilli plusieurs centaines de dollars et j’étais contente. Quelqu’un m’offrit une tablette de chocolat. Je la mangeai. Aussitôt mes jambes devinrent lourdes comme du plomb. Je ne pouvais plus parler. Je fus paralysée pendant une quarantaine de minutes… Soudain, je m’entendis dire avec une voix d’homme: LESLIE! Tu viens de signer un pacte avec Satan. Tu ne peux plus travailler pour Dieu.

SUN MYUNG MOON

Le Messie qui exerce cet extraordinaire pouvoir est un Coréen âgé de 60 ans. Amateur de complets bleus et de chemises à la mode, il parle avec éloquence et transforme en adeptes bon nombre de ses auditeurs. On n’a aucune preuve qu’il ait jamais été ordonné ministre ou pasteur.

Le public américain a commencé à connaître cet évangéliste, plutôt trapu, en 1971. De grandes affiches le représentant avec un large sourire firent leur apparition dans les journaux, le métro et les pharmacies de New York. On y annonçait son arrivée et on invitait les gens à venir « re-naître ». Ce fut le commencement d’une tournée à travers les États-Unis qui dura trois ans. Un peu partout, Moon offrait des banquets aux personnages importants de la localité.

Moon est né le 6 janvier 1920 de modestes parents presbytériens, qui habitaient un petit village situé dans l’actuelle Corée du Nord. À sa naissance, on le nomma Yong Myung Moon 文龍明 (Dragon du soleil brillant). Au début de sa prédication en 1946, Moon changea ce nom pour Sun Myung Moon 文鮮明 (Brillant soleil et lune).

On manque de renseignements sur sa jeunesse. Un historien de l’Église prétend qu’« il chassait les belettes, des nuits entières, sur les sommets neigeux de montagnes coréennes et, le jour, saisissait des anguilles avec ses mains nues ». Fermiers pauvres, ses parents réussirent quand même à l’envoyer au collège, puis à l’Université Waseda où il s’intéressa à l’électricité et à la lutte. Il aurait pu rester petit électricien inconnu sans les événements du dimanche de Pâques de 1936.

Selon Moon, il était plongé dans une fervente prière, sur une montagne, quand il eut une vision éblouissante du Christ. En même temps, il entendit une voix puissante venue du ciel lui dire: « Je suis Jésus qui descendit sur la terre il y a 2 000 ans. Tu vas compléter l’œuvre que je n’ai pas pu terminer. »

À la suite de cette expérience, Moon se mit à prêcher et à s’agréger des disciples. Marié à deux reprises, il fut excommunié par l’Église presbytérienne et se vit refuser l’entrée au Conseil national des Églises coréennes.

Il fut arrêté plusieurs fois par la police sans qu’on en connaisse les véritables motifs. Moon affirme que ce fut à cause de ses idées anticommunistes. D’autres sources, dont les journaux coréens du temps, laissent croire que ce fut à cause de pratiques sexuelles anormales.

En fait, le nom de Moon fit surface en Corée en 1955 quand éclata un scandale au chic collège Ewha pour jeunes filles. On accusa des étudiantes et des femmes-professeurs de se livrer « aux rites scandaleux de l’Église de l’unification ». À cette époque-là, Don Ranard occupait un poste important aux bureaux du State Department en Corée. Il affirme que les fiches sur Moon parlaient souvent de sa bizarre sexualité. « Nous recevions, dit-il, toutes sortes de rapports dénonçant l’Église de l’unification comme organisatrice d’orgies. Moon s’y était arrogé, disait-on, le rôle de vérificateur de la virginité des nouvelles adeptes. » Moon repousse ces accusations comme de basses calomnies.

Incarcéré par les communistes en août 1946 et de nouveau en février 1948, Moon passa trois ans dans la prison de Heungnam. Il y fut délivré en 1950 par les troupes du général MacArthur — quelques heures à peine avant son exécution capitale, si l’on en croit la publicité de l’Église de l’unification.

Moon aurait vécu d’autres épreuves extraordinaires. Ainsi, à un moment donné, il aurait perdu tant de sang que ses disciples le pensèrent mort. Les préparatifs des funérailles déjà terminés, le présumé cadavre aurait repris vie. Bien que pratiquement vidé de sang, il aurait recommencé sa prédication sur le « Principe divin ».

Le Principe divin: telles sont la théologie et la philosophie de Moon. C’est un mélange complexe de taoïsme, de bouddhisme, de confucianisme, de fétichisme, avec un peu de christianisme et des traces de génie électrique — le tout réuni dans un livre noir de 536 pages qui fait penser à la Bible.

Au cœur de cette théologie nouvelle se place une interprétation curieuse de la Chute de l’Homme. Selon Moon, Adam et Eve seraient nés sans péché et destinés à vivre dans le Jardin de l’Éden. Mais Satan aurait séduit Eve sexuellement et ainsi corrompu son sang à jamais. Au lieu de confesser son crime, Eve l’aurait aggravé en s’unissant à Adam et en mettant des enfants au monde.

En conséquence, leurs descendants, c’est-à-dire toute l’humanité, sont tombés. Le sang de tous est empoisonné par Satan. Toute œuvre humaine se trouve viciée à la racine, malgré les meilleures intentions. Selon Moon, Jésus donna à l’humanité une seconde chance. Hélas! Jésus négligea de compléter sa mission. Il resta célibataire et n’engendra pas d’enfants purs. Avant qu’il ait pu corriger cette bévue, Satan le tua par l’intermédiaire des Juifs!

Le Principe divin de Moon affirme qu’un troisième Adam, le Seigneur du Second Avent, est apparu dans l’Est au début des années 1920 (l’époque où naissait Moon) pour travailler à restaurer l’humanité. Il s’est marié et a engendré des enfants « sans péché », qui, avec les disciples de Moon, forment une avant-garde de l’armée qui éliminera Satan et recréera le Ciel — non dans un brumeux au-delà mais ici même sur la terre.

Cet ensemble de théories explique le comportement du Moonie entièrement endoctriné. Il se croit engagé dans une gigantesque bataille entre les omniprésentes forces du Mal et la petite avant-garde du Bien. Un échec peut signifier une domination de Satan pendant un nouveau millénaire. Étant donné la possibilité d’un anéantissement par bombes nucléaires, l’humanité risque de ne pas avoir une nouvelle chance de se libérer. Voilà pourquoi les Moonies doivent travailler sans ménager leurs efforts. Ils doivent aussi mettre en veilleuse leur sexe vicié jusqu’à ce que Moon les déclare « sans péché ». À ce moment, le « Père » leur choisit lui-même un conjoint et procède à des cérémonies massives de mariages, de temps à autre. En 1975, à Séoul, Moon a présidé aux mariages simultanés de 1800 couples. Il prépare une autre célébration géante pour bientôt. Dans la majorité des cas, les conjoints se rencontrent pour la première fois le jour même de leurs noces.

Le Principe divin n’affirme pas de façon explicite que Moon est le Messie. Mais pour les vieux disciples, c’est une vérité indiscutable. Ils acceptent également comme parole d’Évangile que la Corée du Sud, patrie de Moon, doit être défendue à tout prix — croyance qui explique la ferme opposition de l’Église au communisme et sa politique pro-Corée du Sud. Le communisme étant la principale incarnation terrestre de Satan, on doit le combattre avec une extrême énergie. Moon a même déclaré à Séoul en 1975 que ses disciples doivent être prêts, s’il le faut, à mourir pour la Corée du Sud. Il dit en effet:

« Pour les membres de l’Église de l’unification à travers le monde, la Corée est un lieu saint et leur patrie religieuse. Aux yeux des vrais croyants, une invasion de ce pays sacré serait le plus grand des crimes. Dieu lui-même veut que nous protégions notre patrie religieuse, même au risque d’en mourir. Dieu veut que nous organisions une armée pour défendre, jusqu’à la limite de nos forces, la Corée et le monde libre. »

En 1954, Moon et quelques disciples fondèrent l’Église de l’unification sous le nom officiel qu’elle garde encore aujourd’hui: The Holy Spirit Association for the Unification of World Christianity. Mais ni l’Église ni son Messie ne connurent de succès appréciables avant 1960 et 1961, qui furent des années de prodigieuses récoltes.

Tout d’abord Moon se maria de nouveau. Il épousa une ravissante jeune fille de 18 ans Hak-Ja Han, qui devint la « Mère de l’univers » et lui donna le premier de onze enfants « sans péché ». Fait encore plus important si possible, les colonels de la Corée du Sud se révoltèrent en mai 1961 et cette insurrection entraîna de très heureux effets sur le développement de la secte. Un impitoyable dictateur, le colonel Park Chung Hee, prit le pouvoir et supprima toutes les religions chrétiennes en Corée, sauf l’Église de l’unification. Les résultats ne se firent pas attendre. De 32 000 qu’ils étaient en Corée en 1961, les Moonies passèrent à 300 000 en 1969. L’Église prétend compter actuellement plus de 500 000 adeptes à travers le monde. Les critiques ne lui en accordent que 200 000.

La branche américaine de l’Église fut inaugurée en 1961 quand le colonel Bo Hi Pak et une poignée de Coréens établirent une petite organisation qui recruta surtout des désaxés religieux. Ce fut la base sur laquelle s’appuya Moon pour sa tournée aux États-Unis en 1971.

On se demande encore aujourd’hui comment il obtint les huit millions de dollars nécessaires au financement de ses randonnées américaines à cette époque-là. Il n’était pas personnellement riche et son groupe aux États-Unis était dans la dèche. Plusieurs croient que l’argent vint, soit du gouvernement coréen, soit de riches industriels japonais de droite.

Quoi qu’il en soit, à son arrivée, en 1971, Moon réorganisa avec impétuosité l’Église américaine, changeant ses structures et lançant une dynamique campagne de recrutement. Selon Gary Scharff, l’un des chefs-instructeurs à l’époque, Moon inventa et imposa les rigides techniques d’endoctrinement qui furent appliquées au camp Barrytown (New York] sous le titre « Programme d’entraînement de 100 jours ».

« Dès son arrivée, rappelle Scharff, Moon nous exposa son plan jusque dans ses moindres détails: l’horaire, le genre d’activités, la discipline, etc. Levés à 6 heures du matin, nous devions être en rangs comme des cadets de l’armée à 6 heures 8 minutes. Et ainsi du reste. Moon est un efficace manipulateur d’hommes. »

Les méthodes de Moon transformèrent les membres-vétérans de l’Église en fanatiques disciplinés. Mais elles ne parvinrent pas à attirer les jeunes. L’Église avait besoin d’un complément pour amorcer son prodigieux développement aux États-Unis. Ce complément lui fut apporté par le Dr Mose Durst, un professeur d’anglais sur la Côte ouest. Durst enveloppa l’amère pilule des techniques mises de l’avant par Moon d’un savoureux chocolat: le jargon sophistiqué de la contre-culture à la mode à l’époque.


Dr Mose Durst

Professeur au collège Laney, en Californie, Durst épousa une missionnaire de l’Église, Onni Lim [Yeon-Soo Lim], et devint chef de la section Ouest. C’est lui qui introduisit au camp Boonville les méthodes qui le caractérisent: les tromperies, les fausses représentations et l’endoctrinement progressif qui attirent les recrues petit à petit. Une fois conquises, les recrues sont envoyées à Barrytown pour que leur entraînement reçoive un dernier fini.

Boonville devint vite le centre de recrutement le plus efficace. Le mouvement commença à conquérir des jeunes instruits, équilibrés, sans problèmes psychologiques majeurs. D’autres centres appliquèrent avec succès les techniques de Boonville. Si bien que, en 1977, l’Église prétendait compter 32 000 membres en Amérique du Nord. Ici encore les critiques qualifient ce chiffre d’exagéré.

Les données manquent pour établir le pourcentage des membres de l’Église qui sont recrutés à Boonville, mais il est incontestable que ce cénacle constitue le centre de recrutement par excellence, fournissant facilement les deux tiers des effectifs de toute l’Église nord-américaine.

La branche Est de l’Église possède les plus grosses industries de la secte. Pour son recrutement, elle emploie des méthodes moins tortueuses — et aussi moins efficaces. Périodiquement, elle dénonce les tromperies utilisées dans l’Ouest. Elle soutient enfin que les diplômés de Boonville sont des membres moins zélés et se laissent désendoctriner plus facilement. L’on parle même d’un schisme possible entre l’Est et l’Ouest.

Il reste que, sans les techniques pratiquées en Californie, l’enrôlement n’aurait pas été aussi rapide ni aussi considérable. Boonville se situe à la source du pouvoir de l’Église.


Billet pour le ciel – 2, Josh Freed

Billet pour le ciel – 3, Josh Freed

Moon La Mystification – Allen Tate Wood

L’empire Moon – Jean-François Boyer

J’ai arraché mes enfants à Moon – Nansook Hong

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 1

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 2

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 3

« L’ombre de Moon » par Nansook Hong, partie 4

Transcription de Sam Park Vidéo en Français

English:

Moonwebs by Josh Freed part 1 of 3

Moonwebs by Josh Freed part 2 of 3

Moonwebs by Josh Freed part 3 of 3

Crazy for God: The nightmare of cult life
by Christopher Edwards

Life Among the Moonies by Deanna Durham

Allen Tate Wood on Sun Myung Moon and the Unification Church

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